when Poe meets Lovecraft

à Providence, entre Saint-John Church et Benefit Street, les marches de pierre où tous deux tant de fois sont passés


 

C’est le hasard, chambre louée à une étudiante de la Brown (le creative writing est une amitié circulante, merci Cole), et me voilà hébergé pour 40 jours Angell Street, c’était déjà une belle convergence, mais sous la fenêtre de la cuisine au 2ème étage, juste de l’autre côté du carrefour avec Brooke Street, cette bâtisse verte épaisse et sans gloire c’est l’emplacement du 498, la maison natale de Lovecraft, revendue après le décès du grand-père maternel, et dont il aura toujours nostalgie.

Je le sais donc pour Lovecraft comme pour Rabelais (qui n’a jamais habité la Devinière ni Maillezais) ou pour les 32 chambres de Baudelaire dans Paris, ou pour les chambres reconstituées de Marcel Proust, à Paris comme à Illiers-Combray, les lieux ne suffisent pas à déterminer le rapport à un écrivain. On a parfois le frisson inverse, à un livre qu’on tient dans les mains (je compte bien ces prochains jours avoir le droit d’examiner de près le Baudelaire de Lovecraft), la poignée de fenêtre de la chambre de Balzac à Saché, quand le hasard vous laisse seul un instant dans la pièce.

Si je viens à Providence, ce n’est pas pour essayer de courir après ce qui n’existe plus : les manuscrits existent, et dès lundi matin je serai à la John Hay – la bâtisse verte arrogante et lourde que je vois lorsque je prépare mon Maxwell en poudre ne m’émeut pas.

Il y a pourtant quelque chose qui pour nous, les plumitifs, doit correspondre à ce que j’imagine l’adrénaline des risque-tout des sports extrêmes. Vous avez grimpé sur le Testaccio à Rome, vous avez trouvé l’olivier nain, incapable de grandir dans ce sol de restes d’amphores, et ici même, là où vous avez les deux pieds, se sont tenus à cinquante de distance et Rabelais et Cervantès. Et pareil la première fois qu’il vous est donné de vous incliner sur la tombe de Poe, récitant intérieurement l’hommage de Mallarmé.

La révérence de Lovecraft à Edgar Poe est dans sa phrase – mais aussi dans la composition même du rapport de la phrase au réel qu’elle construit. Elle est décisive, bien au-delà de ce que Lovecraft en a exprimé dans ses Pèlerinages d’Edgar Poe.

Benefit Street c’est l’histoire même de Providence. Malheureusement les Américains s’en sont aperçu trop tard. Le patrimoine qu’avait connu Lovecraft a été en grande partie saccagé après la 2ème Guerre. Cela n’empêche pas cette longue rue, comme le carré délimité par Prospect Street, Congdon, Barnes et Owen, d’être un témoignage considérable de l’histoire coloniale américaine, et de tout le XIXe siècle ensuite.

On y voit plus clair désormais sur la fin de Poe, sauf ces heures de violence qu’on suppose, ses vêtements arrachés et remplacés par ceux de son ou ses agresseurs. Il avait pris distance avec l’alcoolisme, son voyage dans le sud, à Philadelphie et Baltimore, était la dernière étape d’une reconstruction entreprise depuis la rupture avec la poète Sarah Helen Whitman. Toute l’année 1847, il multiplie les visites à Providence. Elle habite au 88 de Benefit Street, juste au-dessus de la vieille Saint-John Church, et il y a cet escalier de pierres qui relie le vieux cimetière à Benefit Street. Poe dort dans une auberge bon marché Congdon Street, la rue parallèle juste au-dessus, et aime venir voir le soir tomber sur la ville depuis les vieux arbres de ce square, Prospect Terrace, où Lovecraft viendra pour être à la place même de Poe, et voilà que c’est mon tour, au même endroit.

C’est un lieu, cet escalier de pierre, ce cimetière, où Lovecraft amène rituellement ceux qui le visitent à Providence, jusqu’en 1935, à cause de Poe et pour les 90 ans qui l’en séparent, comment autant d’années nous séparent désormais de Lovecraft.

J’ai décidé pour ce séjour aux États-Unis d’accomplir un certain nombre de prières, avec trace vidéo, chacune limitée à une minute. Celle-ci est la première.

Je reviendrai sur les architectures de Benefit Street. Là c’est juste une première ballade, celle où Poe rencontre Lovecraft.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juillet 2015
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