dans ma bibliothèque | H.G. Wells, La guerre des mondes

la porte béante de la terreur et du fantastique


« La mort immobile et hurlante des immenses cuirasses marsiennes à trois pieds, dressées au-dessus de Londres désert » : et donc, quand Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, disparu en 1915, écrit à son beau-frère Jacques Rivière à propos de sa lecture de la Guerre des mondes, il reprend l’orthographe marsien avec un s, comme dans la traduction originale de H.G. Wells, alors pourtant que l’anglais martian, tout comme nous utilisons, sur le même radical issu du dieu de la guerre des Romains, qu’on retrouve dans l’adjectif martial. Littré ne connaît ni l’un ni l’autre, et à part Wells, recopié par Alain-Fournier, marsien avec s n’a pas eu de postérité – est-ce que ça comptait cependant dans le trouble du livre ?

Ce n’est pas le livre de poche que je revois pour ma première lecture (et je l’associe à la surluminosité de Saint-Michel en l’Herm, dans la réverbération côtière, donc avant la 6ème, forcément avant la 6ème), mais un des livres de l’armoire de Damvix, donc probablement des éditions d’avant-guerre, plutôt celles de vers 1925, que j’explore en ce moment par Lovecraft, avec aussi L’homme invisible et La machine à remonter le temps. Et si je disais que L’homme invisible, par sa densité pathétique, par la fragilité de l’homme blessé, était celui qui m’avait amené le plus près des trois dans ce qui est toujours pour moi aujourd’hui la littérature, cette présence du tragique dans le concret, ce désarroi dans lequel on entre comme dans une peau ? Bizarrement, il n’y avait pas L’île du docteur Moreau, découvert bien plus tard, avec les nouvelles du Pays des aveugles, donc à l’âge où on connaît et lit les livres au lieu de tomber dedans sans savoir à quoi se retenir.

De la couverture du livre original je me souviens de la minceur et de la fragilité, probablement normal qu’il n’ait pas survécu, ou bien toujours dans le grenier de Damvix je ne sais pas.

Ce que je sais, par contre, c’est qu’au collège, en cinquième (et non pas en quatrième parce qu’à l’époque il y avait encore collège de filles et collège de garçons, celui-ci inclus dans le lycée André-Theuriet de Civray où je serais jusqu’en 1ère – en 4ème le nouveau collège, mixte, entrerait en service, même bien longtemps avant d’être baptisé Camille-Claudel, c’était donc en 5ème, c’était donc avant mai 1965, c’était l’année de Satisfaction et de Hard day’s night, ou du vol du transistor.

Et donc, avec Didier Villat (de Ruffec, mais il venait au lycée à Civray et il avait un frère, Thierry Villat), le grand Paillé et l’appui de Mimi Thibeaudeau, nous avons découvert être 3 à placer l’acronyme H. G. Wells aussi haut que Poe, et nous avons décidé de faire à nous trois un exposé sur La guerre des mondes – Mimi Thibaudeau n’était pas dans notre classe, mais pour la musique et le matériel c’était lui l’autorité, il a accepté le coup de main.

Je dois reconnaître que ce n’est pas moi qui avais eu l’idée. Je crois qu’on avait déjà, à la maison, à ce moment-là, un petit magnétophone Philips, mais plus par le goût technique de mon père que par vraie utilité ou besoin. Je crois que l’idée c’était le grand Paillé, qui avait vécu à Paris et y repartirait 2 ans après. Le lycée disposait d’un énorme magnétophone à bobine, ou du moins qui me semble énorme dans le souvenir, avec son haut-parleur dans le couvercle. Ce que je revois, c’est nous quatre dans une salle vide, celle du préfabriqué Pailleron attribuée à la classe, dans ce qui est maintenant à Civray le parking arrière de la Poste. Mimi Thibaudeau nous le craignions un peu parce qu’il avait perdu son père, c’était la crème des gars, mais cette idée était tellement un tabou pour nous autres (ainsi, un peu plus tard, c’est Marie Mauzé qui perdrait son père – on avait quelques filles dans la classe, malgré l’autre collège uniquement pour les filles, Marie qui deviendrait bien plus tard, à fuir cette même douleur, l’assistance de Claude Lévy-Strauss et rapporterait les masques d’André Breton aux Indiens de la côte nord-ouest), que cette absence de père nous en entourions Mimi Thibaudeau (que nous prononcions d’un seul mot, même si on s’adressait à lui, on n’aurait jamais utilisé le nom ni le prénom seuls) je la vois encore comme se déplacer avec lui. Dans la rue Pestureau (je vérifie le nom sur Google Maps, voit apparaître comme premières légendes Pôle Emploi et Civray Kebab), dans cette rue habitaient tout en haut Robert Ricateau, plus bas Jacques Fertier, enfin la boulangerie et dans l’angle de la petite rue qui menait aux Halles la charcuterie que continuait de tenir Mme Thibaudeau, et la chambre de son fils à sous le toit, une sorte de maison verticale coincée là dans l’angle, une pièce par étage, il nous semblait le roi parce ce qu’il avait beaucoup plus de disques que nous.

Et donc c’est par Mimi Thibaudeau que j’ai appris pour cet exposé le mot psychédélique, et il avait rapporté des disques de musique psychédélique et je revois même plus que nettement la couverture d’un des 33 tours, je crois que j’ai jamais traîné dans les disquaires d’occase de Soho sans avoir dans un coin de la tête cette pochette dont je serais bien incapable de savoir quoi que ce soit d’autre, même ayant tellement écouté plus tard des musiques comme Einstürzende Neubauten et d’autres...

Moi, j’avais le livre de poche acheté chez Baylet et c’est bien celui que je photographie ci-dessous, avec ces intitulés de chapitre qui me font encore trembler, la ville morte à la fin et, dans cette naissance du poche, qu’il fallait à peine quatre pages à la fin pour en contenir tout le catalogue. Et remarquez cette mention texte intégral en dos de couv sous le logo Livre de poche, comme elle nous garantissait le mystère – ou cette autre mention, pour nous qui grandirions avec nos livres de poches : « le Livre de poche paraît toutes les semaines ». Je crois que quand mon Rolling Stones, une biographie, 40 ans plus tard, a été mon premier bouquin au Livre de Poche, c’est ce frisson-là qui est revenu.

Ainsi fut-il de ma première expérience multimédia, Mimi Thibaudeau sur son électrophone personnel lançant les musiques, moi-même faisant comme une voix-off de narrateur mais... mais sélectionnant les passages, montant les phrases, le grand Paillé et le petit Didier Villat (je ne suis pas grand, mais il était vraiment aussi petit que son frère était grand, et blonds tous deux pareils, j’ai encore la photo de classe) jouant toutes les voix, nous trois faisant la foule et les cris. Comme si nous étions passé du côté de l’auteur, ou voir de l’intérieur son invention. Tiens, la voilà, la photo, Marie Mauzé 4ème en bas à partir de la gauche au 1er rang, le grand Paillé juste au-dessus d’elle et Philippe Chandernagor encore au-dessus – moi je me suis dessiné une croix, dans une période indéterminée, comme si je risquais de m’oublier et le petit Villat au-dessus de moi, je reconnais aussi Combellas, Provost qui habite pas loin de Cergy ou d’Achères maintenant, Petit Beau et Grand Beau qu’on appelait comme ça parce qu’ils avaient même nom et aussi même prénom Jean-Pierre, les deux profs en bas Ricateau avec le chapeau (voir la bio Stones) et Bobineau le prof de français latin qui nous choisissait nos livres de prix, jusqu’en 1968...

Évidemment, quand nous avons passé la bande au reste de la classe, l’émotion a surtout été pour nous. Comment j’aurais pu savoir que cette histoire-là, la voix, le son, le livre, allaient déterminer jusqu’à cette impasse de vieux bonhomme usé et incapable d’aligner ses fins de mois que c’est maintenant ? C’est pas si grave, au moins aurons-nous vécu dans cette fidélité à nous-mêmes.

Le livre me fait le même effet pareil. Il répondait dès lors aux angoisses d’aujourd’hui.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 mai 2015
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