Ambrose Bierce | La fenêtre clouée

dans l’épaisseur de l’inconscient américain, quand le fantastique sert de porte à l’invention de littérature


Je découvre peu à peu le continent de l’oeuvre d’Ambrose Bierce, un des maîtres de Lovecraft et ses amis (avec même un échange de correspondance entre Bierce et Loveman, publié par Kirk, pour ceux qui suivent le journal 1925).

Après ses Histoires de fantômes, j’ai tenté ma version de son fameux Club des parenticides (en ligne : Huile de chien), où le fantastique se risque du côté de l’absurde, avec un étrange humour (plus que) noir.

Dans le gigantesque continent de nouvelles arpenté par cet écrivain majeur, les titres même sont des rêves : The damned thing, Can such things be ?, A cynic looks on life, Cobwebs from an empty skull, y compris un livre portant sur l’écriture même, Write it right, une autobiographie : Land beyond the blow, ou ses Negligeable Tales qui m’enchante finalement plus que son célèbre Devil’s dictionary, cet ensmble In the midst of life : Brumes de la vie ?, et hier dans les 6 heures d’avion embarqué par ce titre à cause du mot fenêtre, retrouvant dans ce récit les grands bois sauvages du Walden de Thoreau, où ces bâtisses mi-maisons mi-cabanes dans la ruine de lieux solitaires, dont se servira aussi plusieurs fois Lovecraft, ce texte étonnant...

Pas fini avec Bierce.

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Ambrose Bierce | la fenêtre clouée


En 1830, juste à quelques kilomètres de ce que nous connaissons maintenant comme la grande ville de Cincinnati, s’étendait une forêt immense et quasiment inviolée. La région entière n’était qu’à peine colonisée par les habitants de la frontière – des esprits tourmentés qui,, à peine ils avaient dressé des maisons plus ou moins habitables dans l’étendue sauvage et atteint ce degré de prospérité que nous nommerions aujourd’hui indigence, poussés par quelque mystérieuse impulsion de leur nature, abandonnaient tout et s’en allaient plus loin dans l’ouest, à la rencontre de nouveaux dangers, d’autres privations, et l’effort de regagner ce maigre confort auquel ils avaient volontairement renoncé. Bien d’entre eux avaient déjà délaissé cette région pour s’établir plus loin, mais parmi ceux qui étaient restés, celui-ci était l’un des premiers arrivés. Il vivait seul, dans une maison de planches entourée de tous côtés par la grande forêt, dont il semblait lui-même une part de l’éclat et du silence, parce que personne ne l’avait jamais vu sourire, ni jamais entendu prononcer un mot pour rien. Il suppléait à ses besoins par la vente de quelques fourrures d’animaux sauvages à la ville sur la rivière, sans même faire pousser quoi que ce soit sur le morceau de terre qu’il aurait pu sans contestation, ni nécessaire, revendiquer pour sien. Il y avait des preuves d’une « amélioration » – quelques ares du terrain bordant immédiatement la maison avaient été dégagés de leurs arbres, dont les souches moisies étaient déjà recouvertes par les nouvelles pousses ayant réparé les ravages de la hache. Le zèle de l’homme pour l’agriculture avait apparemment fait long feu, et expiré dans les cendres punitives.

La petite maison de planches, sa cheminée de branches, son toit de bardeaux gauchis, traversé de perches, avec ses jointures d’argile, avait une seule porte et, juste en face, une fenêtre. Sur cette dernière, cependant, des planches clouées. Et personne pour se souvenir d’une époque où elles n’y étaient pas. Et personne pour savoir pourquoi on l’avait ainsi aveuglée ; certainement pas à cause d’un dédain de son occupant pour l’air et la lumière, puisque, dans les rares occasions où un chasseur était passé dans ce lieu solitaire, il avait souvent trouvé le reclus se chauffant lui-même au soleil sur le pas de sa porte, et que le ciel avait fourni la chaleur du soleil pour ses besoins. J’imagine qu’il y a encore quelques personnes vivantes à avoir connu le secret de cette fenêtre – j’en suis un, comme vous allez voir.

On dit que l’homme s’appelait Murlock. Il avait apparemment soixante-dix ans, en fait seulement cinquante. Quelque chose, à mesure des années, l’avait fait vieillir plus vite. Ses cheveux et sa longue barbe fournie étaient blancs, ses yeux gris et ternes semblaient engloutis, son visage singulièrement creusé de rides qui semblaient se croiser comme à l’intersection de deux systèmes. Une silhouette grande et mince, ses épaules voûtées comme sous le poids d’une charge. Je ne l’ai jamais vu, je tiens ces détails de mon grand-père, de qui aussi je tiens l’histoire de cet homme, lorsque j’étais jeune. Il l’avait connu alors qu’il vivait à proximité, dans ces jours anciens.

Un jour, on retrouva Murlock dans sa cabane, mort. Ce n’était pas un temps et un lieu pour les coroners, les enquêtes et les journaux, et je suppose qu’on le déclara mort de causes naturelles, sinon on me l’aurait dit, et je m’en souviendrais. Je sais seulement que c’était dans l’ordre des choses qu’on l’enterre près de sa cabane, à côté de la tombe de sa femme, qui l’avait précédé depuis tant d’années que les traditions locales avaient à peine retenu une trace de son existence. Ce qui clôt le chapitre final de cette histoire vraie – sauf, bien sûr, les circonstances qui firent que bien après, accompagné d’une âme également intrépide, je visitai l’endroit et m’aventurai assez près de la cabane en ruine et jetai une pierre sur ce qui en restait, avant de m’enfuir à toutes jambes pour éviter le fantôme dont tous les jeunes bien informés savaient qu’il hantait le lieu. Mais d’abord le chapitre précédent – celui que me fournit mon grand-père.

Quand Murloch bâtit sa cabane et commença à se servir d’une hache pour en faire une ferme – le fusil, cependant, étant son principal outil de travail – il était jeune, fort et plein d’espoir. Dans cette région de l’Est d’où il venait, il s’était marié, comme c’était l’usage, avec une jeune femme en tous points fière de son honnête dévotion, prête à partager les dangers et privations qui seraient leur lot, avec bonne volonté et le coeur grand. On ne sait plus comment elle s’appelait ; de ses charmes et de son esprit, silence, et celui qui en doute est libre d’entretenir son doute ; mais Dieu interdise que j’en parle ! De leur affection et de leur bonheur, témoigne l’assurance intacte de chaque jour que vécut ensuite le veuf ; quoi d’autre, sinon le magnétisme d’une sainte mémoire pourrait sinon avoir enchaîné un tel esprit aventureux à un lieu comme celui-ci ?

Un jour, Murloch, s’en revenant de chasser dans un lieu éloigné de la forêt, trouva sa femme prostrée, avec de la fièvre et du délire. Il n’y avait pas de médecin à des kilomètres, ni de voisin ; et elle n’était pas en condition de partir pour aller chercher de l’aide. Alors il assuma la tâche de la soigner, mais à la fin du troisième jour elle sombra dans l’inconscience et mourut sans avoir apparemment retrouvé la raison.

De ce que nous savons d’une nature comme la sienne, nous pouvons nous risquer à imaginer quelques détails de ce que mon grand-père me dit dans les grandes lignes. Quand il fut convaincu qu’elle était morte, Murloch eut assez de sens pour se souvenir qu’on devait préparer le mort pour l’ensevelir. En accomplissant ce devoir sacré, il fit quelques bévues ici et là, fit certaines choses incorrectement, et d’autres qu’il fit correctement, il les fit et les refit. Ses erreurs occasionnelles pour accomplir un acte simple et ordinaire le remplirent d’étonnement, comme un homme saoul stupéfait de l’interruption des règles familières et naturelles. Il fut surpris, aussi, de ne pas pleurer – surpris et un peu honteux ; sûrement, ce n’est pas bien, de ne pas pleurer un mort. « Demain, dit-il à haute voix, je dois d’abord assembler le cercueil et creuser la tombe ; et elle me manquera alors terriblement, puisque je ne la verrai plus ; aujourd’hui elle est morte, bien sûr, mais c’est comme ça – ça doit être comme ça. Les choses ne peuvent pas être aussi mauvaises qu’elles le semblent. »

Il se tenait devant le corps dans la lumière disparaissante du crépuscule, rajustant ses cheveux, donnant la dernière touche à sa simple toilette, dans un soin inhumain. Et parvenait à sa conscience un sentiment souterrain de faire ce qu’il fallait – qu’il la retrouverait comme auparavant, et que tout s’expliquerait. Il n’avait pas d’expérience du chagrin ; sa capacité de chagrin n’avait pas été façonnée par un précédent usage. Son coeur ne pouvait pas tout contenir, ni son imagination tout bien concevoir. Il ne savait pas que cela pouvait être un choc si mordant ; que le savoir viendrait plus tard, et ne s’en irait plus jamais. Le chagrin est un artiste aux pouvoirs aussi variés que les instruments dont il joue, et ses hymnes pour la morte passaient des notes les plus aiguës et taraudantes à d’autres basses et graves qui résonnaient comme le son distant d’un tambour. Cela en fait tressaillir certains, d’autres cela les stupéfie. Pour l’un cela fait comme de bander un arc, cinglant toutes les cordes sensibles de la vie heureuse ; pour d’autres c’est comme l’écrasement d’un coup de gourdin qui vous assomme. On peut supposer qu’il en fut ainsi pour Murlock (et on reste sur un terrain plus solide que la simple conjecture), et sitôt qu’il en eut terminé de son oeuvre pieuse, s’effondrant sur une chaise devant la table où reposait le corps de son épouse, remarquant la blancheur blême du visage dans l’obscurité grandissante, il replia ses bras sur le bord de la table, y enfonça son visage, toujours sans larmes et las à l’extrême. À ce moment, par la fenêtre ouverte, vint un son comme le bruit d’un enfant perdu dans les profondeurs lointaines de la ténébreuse forêt. Et de nouveau, et plus près qu’auparavant, se parvint à ses sens défaillants ce cri hors de la terre. Peut-être une bête sauvage, peut-être un rêve. Parce que Murloch s’était endormi.

Quelques heures pus tard, comme cela fut révélé plus tard, ce veilleur méfiant se réveilla, et relevant le front de ses bras, écouta intensément – sans savoir pourquoi. Alors, dans la noire obscurité de derrière la morte, se souvenant de tout sans frémir, il entraîna ses yeux à voir – il ne savait pas quoi. Ses sens étaient en alerte, sa respiration suspendue, son sang même étouffait ses vagues pour ne pas troubler le silence. Qui – ou quoi – l’avait éveillé, et où donc c’était ?

Soudain la table trembla sous ses bras, et au même moment il entendit, ou s’imagina entendre, un pas souple et léger – et un autre – comme des pieds nus sur le plancher.

Il en fut terrifié au-delà du pouvoir de crier, ou simplement bouger. Réduit à attendre – à attendre ici dans le noir dans ce qui semblait des siècles d’une terreur que personne ne peut connaître, ni vivre pour la dire. Il essaya en vain de prononcer le nom de la morte, vainement de tendre sa main à travers la table pour savoir si elle était là. Sa gorge était sèche, ses bras et ses mains du plomb. Alors advint quelque chose de plus effrayant encore. Une sorte de corps lourd sembla s’être jeté sur la table avec une force qui repoussa sa poitrine si violemment qu’elle faillit le renverser, et au même instant il entendit la chute, quelque part sur le sol de planches, de quelque chose, un choc si violent que toute la maison fut secouée par l’impact. Une rixe s’ensuivit, une confusion de sons qui semble impossible à décrire. Murloch s’était remis debout sur ses pieds. L’excès de peur l’avait privé de tout contrôle de ses facultés. Il lança ses mains sur la table. Il n’y avait plus rien !

Il y a un point où la terreur peut tourner en folie, et la folie pousse à l’action. Sans intention précise, sans autre motif que l’impulsion désordonnée d’un fou, Murloch se jeta sur le mur, en tâtonnant à peine se saisit de son fusil, et sans viser le déchargea. Quand l’éclat de la poudre éclaira la pièce d’une illumination vivante, il vit une énorme panthère tirer le cadavre de sa femme à travers la fenêtre, ses dents refermées sur sa gorge. Alors l’obscurité se fit plus profonde encore qu’avant, et le silence aussi ; et quand il revint à la conscience le soleil était levé et la voix de la forêt pleine de chants d’oiseaux.

Le corps reposait devant la fenêtre, où la bête l’avait abandonné, quand effrayée par l’éclat du coup de feu et le tir du fusil. Les vêtements étaient retroussés, les longs cheveux en désordres, les membres éparpillés. De la gorge, avec son effrayante lacération, avait coulé une flaque de sang pas encore complètement coagulé. Les rubans dont il avait lié poignets étaient brisés, les mains étaient fermement serrées. Entre ses dents il y avait un lambeau de l’oreille de la bête.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 juillet 2015
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