Ambrose Bierce | Histoires de fantômes

un grand auteur américain que la langue française a trop peu accueilli...




• soyez les premiers à découvrir le livre imprimé... L’ensemble des Histoires de fantômes plus les 4 nouvelles du Club des parenticides.
Et version numérique offerte par simple demande mail aux acheteurs du livre.

 

introduction

 Comment un auteur comme Ambrose Bierce a pu passer à ce point entre les mailles de la traduction en langue française, hors son Dictionnaire du diable et 2 ensembles traduits par Jacques Papy, le premier traducteur de Lovecraft (comme par hasard), bien difficiles à trouver maintenant.

Pourtant, il ne s’agit pas seulement d’un des maîtres de ce fantastique américain sans lequel il n’y aurait rien eu de la science-fiction.

Ce qui donne à Ambrose Bierce sa dimension, c’est sa phrase. Tendue, abstraite. Presque rien de paysage ni de matériel, psychologie encore moins. Mais comme un très sec compte rendu d’autopsie ou rapport policier – il construit délibérément ainsi les images fulgurantes et puissantes qui émergent l’une après l’autre de sa phrase.

Est-ce dû à l’étrangeté de sa vie, jusqu’à sa disparition en 1914, à 71 ans, en expédition chez les rebelles du Mexique ? Mais la réticence française qui le qualifie d’écrivain "et" journaliste comme si c’était un crime, n’est-ce pas précisément cette force particulière de ces récits présentés comme des enquêtes réelles, et qui vous projettent dans le surnaturel sans qu’on puisse rien remettre en cause ?

Explication complémentaire : lui-même témoin impliqué de la guerre civile, l’ouest américain, ses hameaux et villes perdues, ses errants et ses solitaires, est le matériau même de sa fiction. Ce qui pouvait déranger ou effrayer les traducteurs d’il y a 50 ans, est-ce que ce n’est pas justement ce qui nous le rend si troublant et fascinant ?

Les 18 récits de ses Histoires de fantômes (1899), chacun tenu dans l’espace serré de 5 ou 7 pages, nous les reconnaissons comme nôtres : apparition des mourants et revenants vengeurs, sinistres maisons dans le coeur ordinaire de la ville et autres terreurs populaires, ce sont presque les mêmes que les nôtres, ou que l’Ankou breton des Légendes de la mort d’Anatole Le Braz. Pas d’exotisme chez les fantômes, rien que la peur.

Fantômes qui surgissent sur les routes de campagne ou en pleine ville, puis explorations de maisons hantées, ou épisodes singuliers et occultes de la guerre civile, enfin une incursion dans les disparitions non élucidées, chaque récit d’Ambrose Bierce est un monde à lui seul.
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Ambrose Bierce | Histoires de fantômes


- Avertissement de l’auteur

À la rencontre des fantômes

- Une pendaison
- Un salut glacial
- Message sans fil
- Une arrestation

 

Histoires de soldats

- L’homme aux deux vies
- Trois et un font un
- Une embuscade déjouée
- Exécution de deux militaires

 

Quelques maisons hantées

- L’île aux pins
- Une mission pour rien
- La maison à la vigne vierge
- Veille chez le vieil Eckert
- La maison aux apparitions
- Les autres locataires
- Ce qui s’est passé à Nolan

 

Disparitions non élucidées

- La difficulté de traverser un champ
- La course interrompue
- La trace de Charles Ashmore
- La science devant les faits

 

À la rencontre des fantômes (avertissement de l’auteur)


Ma relation particulière à l’auteur des récits qui vont suivre est telle que je dois demander au lecteur de passer outre à l’absence d’explication quant à comment ils sont venus en ma possession. En outre, j’en sais si peu sur lui que je ne puis même pas pas prétendre qu’il soit lui-même persuadé de la vérité de ce dont il nous fait part ; de telles enquêtes, dont j’ai pensé qu’elles méritaient d’être imprimées, ne semblent pas avoir été corroborées pour obtenir confirmation de ce dont il est fait état. Aussi bien son style, pour l’essentiel dépourvu d’art et d’artifice, s’en tenant au plus simple et direct, semble difficilement compatible avec la distinction qui résulterait d’une intention littéraire plus marquée, et témoignerait alors des manières de quelqu’un nettement plus concerné par l’objet de sa recherche que d’en fleurir l’expression. En transcrivant ses notes et renforçant ce qu’elles réclament d’attention en leur donnant un semblant d’ordre, je me suis consciencieusement retenu d’y ajouter ces petits ornements de la diction qui l’embellissent, comme je me serais senti capable d’y procéder – ce qui non seulement aurait été impertinent, même si plaisant, mais m’aurait demandé une implication plus forte dans ce travail, ce que je n’oserais prétendre ni dont j’ai disposé.

A.B.

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Une pendaison


Ses voisins suspectaient un vieil homme nommé Daniel Baker, qui vivait près de Lebanon, dans l’Iowa, d’avoir assassiné un colporteur, auquel il avait donné la permission de passer la nuit chez lui. C’était en 1853, quand il y avait dans l’Ouest beaucoup plus de colporteurs que maintenant, et que le métier comportait de considérables dangers. Le colporteur traversait le pays avec son baluchon par toutes sortes de routes solitaires, et était contraint de se fier aux paysans pour l’hospitalité. Cela le mettait en contact avec d’étranges personnages, dont certains peu scrupuleux quant aux méthodes pour gagner leur vie, le meurtre étant un des moyens considérés acceptables à cette fin. Il arrivait parfois qu’on puisse reconstituer la trace d’un colporteur au baluchon devenu léger mais la bourse à peu près remplie jusqu’au puits solitaire de quelque personnage mal dégrossi, et plus rien au-delà. Il en fut ainsi dans l’affaire du « vieux Baker », comme on l’appelait en général. (On nommait seulement ainsi dans les colonies de l’Ouest les paysans âgés pour lesquels on avait peu d’estime ; le dédain social et le discrédit qu’on y attache étant commodément masqués par l’assignation de l’âge.) Un colporteur était arrivé à sa maison et n’en était jamais reparti, c’est tout ce qu’on en savait.

Sept ans plus tard, le révérend Cummings, un pasteur baptiste bien connu dans cette part du pays, s’arrêta un soir à la ferme de Baker. Il ne faisait pas vraiment noir : il y avait un peu de lune sur le léger voile de brume qui recouvrait la terre. Le pasteur Cummings, qui de tout temps fut un joyeux personnage, sifflait une chanson, s’interrompant seulement pour lancer quelques mots d’encouragement amical à son cheval. Alors qu’il arrivait à un petit pont sur un ravin à sec, il aperçut la silhouette d’un homme arrêté là, qui se détachait clairement sur l’arrière-fond gris de la forêt brumeuse. L’homme avait quelque chose d’harnaché sur son dos et tenait un lourd bâton – à l’évidence un colporteur itinérant. Sa posture évoquait quelque chose d’abstrait, comme celle d’un somnambule. Quand il arriva devant lui, le pasteur Cummings retint ses rênes, lui adressa un salut cordial et lui proposa de s’asseoir dans son véhicule – « si vous allez dans ma direction », ajouta-t-il. L’homme releva le visage, le regarda dans les yeux, mais ni ne répondit ni ne fit d’autre mouvement. Le pasteur, avec l’obstination de son bon naturel, répéta son invitation. À cela, l’homme pointa sa main droite en avant de son de côté et montra quelque chose vers le bas, alors qu’il se tenait sur l’extrême rebord du pont. Le pasteur Cummings regarda derrière lui, scruta le ravin, ne vit rien d’inhabituel et se retourna vers l’homme de nouveau. Il avait disparu. Le cheval, qui pendant tout ce temps s’était montré inhabituellement agité, émit un hennissement de terreur et commença de galoper. Avant qu’il ait repris le contrôle de l’animal, le pasteur était au sommet de la colline, à trois cents mètres de là. Il se retourna et vit de nouveau la silhouette, à la même place et dans la même posture qu’il l’avait d’abord observée. Alors pour la première fois il fut conscient d’une impression de surnaturel et rentra chez lui aussi vite que son cheval le voulut bien.

Une fois chez lui, il raconta son aventure à sa famille, et tôt le lendemain, accompagné par deux voisins, John White Corwell et Abner Raiser, il revient sur les lieux. Ils trouvèrent le corps du vieux Baker pendu par le cou à une des voûtes du pont, exactement sous l’endroit où se tenait l’apparition. Une épaisse couche de poussière, rendue légèrement humide par le brouillard, recouvrait le parapet du pont, mais les seules traces de pas étaient celles du cheval du pasteur Cummings.

En détachant le corps, les trois hommes dispersèrent la terre molle et friable du talus, mettant à jour des os humains déjà presque à découvert par l’action de l’eau et du gel. On les reconnut pour être ceux du colporteur disparu. À la double enquête du coroner, le jury déclara que Daniel Baker était mort de sa propre main, souffrant d’incapacité mentale temporaire, et que Samuel Moritz avait été tué par une ou plusieurs personnes inconnues du jury.

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Un salut glacial


C’est une histoire que racontait le défunt Benson Foley de San Francisco :

« Lors de l’été 1881, je rencontrai un homme nommé James H. Conway, domicilié à Franklin, Tennesse. Il séjournait à San Francisco pour sa santé, où on le lui avait fait croire, et m’apporta une lettre d’introduction de Lawrence Barting. J’avais connu Barting alors qu’il était capitaine de l’armée fédérale pendant la guerre civile. Quand ce fut terminé, il s’installa à Franklin et devint avec le temps, j’avais raison de le penser, un éminent avocat. Barting m’avait toujours semblé un homme franc et honorable, et la chaude amitié qu’il évoquait dans sa lettre pour M. Conway était pour moi une preuve suffisante que ce dernier était tout à fait digne de mon estime et confiance. En dînant, un soir, Conway me dit qu’il avait été solennellement convenu entre lui et Barting que le premier qui mourrait devrait, si possible, communiquer avec le survivant depuis l’autre côté de la tombe, de la façon la plus reconnaissable – ainsi qu’il en serait décidé, avaient-ils spécifié (sagement, me semblait-il) par le défunt, selon les opportunités que ces circonstances involontaires pouvaient lui offrir.

« Quelques semaines après la conversation où Conway m’avait parlé de cet arrangement, je le rencontrai marchant lentement le long de Montgomery Street, et plongé apparemment, j’en jugeais à son air, dans des pensées profondes. Il m’accueillit froidement, avec à peine un salut de la tête et s’en fut son chemin, me laissant debout sur le trottoir, la main demi tendue, surpris et naturellement quelque peu vexé. Je le revis le lendemain, et le jugeant capable de répéter la désagréable prouesse de la veille, le coinçai dans un porche avec un salut amical, et requis sans ménagements une explication quant à ce nouveau comportement. Il hésita un moment ; puis me regardant franchement dans les yeux, me dit :

« “Je ne pense pas, M. Foley, que j’aie droit plus longtemps à votre amitié, puisqu’il semble que M. Barting m’ait retiré la sienne – pour quelle raison, voilà ce que je vous jure ne pas savoir. Et s’il ne l’a pas déjà fait, il vous en informera probablement...

« – Mais, répliquai-je, je n’ai eu aucune nouvelle de Barting...

« – Vous en aurez, répéta-t-il, apparemment surpris. Pourquoi ? Parce qu’il est là, je l’ai croisé hier, dix minutes avant de vous rencontrer vous. Et je vous ai rendu exactement le même salut que celui dont il m’avait gratifié. Et je l’ai de nouveau croisé il n’y a pas un quart d’heure, et ses façons se sont révélées les mêmes. À peine un signe de tête et il a disparu. Je n’oublierai pas de sitôt votre civilité à mon égard. Je vous souhaite le bonjour ou bien, comme vous le préférerez, mes adieux.”

« Tout ceci me sembla considérations singulières, et une honnête prévenance de la part de M. Conway.

« Comme les effets dramatiques et les situations littéraires sont étrangères à mon propos, je vous dirai tout trac que Barting venait de mourir. Il était mort à Nashville, quatre jours avant cette conversation. Appelant M. Conway, je l’informai de la mort de notre ami, et lui montrai la lettre qui m’en faisait part. Il fut si visiblement affecté que cela m’interdit d’entretenir le moindre doute sur sa sincérité.

« “Cela semble incroyable, dit-il, après un instant de réflexion. Je suppose que je me suis trompé, que j’ai pris un autre homme pour Barting, et que la froideur de son salut c’est ce qu’il devait civilement à un inconnu de ma sorte. Je me souviens, bien sûr, qu’il n’avait pas la moustache de Barting...

« – C’était certainement quelqu’un d’autre”, approuvai-je ; et aucun de nous n’aborda plus jamais le sujet. Mais j’avais dans ma poche une photographie de Barting, que sa veuve avait jointe à la lettre de faire-part. Elle avait été prise une semaine avant sa mort, et Barting n’y avait pas de moustache.

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Message sans fil


Au cours de l’été 1896, M. William Holt, un prospère industriel de Chicago, s’était temporairement établi dans une petite ville du centre de l’État de New York, dont l’auteur de l’histoire n’a pas retenu le nom. M. Holt « avait eu des ennuis avec sa femme », dont il s’était séparé un an plus tôt. Quant à savoir si le problème était plus grave qu’une simple « incompatibilité d’humeur », il est probablement la seule personne vivante qui le sait ; mais il n’était pas enclin aux confidences. Même s’il a raconté l’incident ci-dessous établi à au moins une personne, sans exiger aucun gage de confidentialité. Il vit désormais en Europe.

Il avait quitté un soir la maison d’un frère à qui il rendait visite, et se promenait dans la campagne. On peut présumer – quelle que soit la teneur des hypothèses en lien avec qu’on dit s’être produit – qu’il avait l’esprit plein de ses réflexions sur l’infidélité conjugale et du douloureux changement dans lequel sa vie s’était effondrée.

Quelles qu’aient pu être ces pensées, elles l’accaparaient tant qu’il ne se préoccupa ni du temps écoulé ni d’où ses pas l’avaient mené ; il se souvint seulement qu’il avait dépassé depuis longtemps les limites de la ville et traversait un lieu désolé par une route qui n’avait aucune ressemblance avec celle par laquelle il avait quitté le village. En bref, il s’était perdu.

Prenant conscience de sa situation, il sourit ; le centre de l’État de New York n’est pas une région de périls, et on n’avait jamais entendu dire que quelqu’un s’y soit définitivement perdu. Il fit demi-tour et revint par le chemin qu’il avait pris. À peine eût-il repris sa marche qu’il remarqua que le paysage devenait plus distinct – ou comme brillant. Une douce lueur rouge baignait tout ce qu’il voyait, incluant sa propre ombre projetée sur la route devant lui. « La lune se lève », pensa-t-il. Puis il se souvint qu’on était juste dans la nouvelle lune, et que son orbite devait être bien bizarre, puisqu’il l’avait vue briller depuis bien longtemps déjà. Il s’arrêta et se retourné, cherchant la source de cette lumière devenant rapidement plus intense. Et, ce faisant, son ombre tourna et revint devant lui sur la route comme auparavant. La lumière continuait d’être derrière lui. Ce qui le surprit, ne pouvant le comprendre. Encore il se retourna, et encore, faisant face successivement à tous les points de l’horizon. Et toujours son ombre était face à lui – et toujours la lumière derrière lui, « un rouge calme et affreux ».

Holt s’étonna – « abasourdi » c’est le mot qu’il employa en le racontant – et continua d’y porter un reste de curiosité lucide. Pour tester l’intensité de cette lumière, dont il ne pouvait déterminer ni la nature ni la cause, il sortit sa montre pour savoir s’il pouvait encore distinguer les aiguilles sur le cadran. Elles étaient pleinement visibles, et indiquaient qu’il était onze heures et vingt-cinq minutes. À ce moment précis, l’illumination mystérieuse explosa soudain dans une splendeur presque aveuglante, recouvrant tout le ciel, occultant les étoiles et projetant monstrueusement sa propre ombre en travers du paysage. Du sein de cette surnaturelle illumination, tout près de lui mais apparemment à une altitude considérable dans l’air, il découvrit la figure de sa femme, vêtue de sa chemise de nuit et serrant la forme de leur enfant contre sa poitrine. Elle le fixait des yeux avec une expression qu’après-coup il avouait n’être pas capable de décrire ou de nommer, sinon qu’elle n’était « pas de cette vie ».

La fulguration fut bientôt suivie d’une obscurité opaque dans laquelle, cependant, blanche et immobile, se prolongea l’apparition ; puis, par degrés insensibles, elle s’affaiblit et disparut, comme un éblouissement sur la rétine après qu’on a fermé les yeux. Une des singularités de cette apparition, qu’on avait à peine commentée sur le moment, mais dont on se souvint ensuite, c’est qu’elle ne montrait que la moitié supérieure de la silhouette de la femme : rien de visible sous la taille.

Cette obscurité compacte n’était que relative et pas absolue, puisque tous les détails de l’environnement se firent graduellement de nouveau visibles.

À l’aube qui suivit, Holt se découvrit entrer dans le village par la route opposée à celle par laquelle il l’avait quitté. Il atteignit bientôt la maison de son frère, qui le reconnut à peine. Les yeux effrayés, hagard, gris comme un rat. Avec beaucoup d’incohérence il fit part de son expérience de la nuit.

« Au lit, au lit mon pauvre ami, dit son frère – et demain, demain on reprendra tout cela. »

Une heure plus tard survenait le télégramme prédestiné. La maison de Holt, dans un des quartiers périphériques de Chicago, avait été détruite par le feu. Cernée par les flammes, son épouse n’avait pu réchapper – elle était apparue à une des fenêtres du haut, son enfant dans les bras. Elle s’y était tenue toute droite, sans bouger, apparemment terrorisée. Juste alors que les pompiers arrivaient et dressaient leurs échelles, le plancher s’était effondré et on ne l’avait plus revue.

Au pire instant de cette horreur, il était onze heures et vingt-cinq minutes, heure continentale.

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Une arrestation


Ayant assassiné son beau-frère, Orrin Brower, du Kentucky, avait fui la justice. De la prison rurale où on l’avait enfermé en l’attente du procès, il s’était évadé en assommant son gardien avec un barreau de fer, lui dérobant les clés et, ouvrant la porte, s’évanouissant dans la nuit. Le gardien n’étant pas armé, Brower n’avait rien sur lui pour défendre sa liberté retrouvée. À peine eut-il quitté la ville qu’il fit la folie d’entrer dans les forêts ; c’était il y a bien longtemps, et la région était bien plus sauvage qu’elle l’est maintenant.

La nuit était plutôt sombre, on ne voyait ni lune ni étoiles, et comme Brower ne s’était jamais trouvé en telle situation, ni ne savait rien du pays, il fut naturellement perdu en peu de temps. Il n’aurait pu dire si même il s’éloignait de la ville ou s’il revenait vers elle – chose d’importance pour Orrin Brower. Il savait qu’en ce cas une équipe de citoyens avec quelques chiens serait bientôt sur ses traces et que ses chances d’en réchapper seraient minces ; mais il ne voulait pas favoriser sa propre poursuite. Même une heure de liberté en plus c’était cela de pris.

Il émergea soudain de la forêt sur une vieille route, et là juste devant lui, peu distincte, il vit la silhouette d’un homme, immobile dans la brume. Trop tard pour faire demi-tour : le fugitif pensait qu’à son premier mouvement de retraite vers les vois il serait, comme il l’expliqua par la suite, « troué de balles ». Aussi ils restèrent tous les deux face à face comme des arbres, Bower presque étouffé par les battements de son propre coeur – et l’autre – les émotions de l’autre ne nous sont pas parvenues.

Un moment plus tard – peut-être une pleine heure – la lune se fraya son chemin dans un ciel sans nuage, et l’homme pourchassé vit cette visible incarnation de la Loi lever son bras et montrer significativement un point derrière lui. Il comprit. Tournant le dos à son ravisseur, il s’engagea avec résignation dans la direction indiquée, ne regardant ni à droite ni à gauche ; n’osant respirer qu’à peine, et sa tête et son dos souffrant par avance de la prophétie des balles.

Brower était aussi courageux qu’un criminel qui vit pour être pendu ; c’était clairement exprimé par les conditions d’affreux péril personnel dans lesquels il avait froidement tué son beau-frère. Nul besoin de les rapporter ici, tout a été dit lors du procès, et la révélation de son calme froid lorsqu’il y fut confronté faillit lui sauver sa peau. Mais qu’auriez-vous fait ? – quand un homme honnête est battu, il avoue.

Et c’est ainsi qu’ils poursuivirent leur voyage, l’un prisonnier de l’autre, sur la vieille route à travers les bois. Une seule fois Brower osa retourner la tête ; juste une fois, alors qu’il entrait dans une ombre profonde et qu’il savait que l’autre était dans la clarté de la lune. Son ravisseur était Burton Duff, le gardien, blanc comme la mort et portant sur son front la marque livide du barreau d’acier. Ce qui suffit à la curiosité d’Orrin Brower.

C’est ainsi qu’ils entrèrent dans la ville, qui était tout éclairée, mais déserte ; il ne restait que les femmes et les enfants, mais ils se tenaient à l’écart des rues. Le criminel fut mené tout droit jusqu’à la prison. Tout droit vers l’entrée principale, posant sa main sur la poignée de la lourde porte de fer il la poussa pour l’ouvrir sans même y réfléchir, entra et se trouva en la présence de six hommes armés. Alors il se retourna. Personne d’autre n’était entré.

Étendu sur la table, dans la salle, reposait le cadavre de Burton Duff.

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L’homme aux deux vies


Et voici l’étrange histoire de David William Duck, telle que racontée par lui-même. Duck est aujourd’hui un vieil homme habitant Aurora, dans l’Illinois, où il est unanimement respecté. Et où on le surnomme généralement Dead Duck, Canard-le-Mort.

« À l’automne de 1866 je servais comme mercenaire dans le XVIIIe d’infanterie. Ma compagnie était une de celles qui gardait le fort Phil Kearney, sous les ordres du colonel Carrington. Le pays était plus ou moins au courant de l’histoire de cette garnison, notamment du massacre par les Sioux d’un détachement de quatre-vingt-et-un hommes e officiers – dont par un ne réchappa – leur commandant, le l’intrépide mais imprudent capitaine Fetterman, s’étant rendu coupable de désobéissance aux ordres. Quand cela se produisit, j’étais en chemin avec d’importantes dépêches pour le fort C-F. Smith, dans les Big Horn. Comme le pays grouillait d’Indiens hostiles, je voyageais de nuit et me cachais du mieux que je pouvais avant le lever du jour. Le mieux pour cela étant de voyager à pied, armé d’un fusil Henry et emportant trois jours de ration dans mon sac à dos.

« Pour mon deuxième bivouac, j’avais choisi ce qui m’avait semblé dans l’obscurité un étroit cañyon conduisant à une falaise rocheuse. Beaucoup d’énormes grosses pierres s’étaient détachées des rebords des parois. Derrière l’une d’elles, dans un fourré épineux, j’installai ma couche pour le jour et m’endormis très vite. Et j’eus l’impression que je n’avais qu’à peine fermé les yeux, alors qu’en fait il était près de midi, quand je fus réveillé par un coup de fusil, les balles fouettant les buissons juste au-dessus de ma tête. Une bande d’Indiens avait remonté ma piste et maintenant ils m’entouraient ; le tir était l’oeuvre d’un type qui m’avait aperçu depuis la falaise au-dessus, exécrable cible. La fumée de son canon de fusil révélait sa position, et je n’étais pas sur mes pieds qu’il dégringolait en s’écroulant dans la pente. Alors je courus, tout courbé, me sauvant parmi les buissons d’épines pour esquiver la tempête des balles de l’ennemi invisible. Ces racailles ne semblaient pas vouloir se décider à la poursuite, ce que je trouvai plutôt bizarre, puisque sachant à mes traces qu’ils avaient affaire à un homme seul. Mais je découvris bientôt la raison de leur inaction quand, à peine j’avais fait trois cents mètres, j’atteignis le bout de ma course – l’extrémité du ravin que j’avais pris pour un canyon. Cela se terminait par une poche concave de roche, presque verticale et sans prise ni végétation. Dans ce cul-de-sac je n’étais plus qu’un ours pris au piège. Ils n’avaient pas besoin de me poursuivre, seulement d’attendre.

« Ils attendirent pendant deux jours et deux nuits, moi à l’abri d’un rocher recouvert de quelques arbustes, la falaise dans mon dos, dans les souffrances et l’agonie de la soif, absolument sans espoir de délivrance. On échangea quelques tirs à distance, repérant à l’occasion la fumée de leurs fusils, comme ils le faisaient du mien. Et bien sûr sans jamais oser fermer les yeux des deux nuits, l’absence de sommeil devenant torture rongeante.

« Du matin du troisième jour, je m’en souviens, je savais qu’il serait le dernier. Je me souviens, mais de façon indistincte, que dans mon désespoir et mon délire je surgis en plein terrain découvert et commençai à tirer des coups répétés sans jamais apercevoir sur qui je tirais. Et je ne me souviens pas non plus de cette empoignade.

« La seule chose dont je me souvienne c’est de m’extirper d’une rivière au crépuscule. Je n’avais plus un seul vêtement et ne savais plus rien de mes affaires, mais toute la nuit j’avançai, pieds nus et gelé, en direction du nord. Au lever du jour j’étais en vue de Fort Smith, ma destination, mais sans mes dépêches. Le premier homme que je rencontrai fut un sergent nommé William Briscoe, que je connaissais depuis longtemps. Vous pouvez juger de sa stupéfaction quand il me vit dans cet état, et de la mienne quand il me demanda qui diable j’étais.

« “Dave Duck, répondis-je, qui veux-tu que je sois ?”

« Il me regardait comme un hibou.

« “Ça y ressemble”, dit-il, et je remarquai qu’il s’écartait et se tenait à distance. “Il se passe quoi ?”, demanda-t-il.

« Je lui expliquai ce qui s’était passé le jour précédent. Il m’écouta tout du long, tout en me dévisageant, puis ajouta :

« “Mon pauvre ami, si tu es Dave Duck, je dois te prévenir que je t’ai enterré il y a deux mois. J’étais en reconnaissance avec une escouade légère et on a trouvé ton corps, troué de balles et scalpé de frais – et horriblement mutilé de partout, aussi, quelle horreur de te le dire – exactement à l’endroit où tu dis que tu t’étais fourré. Entre ici, je vais te montrer tes habits, et des lettres qu’on avait trouvées sur toi ; le commandant a eu tes dépêches.”

« Il tint sa promesse. Il me montra les habits que je revêtus, et les lettres que je mis dans ma poche. Il n’y fit pas d’objection, puis me mena au commandant, qui écouta mon histoire et ordonna froidement à Briscoe de me mettre aux arrêts. En chemin je lui dis :

« “Bill Briscoe, as-tu vraiment et véritablement enterré le cadavre que tu avais trouvé dans ces nippes ?”

« “Sûr et certain – exactement comme je te l’ai dit. C’était Dave Duck, sans hésitation, et la plupart d’entre nous le connaissions. Et maintenant, espèce de satané imposteur, tu vas me dire qui tu es ?”

« ”Je t’ai dit ce qu’il y avait à savoir”, je répondis.

« Une semaine plus tard, je m’évadai de la cellule et rejoignis les montagnes aussi vite que je pus. Je suis revenu deux fois, cherchant ce ravin fatidique dans les falaises, et jamais je ne l’ai retrouvé. »

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Trois et un font un


En l’an 1861, Barr Lassiter, jeune homme de vingt-deux ans, vivait avec ses parents et sa soeur aînée près de Carthage, Tennessee. Leurs conditions de vie familiale étaient ce que l’on peut dire humbles, tirant leur subsistance d’une parcelle pas très grande et pas non plus très fertile. N’ayant pas d’esclaves, on les considérait peu alentour, ils n’étaient pas parmi les « gens bien » de leur voisinage – mais étaient des personnes honnêtes et de bonne éducation, aux manières bien élevées et aussi respectables que n’importe quelle famille peut l’être quand on n’est pas vraiment alourdi de possessions personnelles parmi les fils et filles du seigneur. Le fondateur de la lignée des Lassiter avait eu cette sévérité de manières qui révélait fréquemment une dévotion sans compromis à son devoir, et dissimulait toute propension à la chaleur ou l’affection. Il était du fer dont on fait les martyrs, mais au coeur de la matrice avait caché un métal plus noble, susceptible de fondre à moindre chaleur, même si n’adoucissant ni n’influant jamais sur le dur extérieur. À la fois par l’hérédité et le contexte, quelque chose du caractère inflexible de cet homme s’était transmis aux autres membres de la famille ; la maison des Lassiter, même non exempte d’affection domestique, était une véritable citadelle du devoir, et le devoir – ah, le devoir est aussi cruel que la mort !

Quand vint la guerre, comme bien d’autres familles de cet État la famille était d’un sentiment divisé ; le fils était loyal à l’Union, les autres sourdement hostiles. Cette malheureuse division avait conduit à une insupportable aigreur domestique, et quand le fils et frère révolté quitta la maison dans le but avoué de rejoindre l’armée fédérale, on ne lui tendit pas une seule main, on ne prononça pas un seul mot d’adieu amical, pas un souhait de bonne chance ne l’accompagna et ainsi s’engagea-t-il dans le vaste monde, l’esprit aussi résolu qu’il le pouvait, quel que fût le destin qui l’attendrait.

Remontant jusqu’à Nashville, déjà occupée par l’armée du général Buell, il s’engagea dans la première troupe qu’il rencontra, un régiment de cavalerie du Kentucky, et en temps requis passa toutes les étapes de la formation militaire, de la recrue toute crue jusqu’au soldat expérimenté. Et il était un soldat expérimenté, même si sa façon de raconter oralement l’histoire qui va suivre ne le mentionne pas ; ceci on le sut de ses camarades survivants. Parce que Barr Lassiter avait répondu « Présent ! » au sergent dont le nom était La Mort.

Cela faisait deux ans qu’il avait rejoint son régiment, quand il se trouva à passer dans le pays dont il provenait. Et ce pays avait durement souffert des ravages de la guerre, ayant été successivement ou simultanément occupé par les forces belligérantes, et une bataille sanguinaire s’était produite dans le voisinage immédiat de la maison des Lassiter. Mais, de cela, le jeune soldat n’était pas prévenu.

Se retrouvant dans un camp tout près de sa maison, il éprouva le besoin naturel de saluer ses parents et sa soeur, espérant que pour eux comme pour lui l’animosité artificielle de l’époque se serait adoucie par le temps et la séparation. Dès qu’il eut son autorisation de congé, il s’éloigna dans le dernier soleil d’une après-midi d’été, et marchant ensuite à la pleine lune qui levait, les chemins de terre et de pierre le menèrent au puits qui l’avait vu naître.

En temps de guerre les soldats vieillissent rapidement, et deux ans c’est beaucoup de temps dans la jeunesse. Barr Lassiter se sentait désormais un homme mûr, et s’attendait presque à trouver le lieu dans la ruine et la désolation. Mais rien ne semblait avoir changé. À la vue de chaque objet familier et aimé il fut profondément affecté. Son coeur battait audiblement, et l’émotion le suffoquait presque ; il sentait une boule dans sa gorge. Il accéléra inconsciemment le pas, presque jusqu’à courir, au point que son ombre faisait de grotesques efforts pour le suivre.

La maison était noire, la porte ouverte. Alors qu’il approchait, s’arrêtant pour reprendre contrôle de lui-même, son père sortit et se tint tête nue sous la lune.

« Père ! cria le jeune homme, avec un grand geste du bras – Père ! »

Le vieil homme le dévisagea fermement, demeura un instant immobile et sans un mot se retira dans la maison. Amèrement surpris, humilié, inexprimablement blessé et en même temps énervé, le soldat s’assit à même le fumier, se prenant la tête de ses mains tremblantes. Mais il ne devait pas s’en tenir là : il était un trop bon soldat pour accepter le rejet comme la défaite. Il se releva et entra dans la maison, entrant directement dans la salle commune.

Elle était faiblement éclairée par la fenêtre côté est, sans rideau. Sur un tabouret bas devant le foyer, le seul meuble de la pièce, sa mère était assise, regardant l’âtre où restait un peu de bois noirci parmi les cendres froides. Il lui parla – tendrement, interrogativement, et avec timidité, mais elle ne répondit pas, ni ne bougea, ni même ne sembla surprise d’aucune sorte. Bien sûr, puisque son mari avait eu le temps de la prévenir du retour du fils fautif. Il s’approcha plus près et allait lui mettre la main sur le bras, lorsque sa soeur entra depuis la pièce voisine, le regarda bien dans les yeux, mais passa devant lui sans un signe de reconnaissance, et quitta la salle par une porte qui était derrière lui. Il avait tourné la tête pour la suivre, mais quand une fois partie ses yeux revinrent vers sa mère, elle aussi avait disparu.

Barr Lassiter revint à la porte par laquelle il était entré. La pleine lune sur le champ semblait vacillante, comme si l’herbe eût été une mer agitée. Les arbres et leurs ombres déchiquetées s’agitaient comme dans le vent. Se fondant confusément à leurs bords, l’allée de gravier semblait instable, et qu’il eût été dangereux d’y marcher. Le jeune soldat savait quelles illusions d’optique procuraient les larmes. Il les sentait sur ses joues, les voyait s’écouler sur la vareuse de son uniforme. Il quitta la maison et revint au camp.

Le jour suivant, sans intention vraiment définie, et sans impression dominante qu’il aurait pu déterminer avec précision, il repartit par le même chemin. À un petit kilomètre de chez lui il croisa Bushrod Albro, un ancien compagnon d’école et de jeu, qui l’accueillit avec chaleur.

« Je m’en vais rendre visite chez moi », dit le soldat.

L’autre le regarda avec attention, mais ne dit rien.

« Je sais, reprit Lassiter, que rien n’a changé dans la famille, mais...

– Si, ça a changé, l’interrompit Albro. Tout a changé. Je vais aller avec toi si tu veux bien. On pourra parler en chemin. »

Mais Albro ne dit rien.

Au lieu de la maison, ils ne trouvèrent que des fondations de pierre noircies par l’incendie, entourant un sol de cendres que la pluie avait durcies.

L’étonnement de Lassiter fut extrême.

« Je n’arrivais pas à te le dire, je ne savais pas comment, dit Albro. Dans les combats d’il y a un an, ta maison a été brûlée par l’armée fédérale.

– Et ma famille, où sont-ils ?

– Au ciel, j’espère. Ils ont été tués tous trois par l’obus. »

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Une embuscade déjouée


Entre Readyville et Woodbury il y avait une bonne et solide barrière naturelle de douze ou quinze kilomètres de long. Readyville était un poste avancé de l’armée fédérale à Murfreesboro ; Woodbury avait la même relation avec l’armée confédérale à Tullahoma. Pendant des mois après la grande bataille de Stone River, ces postes avancés furent en constantes escarmouches, la plupart des incidents se produisant naturellement sur la barrière ci-dessus évoquée, entre les détachements de cavalerie. Parfois l’infanterie et l’artillerie y prenaient part, comme une façon de montrer leur bonne volonté.

Une nuit, un escadron de la cavalerie fédérale, commandé par le major Seidel, un officier galant et intelligent, fit une sortie de Readyville dans une entreprise hasardeuse et singulière, qui demandait précaution, secret et silence.

Passant les piquets de l’infanterie, le détachement approcha bientôt après les deux vedettes de cavalerie postées loin dans l’obscurité. Elles auraient dû être trois.

« Où est le troisième homme ? demanda le major. J’avais donné ordre à Dunning d’être ici cette nuit.

– Il a fait une reconnaissance en avant, monsieur, répondit l’un des hommes. Il y a eu quelques coups de feu ensuite, mais encore bien loin du front.

– C’est contre mes ordres et insensé que Dunning se soit permis de faire ça, dit l’officier, manifestement vexé. Pourquoi est-il parti en avant ?

– Aucune idée monsieur, il semblait nerveux. Je crois qu’il n’était pas dans son assiette »

Quand ce remarquable raisonneur et son compagnon eurent réintégré le détachement, on reprit la marche. Toute conversation était interdite ; tout bruit et choc des armes et du harnachement était proscrit. Il n’y avait que le pas des chevaux qu’on puisse entendre, encore allait-on lentement pour qu’on le distingue le moins possible. C’était après minuit et la nuit était très noire, même s’il y avait un peu de lune quelque part derrière les masses de nuages.

Au bout de quatre ou cinq kilomètres, la tête de la colonne arriva à une dense forêt de cèdres bordant la route des deux côtés. Le major commanda qu’on fît halte juste en s’arrêtant lui-même, mais, à l’évidence pas « dans son assiette » lui-même, partit en avant seul pour une reconnaissance. Il était suivi, cependant, par son adjudant et trois soldats, qui restèrent à une courte distance derrière lui, non remarqués par lui, et qui virent tout ce qui se passé.

Après s’être avancés d’une centaine de mètres dans la forêt, le major retint soudainement les rênes de son cheval et s’arrêta, restant dressé immobile sur sa selle. Près du bord de la route, dans un endroit découvert, à peine dix pas plus loin, on apercevait un homme, à peine visible et aussi immobile qu’il l’était lui-même. La première impression du major fut la satisfaction d’avoir laissé son détachement en arrière ; si c’était un ennemi s’il en réchappait il n’y aurait pas grand-chose dans son rapport. L’expédition pour l’instant n’avait pas été repérée.

Aux pieds de l’homme, à peine distinct, on apercevait une sorte de forme sombre ; l’officier n’aurait rien su en dire. Avec l’instinct d’un vrai homme de cavalerie et n’osant pas tirer un coup de feu, il tira son sabre. L’homme debout ne fit aucun mouvement en réponse à la menace. La situation était tendue, avec quelque chose de dramatique. Soudain, la lune parut en plein dans une fissure des nuages, et lui-même à l’ombre d’un bouquet des grands cèdres, le cavalier aperçut le piéton en plein, dans un éclat de lumière blanche. La forme sombre à ses pieds se révéla être un cheval mort, et à angle droit, posé en travers du cou de l’animal il y avait le corps d’un homme, le visage éclairé par la lune.

« Dunning a eu le combat de sa vie », pensa le major, et était prêt à repartir de l’avant. Dunning leva la main se retirant vers l’arrière avec un geste d’avertissement ; puis, baissant le bras, il indiqua l’endroit où la route se perdait dans l’obscurité compacte de la forêt de cèdres.

Le major compris, et faisant faire demi-tour à son cheval il revint vers le petit groupe qui l’avait suivi et s’était déjà reculé, par peur de son agacement, et il reprit la tête du détachement.

« Dunning est juste là-devant, dit-il au capitaine de l’escadron. Il a tué son homme et nous en fera rapport. »

Ils attendirent patiemment, sabres au clair, mais Dunning ne les rejoignit pas. Bientôt le jour se leva et le détachement s’ébranla précautionneusement en avant, son commandant pas vraiment satisfait de la confiance qu’il avait portée en Private Dunning. L’expédition avait manqué, mais il restait quelque chose à faire.

Dans la petite clairière près de la route, ils trouvèrent le cheval mort. À angle droit, sur le cou de l’animal, le visage tourné vers le haut, une balle en plein front, reposait le corps du soldat Dunning, raide comme une statue, mort depuis des heures.

L’examen révéla les preuves à foison que, jusqu’il y avait une demi-heure de cela, la forêt de cèdres avait été occupée par une force considérable de l’infanterie confédérale – une embuscade.

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Deux exécutions militaires


Au printemps de l’année 1862, la grande armée du général Buell restait dans son camp, se préparant et fourbissant pour la campagne qui résulta de la victoire de Shiloh. C’était une armée inexpérimentée, qui n’avait pas été entraînée, même si pour quelques-uns de ses détachements le service avait été plutôt dur, avec une bonne dose de combats dans les montagnes de la Virgine de l’Ouest et du Kentucky. La guerre commençait et faire le soldat était une industrie débutante, mal comprise par les jeunes Américains de l’époque, qui en trouvaient certaines contraintes pas vraiment comme ils l’auraient souhaité. Devenir chef parmi eux était la clé essentielle de la discipline et de la subordination. Pour quelqu’un imbu depuis l’enfance avec l’idée fascinante et fausse que tous les hommes naissent égaux, la soumission sans question à l’autorité n’était pas chose facile à surmonter, et pour les jeunes Américains enrôlés volontaires, dans leur période « salade verte », c’était le pire à apprendre. C’est ce qui se produisit pour un des hommes de Buel, Private Bennett Story Greene, qui commit l’indiscrétion de frapper son officier. Plus tard dans la guerre il ne l’aurait pas fait ; comme Sir Andrew Aguecheck, il l’aurait d’abord envoyé balader au diable. Mais on ne lui concéda pas le temps de réformer ses manières militaires ; il fut arrêté sitôt la plainte de l’officier, jugé en cour martiale et condamné à être fusillé.

« Vous auriez dû m’en mettre un autre et on en serait resté là, dit le condamné à l’officier plaignant et témoin. C’est ce que vous auriez fait à l’école, quand vous étiez simplement Will Dudley et que j’étais votre égal. Personne ne m’a vu vous frapper ; la discipline n’en aurait pas souffert.

– Ben Greene, je sais que tu as raison là-dessus, dit le lieutenant. Me pardonneras-tu ? C’est ce que je voulais savoir de toi. »

Il n’y eut pas de réponse, et un officier passa sa tête à la porte de la tente-cellule, où avait eu lieu la conversation, expliqua que le temps alloué pour l’entretien était passé. Le matin suivant, en présence de toute la brigade, Private Greene fut fusillé par un peloton de ses camarades. Le lieutenant Dudley tourna le dos à la scène atroce et murmura une prière de pitié, dans laquelle il s’était inclus lui-même.

Quelques semaines plus tard, alors qu’on avait convoyé l’avant-garde de l’armée de Buell sur la rivière Tennessee en secours à l’armée de Grant battue, la nuit tomba, noire, tempétueuse. Dans la débandade de la bataille la division avançait, pouce par pouce, dans la direction de l’ennemi, qui avait reculé légèrement pour refaire ses lignes. Mais entre les éclairs la nuit était totale. Jamais cela ne cessa un instant, et même quand la tempête ne produisait pas grondements et fureurs, on entendait les gémissements des blessés parmi lesquels les hommes se frayaient chemin en tâtant du pied, et sur lesquels ils trébuchaient dans les ténèbres. Il y avait des morts, aussi – des morts il y en avait plein.

Dans les premières faibles lueurs du jour, quand cette avance grouillante se fût arrêtée pour recomposer quelque chose comme une ligne de bataille, et qu’on eût envoyé les tirailleurs en avant, on passa le mot qu’il fallait faire l’appel. Le premier sergent de la compagnie du lieutenant Dudley se plaça devant eux et commença d’appeler les hommes par ordre alphabétique. Il n’avait pas de liste écrite, rien que sa mémoire. Les hommes répondaient à leur nom et on descendit l’alphabet jusqu’au G.

« Gorham !

– Présent !

– Grayrock.

– Présent ! »

L’excellente mémoire du sergent fut trompée par son habitude :

« Greene.

– Présent ! »

La réponse était claire, distincte, sans erreur.

Il y eut un mouvement subit, qui agita tous les rangs de la compagnie, comme un choc électrique, étant donné la bizarrerie de l’incident. Le sergent devint pâle et s’arrêta. Le capitaine se porta rapidement à ses côtés et lui intima l’ordre brusquement.

« Appelle encore ce nom. »

Apparemment, la Société de Recherche Psychologique n’est pas la première pour la curiosité portée à l’Inconnu.

« Bennett Greene.

– Présent ! »

Tous les visages se tournèrent dans la direction de la voix familière : les deux hommes entre lesquels, par ordre rang, Greene se tenait habituellement se tournèrent et se regardèrent l’un l’autre.

« Recommence », commanda l’inexorable commandant, et une fois de plus on répéta – avec une crainte légère et perceptible – le nom du mort :

« Bennett Story Greene.

– Présent ! »

Au même instant, un coup de feu fut tiré, loin du front, depuis au-delà la ligne des tirailleurs, suivi comme ils s’y attendaient, du sifflement sauvage d’une balle qui approchait, passa à travers leurs lignes, puis un choc mat comme si on avait mis un point d’exclamation à ce que venait de lancer le capitaine :

« Qu’est-ce que diable ça veut dire ? »

Le lieutenant Dudley traversa les rangs depuis sa place à l’arrière.

« Cela veut dire ceci », dit-il, ouvrant son manteau et montrant une tache écarlate s’agrandissant visiblement sur sa poitrine. Ses genoux s’affaissèrent, il tomba lourdement, il était mort.

Un peu plus tard, on donna un ordre de retraite au régiment pour alléger le front congestionné, et le hasard des jeux de la guerre voulut que plus jamais le régiment ne connaisse le feu. Et jamais plus Bennett Greene, expert en exécutions militaires, ne signifia sa présence.

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L’île aux pins


Près de la ville de Gallipolis, Ohio, avait vécu pendant de nombreuses années un vieil homme du nom de Herman Deluse. On n’a su que très peu de son histoire, parce qu’il n’acceptait jamais d’en parler lui-même, ni ne le souffrait des autres. C’était une croyance acceptée parmi ses voisins qu’il avait été pirate dans une autre vie – s’il y en avait d’autres preuves que sa collection de pics d’abordage, sabres et anciens pistolets à pierre, personne pour le savoir. Il vivait tout à fait seul dans une petite maison de quatre pièces, qui avait rapidement tourné à la ruine, et dans laquelle il ne faisait d’autre réparation que celles rendues nécessaires par pluies et vents. Elle était construite sur un petit monticule au milieu d’un vaste champ pierreux envahi de ronces, et cultivé par lopins, de la façon la plus ancestrale. C’était sa seule propriété connue, mais elle ne lui aurait permis d’en vivre, si simple et minimes étaient ses souhaits. Il semblait avoir toujours de l’argent prêt, et payait comptant tous ses achats dans les magasins du village, s’approvisionnant rarement plus de deux ou trois fois au même endroit, et encore, à de larges intervalles de temps. Il ne bénéficiait d’aucune remise, cependant, pour une distribution aussi équitable de sa clientèle ; les gens la considéraient plutôt comme une tentative de camoufler sa possession d’autant d’argent. Qu’il disposait de quelques bonnes réserves d’or bien ou mal acquises enterrées dans sa demeure branlante, aucun esprit honnête au courant des faits de la tradition locale, et doué du sens de l’épaisseur des choses, ne pouvait raisonnablement en douter.

Le vieil homme mourut le 9 novembre 1867 ; du moins on découvrit son corps le 10, et les médecins certifièrent que la mort remontait environ à vingt-quatre heures – de façon plus précise, ils n’auraient pu le dire ; l’examen post-mortem révéla que tous les organes étaient parfaitement sains, sans aucune indication de désordre ou violence. Selon eux, la mort s’était produite vers midi, même si on avait retrouvé le corps dans son lit. Le verdict du jury rassemblé par le coroner fut de le déclarer « mort à la grâce de Dieu ». On l’enterra, et l’administrateur public recueillit ses biens.

Une recherche rigoureuse ne révéla rien qu’on ne connaisse déjà, et des fouilles plus patientes menée ici et à là par des voisins imaginatifs ou rapaces les laissèrent bredouilles. L’administrateur mit les scellés sur la maison jusqu’à ce que la propriété réelle et personnelle soit juridiquement mise en vente, sans autre objectif que compenser les frais de la vente.

La nuit du 20 novembre fut tumultueuse. De violentes rafales soufflèrent en tempête sur le pays, le châtiant de désolants blizzards de neige fondue. De grands arbres furent déracinés de la terre projetés sur les routes. On n’avait jamais connu de nuit aussi sauvage dans toute la contrée, mais vers le matin la tempête s’était calmée d’elle-même et le jour s’annonçait limpide et radieux. Vers 8 heures, ce matin-l), le révérend Henry Galbraith, un pasteur luthérien bien connu et hautement estimé, arriva à pied chez lui, à deux kilomètres de chez Deluse. Le pasteur Galbraith s’était rendu pendant un mois à Cincinnati. Il était revenu par le bateau à vapeur de la rivière, était descendu à Gallipolis le soir précédent et avait immédiatement loué un cheval et un buggy pour revenir chez lui. La violence de la tempête l’avait retardé d’une nuit, et les arbres arrachés l’avaient convaincu le matin d’abandonner ce mode de locomotion et de revenir à pied.

« Mais où as-tu passé la nuit ? », s’enquit sa femme, à laquelle il venait de raconter brièvement son aventure.

« Avec le vieux Deluse, à l’île des Pins, répondit-il en riant (l’île des Pins était un célèbre rendez-vous des pirates), « et c’était bien assez de temps pour un coin lugubre comme ça. Il n’a pas fait d’objection à m’accueillir, mais je n’ai pas pu lui extirper un seul mot. »

Par chance, pour l’intérêt et la vérité de cette histoire, un avocat et littérateur de Colombus – celui qui a écrit le délicieux Les papiers Mellowcraft –, M. Robert Mosely Maren, assistait à la conversation. Remarquant, mais apparemment sans le partager, l’étonnement produit par la réponse du pasteur Galbraith, ce monsieur à l’esprit prompt étouffa par un geste les exclamations qui n’auraient pas manqué de se manifester, et demanda du ton le plus impassible : « Mais qu’est-ce donc qui vous a amené là-bas ? »

Et voici la version établie par M. Maren lui-même du récit du révérend Galbraith :

« J’avais vu de la lumière bouger dans la maison, et étant presque aveuglé par les rafales de neige, et complètement gelé, j’ai poussé le portail et abrité mon cheval dans la vieille étable, où il est resté. Puis j’ai frappé à la porte et comme je ne recevais pas de réponse je suis entré sans demander à personne. La pièce était dans le noir, mais ayant des allumettes, je trouvai une chandelle et l’allumai. J’essayai d’entrer dans la pièce adjacente, mais la porte était bloquée, et bien que j’y entendis les lourds pas du vieil homme, il ne répondit pas à mes appels. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée, aussi j’en allumai un, et m’allongeant là (sic) avec mon manteau sous ma tête, me préparai à dormi. Presque aussitôt, la porte que j’avais tenté de débloquer s’ouvrit silencieusement et le vieil homme entra, portant une chandelle. Je lui parlai sur le ton de la plaisanterie, m’excusant de mon intrusion, mais il ne fit aucunement attention à moi. Il semblait chercher quelque chose, avec les yeux bizarrement fixes dans leurs orbites. Il fit lentement tout le tour de la pièce, et repartit par où il était venu. Deux fois encore avant que je m’endorme il revint dans la pièce, procédant de la même façon exactement, et repartant comme la première. Dans les intervalles je l’entendais arpenter partout dans la maison, ses pas parfaitement audibles dans les pauses de la tempête. Quand je m’éveillai le matin il était déjà sorti. »

M Maren aurait aimé poser plus de questions, mais ne put retenir plus longtemps les langues de toute la famille ; l’histoire de la mort et de l’enterrement du vieux Deluse fut contée au révérend, à son grand étonnement.

« Votre aventure a une explication bien simple, dit M. Marne. Je ne crois pas que le vieux Deluse ait marché dans son sommeil – en tout cas celui de maintenant ; mais à l’évidence vous avez rêvé dans le vôtre. »

Et, à cette supposition quant aux faits, le révérend Galbraith dut donner consentement à contre-coeur.

En tout état de cause, quand le soir tomba, la nuit suivante trouva les deux gentlemen, accompagnés par un fils du pasteur, sur la route devant la maison du vieux Deluse. Il y avait de la lumière à l’intérieur ; elle apparaissait tantôt à une fenêtre, tantôt à une autre. Les trois hommes approchèrent de la porte. Juste comme ils l’atteignaient, leur parvint de l’intérieur une confusion de bruits épouvantables – le fracas de lames acier contre acier, le bruit aigu de coups d’armes à feu, des cris de femmes, des grognements et injures d’hommes en combat ! Les trois investigateurs s’arrêtèrent un instant, irrésolus, effrayés. Alors le pasteur Galbraith essaya de pousser la porte, elle était bloquée. Mais le révérend était un homme de courage, et surtout un homme d’une force plus ou moins herculéenne. Il recula d’un pas ou deux et se précipita sur la porte, l’enfonçant de son épaule droite et l’arrachant de son huisserie dans un sourd fracas. L’instant suivant ils étaient tous trois à l’intérieur. Obscurité, silence ! Le seul son perceptible était le battement de leurs coeurs.

Maren avait apporté avec lui des allumettes et des bougies. Avec quelque difficulté, due à sa nervosité, il fit de la lumière et ils commencèrent à explorer l’intérieur, pièce après pièce. Tout y était en bon ordre, comme laissé tel par le shérif, rien n’y avait été dérangé. Une fine couche de poussière recouvrait tout. La porte de derrière était entrebâillée comme par négligence, et ils pensèrent tout d’abord que les auteurs de ces affreuses festivités avaient pu s’échapper par là. Ils l’ouvrirent complètement, et la lumière de leurs chandelles se refléta sur le sol. Les ultimes efforts de la tempête, la nuit précédente, avaient laissé une fine couche de neige ; elle ne comportait aucune empreinte de pas ; la surface blanche en était immaculée. Ils refermèrent la porte et entrèrent dans la dernière des quatre pièces de la maison – la plus éloignée de la route, dans l’angle arrière du bâtiment. Alors la chandelle que tenait M Maren s’éteignit soudainement, comme par un courant d’air. Survint aussitôt le bruit d’une lourde chute. Quand la chandelle eût été hâtivement rallumée, on découvrit le jeune Galbraith prostré sur le sol à quelque distance des deux autres. Il était mort. Dans une de ses mains, le corps agrippait un lourd sac de pièces, qui se révélèrent après examen d’anciens ducats espagnols. Juste au-dessus d’où gisait le corps, une planche avait été arrachée de son emboîtement dans le mur, et il était évident que le sac avait été pris dans la cavité ainsi révélée.

On mena à nouveau l’enquête : un nouvel examen post-mortem se révéla inapte à révéler une cause probable de la mort. À nouveau on prononça le verdict « mort à la grâce de Dieu », quitte à chacun d’en tirer ses conclusions. M Maren émettait l’hypothèse que le jeune homme était mort de sa propre excitation.

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Une mission pour rien


Henry Saylor, qui a été tué à Covington lors d’une querelle avec Antonio Finch, était reporter au Cincinnati Commercial. Dans l’année 1859, une maison vide dans Vine Street, à Cincinnati, devient le centre de l’intérêt local, à cause des étranges sons et apparitions qu’on disait y observer la nuit. Selon le témoignage de plusieurs habitants de bonne réputation du voisinage, c’était incompatible avec toute hypothèse autre que celle d’une maison hantée. Des silhouettes avec quelque chose de singulièrement inhabituel parmi eux furent aperçues par les passants de la rue. Personne n’aurait pu dire comment elles traversaient cette étendue herbeuse devant la maison lorsqu’elles en rejoignaient la porte d’entrée, ni exactement à quel point elles s’évanouissaient ou repartaient : et tandis que la plupart des spectateurs confirmaient ces faits, jamais deux pour s’accorder. Ils étaient très similaires dans les variantes de leurs descriptions des apparitions elles-mêmes. Quelques-uns des plus intrépides parmi la multitude curieuse firent le projet de rester sur le seuil de la maison plusieurs soirs pour les intercepter ou, s’ils n’y parvenaient pas, au moins les examiner de plus près. Ces hommes courageux, dit-on, furent incapables de forcer la porter même avec leurs forces réunies, et chaque fois furent repoussés du perron par une sorte de puissance invisible, et quelques-uns sévèrement blessés ; immédiatement après cela la porte s’ouvrit, apparemment de son seul vouloir, pour laisser entrer ou sortir quelques invités fantômes. On connaissait l’habitation sous le nom de maison Roscoe, une famille de ce nom qui y avait vécu plusieurs années puis ensuite avaient disparu un par un, la dernière à partir ayant été une vieille femme. Des rumeurs remplies d’histoires idiotes et de meurtres successifs avaient toujours sévi, mais aucune n’avait pu être authentifiée.

Un jour, dans la période culminante de l’excitation, Saylor arriva au bureau du Commercial pour prendre ses ordres. Il trouva une note de son chef, éditeur de la rubrique de la ville, où il lut ceci : « Va passer la nuit seul dans la maison hantée de Vine Street et si quoi que ce soit se passe pendant ce temps fais deux colonnes ». Saylor obéit à son supérieur ; il ne pouvait risquer de perdre son poste au journal.

Ayant prévenu la police de ses intentions, il réussit à entrer par une fenêtre de l’arrière avant que la nuit soit tombée, explora les pièces désertes, sans plus aucun meuble, poussiéreuses et désolées, puis vint s’asseoir dans le vestibule sur un vieux canapé qu’il avait tiré lui-même depuis une autre pièce, contempla l’obscurité grandissante tandis que la nuit venait. Avant qu’il fasse totalement nuit, la foule des curieux s’était amassée dans la rue, impatiente, avec pour règle d’être silencieuse, malgré quelques railleurs braillant leur incrédulité et leur courage avec des remarques méprisantes et des sarcasmes dédaigneux. Personne n’avait eu connaissance de l’anxieux veilleur à l’intérieur. Il craignait d’allumer la lumière ; les fenêtres sans rideaux eurent révélé sa présence, le rendant sujet aux insultes, ou même qu’ils s’en prennent à lui. D’autre part, il était trop consciencieux pour entreprendre quoi que ce soit qui affaiblirait ses impressions, et souhaitant ne rien altérer des conditions ordinaires dans lesquelles on disait que se produisaient ces manifestations.

Il faisait maintenant nuit dehors, mais la lumière de la rue illuminait faiblement une partie de la pièce où il était. Il avait laissé ouvertes les portes à l’intérieur de toute la maison, à l’étage comme au rez-de-chaussée, mais celles donnant sur l’extérieur étaient fermées et verrouillées. De soudaines exclamations de la foule le firent se précipiter vers la fenêtre et regarder au-dehors. Il vit la silhouette d’un homme se déplacer rapidement à travers la bande herbeuse qui était devant la maison – il le vit monter les marches ; et puis un renfoncement du mur le lui dissimula. Il entendit qu’on ouvrait puis refermait la porte du vestibule ; il entendit un pas lourd et rapide dans le couloir – l’entendit monter l’escalier – l’entendit à nouveau sur le plancher nu de la chambre immédiatement au-dessus de sa tête.

Saylor sortit promptement son pistolet, et montant lui aussi l’escalier, entra dans la chambre, toujours grâce à cette faible lumière de la rue. Il n’y avait personne. C’était obscur et silencieux. Il se cogna le pied contre quelque chose qui reposait sur le sol, s’agenouilla auprès, passa sa main dessus. C’était une tête humaine, celle d’une femme. La soulevant par les cheveux, cet homme aux nerfs d’acier revint à la pièce du bas, mieux éclairée, l’approcha de la fenêtre et la scruta attentivement. Tandis qu’il procédait à cet examen, à peine s’il fut conscient de l’ouverture et de la fermeture rapide de la porte extérieure, de bruits de pas qui résonnaient autour de lui. Il releva les yeux de leur dégoûtant examen, et se vit entouré par un groupe d’hommes et de femmes qu’il distinguait à peine ; ils encombraient maintenant toute la pièce. Il pensa que ceux de dehors étaient entrés.

« Mesdames et messieurs, s’écria-t-il gentiment, vous me découvrez en de bien suspectes circonstances, mais ... » Sa voix se noya dans des éclats de rire – comme les rires qu’on entend dans les asiles de fous. Ces gens tout autour de lui montraient la tête du doigt, et leur hilarité grandit encore quand il la lâcha et qu’elle vint leur rouler dans les pieds. Ils se mirent à danser autour, avec des gestes grotesques, des attitudes obscènes et indescriptibles. Ils lui donnaient des coups de pied, l’envoyant d’un bout à l’autre de la pièce ou contre les murs, se la passaient et renvoyaient l’un à l’autre dans leur lutte pour la relancer ; et ils juraient et criaient et chantaient des refrains obscènes tandis que la tête battue rebondissait d’un coin à l’autre de la pièce comme emplie de terreur et cherchant à leur échapper. À la fin on la lança par la porte et elle se retrouva dans le vestibule, où tous la suivirent dans une hâte tumultueuse.À ce moment la porte se referma dans un sourd fracas. Saylor était seul, dans un silence mortel.

Rangeant précautionneusement son pistolet, que tout ce temps il avait tenu à la main, il s’approcha de la fenêtre et regarda au-dehors. La rue était silencieuse et déserte ; les réverbères étaient éteints ; les toits et les cheminées des maisons voisines se dessinaient nettement dans la lumière de l’aurore qui levait à l’est. Il quitta la maison, la porte s’ouvrant souplement sous sa main, et rejoignit les bureaux du Commercial. Le chef de la rubrique de la ville était encore à sa table – endormi. Saylor le réveilla et lui annonça : « Je suis allée à la maison hantée... »

Le chef le regardait ébahi, comme pas encore réveillé. « Nom de dieu, s’écria-t-il, c’est toi, Saylor ?

– J’ai passé la nuit là-bas, semble-t-il, dit Saylor.

– On m’a dit que la nuit avait été inhabituellement calme, là-bas », dit le chef, jouant sans y penser avec le pèse-lettres qu’il avait sous les yeux. Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ?

– Rien de rien. »

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La maison à la vigne vierge


À cinq kilomètres environ de la petite ville de Norton, dans le Missouri, sur la route qui mène à Maysville, se trouve cette vieille maison dont les derniers occupants furent une famille nommée Harding. Depuis 1886 il n’y vit personne, et personne n’aimerait à s’y installer. Le temps et le dédain des hommes se sont conjugués ici pour en faire une ruine plutôt pittoresque. Un observateur non prévenu de son histoire la classerait difficilement dans la catégorie des « maisons hantées », même si telle est sa diabolique réputation dans toute la région. Elle n’a plus de vitres à ses fenêtres, plus de portes à ses ouvertures béantes ; il y a des brèches dans son toit de bardeaux, et faute d’avoir été repeints les murs de planches sont d’un brun grisâtre. Mais ces signes irrévocables du surnaturel sont en partie dissimulés et grandement adoucis par l’abondant feuillage d’une grande vigne vierge recouvrant tout l’ensemble. Cette vigne vierge – d’une espèce qu’aucun botaniste n’a été capable de nommer – tient une part importante dans l’histoire de la maison.

La famille Harding se composait de Robert Harding, son épouse Matilda, mademoiselle Julia Went qui était sa soeur, et deux jeunes enfants. Robert Harding était un homme silencieux, aux manières froides, qui ne comptait pas d’amis dans le voisinage, et ne se souciait pas de s’en faire. Il avait quarante ans à peu près, frugal et industrieux, et il avait transformé en maison d’habitation la petite ferme maintenant recouverte de pampres et rameaux. Lui et sa belle-soeur étaient tenus à l’écart par leurs voisins, qui semblaient penser qu’on les voyait trop souvent ensemble – ce n’était pas complètement de leur fait, parce qu’à l’époque évidemment ils ne firent rien à l’encontre de cette observation. Le code moral du Missouri paysan est exact et sévère.

Madame Harding était une femme discrète aux yeux tristes, et il lui manquait le pied gauche.

À un certain moment, en 1844, on apprit qu’elle était partie soigner sa mère dans l’Iowa. C’est ce que répondait son mari quand on lui posait la question, et sa manière de répondre n’incitait guère à en demander plus. Elle ne revint jamais, et deux ans plus tard, sans revendre la ferme ni aucune de ses possessions, ni prendre un intermédiaire pour veiller à ses intérêts, ni même déménager leurs affaires, Harding et le reste de la famille quittèrent le pays. Personne pour savoir où ils étaient allés, et personne à cette époque pour s’en soucier. Naturellement, tout ce qui put être enlevé de la maison eut bientôt disparu, et la maison vide devint « hantée » à la façon de celles de son espèce.

Un soir d’été, quatre ou cinq ans plus tard, le révérend J. Gruber, de Norton, et un attorney de Maysville nommé Hyatt se croisèrent à cheval juste devant la maison des Harding. Comme ils avaient quelques affaires à débattre, ils attachèrent leurs bêtes, et allèrent s’asseoir dans la véranda de la maison pour en parler. Ils firent bien un peu d’humour sur la sombre réputation du lieu, mais l’oublièrent aussitôt que dit, et ils parlèrent de leurs affaires jusqu’à ce qu’il fît presque sombre. Le soir était chaud, oppressant, l’air stagnant.

Soudain, de surprise, les deux hommes se levèrent de leur banc : la vaste vigne vierge qui couvrait la moitié de la façade et dont le feuillage retombait du haut de la véranda au-dessus d’eux s’agitait visiblement et audiblement, chaque branche et chaque feuille violemment secouée.

« On va avoir de l’orage », s’exclama Hyatt.

Gruber ne dit rien, mais montra silencieusement à son compagnon les feuillages des arbres voisins, qui eux ne montraient aucun mouvement ; même les délicates extrémités des fines branches se découpaient contre le ciel clair, totalement immobiles. Ils descendirent en hâte les marches du perron donnant sur ce qui avait été une pelouse et se retournèrent vers la vigne vierge, d’ici visible dans toute sa hauteur. Elle continuait à s’agiter violemment, sans qu’ils puissent en distinguer aucune cause.

« Partons d’ici », dit le révérend.

Et pour partir, ils partirent. Oubliant même qu’ils étaient arrivés de deux directions opposées, ils repartirent ensemble jusqu’à Norton, où ils racontèrent leur étrange expérience à quelques amis discrets. Le soir suivant, à peu près à la même heure, accompagnés de deux autres dont on n’a pas retenu les noms, ils étaient de nouveau dans la véranda de la maison Harding, et de nouveau l’étrange phénomène se produisit : la vigne vierge s’agita violemment alors qu’ils l’examinaient scrupuleusement, et leurs forces réunies ne purent retenir le tremblement du tronc. Après une heure d’observation ils repartirent, pas mieux renseignés que lorsqu’ils étaient venus.

Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que ces faits singuliers provoquent la curiosité du voisinage tout entier. De jour ou de nuit, des foules de gens se rassemblaient devant la maison Harding, « cherchant un signe ». Il n’est pas avéré que quiconque le découvrit, aussi crédibles que soient les témoins que nous avons mentionnés et que personne n’ai douté de la réalité des « manifestations » dont ils faisaient foi.

Soit par inspiration heureuse, soit par quelque pulsion de détruire, on proposa un jour – personne apparemment pour se souvenir de qui vint la suggestion – d’arracher la vigne vierge, et après un débat bien argumenté on le fit. On ne trouva rien que la racine, même si pourtant rien n’aurait pu être plus étrange...

À cinq ou six pieds du tronc, qui avait à la surface du sol un diamètre de plusieurs pouces, il s’enfonçait droit et unique, dans une terre meuble et friable ; puis il se divisait et sous-divisait en racines, fibres, filaments, bien curieusement entrelacés. Quand on les eut extraits du sol ils révélèrent une formation singulière. Dans leurs ramifications et dédoublements des uns sur les autres ils formaient un filet compact, ayant en taille et forme une curieuse ressemblance à une silhouette humaine. On reconnaissait la tête, le tronc et les membres ; même les doigts et les orteils étaient parfaitement distincts ; et beaucoup prétendaient que dans la distribution et l’arrangement des fibres dans la masse globuleuse, on reconnaissait la suggestion grotesque d’un visage. La figure s’était constituée horizontalement ; les plus petites racines avaient commencé de se réunir à la poitrine.

Du point de vue de la ressemblance à une forme humaine, l’image restait imparfaite. À environ dix pouces d’un des genoux, les brins formant cette jambe s’étaient abruptement dédoublés vers l’intérieur et étaient repartis vers l’arrière en pleine croissance. À la figure il manquait le pied gauche.

Il n’y avait qu’une seule déduction à en tirer – la plus évidente ; mais de l’excitation qui suivit, il résulta autant de pistes d’action qu’on disposait d’incapables donneurs de conseils. La question fut réglée par le shérif du district, qui avait la charge officielle du domaine abandonné, et qui ordonna qu’on ré-enterre les racines et que l’excavation soit rebouchée avec les déblais qu’on en avait tirés.

L’enquête qui fut menée ne prouva qu’un seul fait pertinent et signifiant : madame Harding n’avait jamais rendu visite à sa famille dans l’Iowa, ils ne savaient même pas qu’elle en eût eu l’intention.

De Robert Harding et du reste de sa famille on ne sait rien. La maison garde sa réputation maudite, mais la vigne vierge replantée est si saine et parfaitement végétale que même une personne sensiblement nerveuse peut aimer s’y asseoir une nuit agréable, quand les grillons râpent leur révélation immémoriale et qu’au loin l’engoulevent rajoute son commentaire quant à ce qu’on doit en penser.

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Veille chez le vieil Eckert


Philip Eckert a vécu de nombreuses années dans une vieille maison de bois aux fondations de pierre, à environ cinq kilomètres de la petite ville de Marion, dans le Vermont. Il doit y avoir un bon paquet de gens encore vivants à se rappeler de lui, et pas désagréablement, je crois, et à savoir quelque chose de l’histoire que je vais vous conter.

Le « bonhomme Eckert », comme on l’avait toujours appelé, ne manifestait guère de disposition sociale et vivait seul. Comme on ne l’avait jamais connu parler de ses affaires, personne ne savait rien de son passé ni de ses parents, s’il en avait eu. Sans être particulièrement disgracieux ou repoussant dans sa manière de parler, il dissuadait par avance toute curiosité impertinente, sans même parler de cette sale réputation qu’il avait habituellement de se venger si on le trompait ; d’aussi loin que je sache, la renommée de M. Eckert comme assassin repenti ou pirate retiré des îles espagnoles n’était jamais parvenue aux oreilles de quiconque à Marion. Il gagnait sa vie en cultivant un lopin étroit et pas très fertile.

Il disparut un beau jour, et les recherches approfondies de ses voisins échouèrent à le faire réapparaître ou à jeter quelque lumière sur ses raisons ou ses traces. Rien qui indiquât une décision de fuir : tout était demeuré comme s’il avait juste été chercher un seau d’eau à sa source. Pendant quelques semaines, on ne parla pas de beaucoup d’autre chose dans la région ; puis le « bonhomme Eckert » devient une légende de village pour les étrangers de passage. Je ne sais pas ce qu’on fit de sa propriété – ce qu’il est convenu légalement de faire, sans aucun doute. La maison était toujours debout, parfaitement vide et ostensiblement délabrée, la dernière fois que j’en entendis parler, quelque vingt ans plus tard.

Bien sûr on la considéra comme « hantée », et on vit apparaître les habituels racontars de lumières se déplaçant, gémissements sourds et apparitions qui vous faisaient tressaillir. Une fois, cinq après sa disparition à peu près, ces histoires surnaturelles se firent si insistances, ou prirent une telle importance au regard de quelque circonstance avérée, que les plus honorables des habitants de Marion considérèrent de leur devoir d’enquêter, et pour cela se disposèrent à passer une nuit sur les lieux. L’équipe qui l’entreprit fut constituée de John Holcomb, pharmacien, Wilson Merle, avocat, et Andrus C. Palmer, l’instituteur de l’école publique, tous hommes de résolution et réputation. Il était convenu qu’ils se retrouveraient chez Holcomb à huit heures du soir le jour prévu, et se rendraient ensemble sur le théâtre de leur veille, avec certaines facilités pour leur confort, et ils avaient déjà constitué une provision de bois puisqu’on était en hiver.

Palmer ne respecta pas son engagement, et après l’avoir attendu une demi-heure les deux autres partirent pour la ferme d’Eckert sans lui. Ils s’y installèrent dans la pièce principale devant un bon feu, et sans autre lumière que ce qu’il leur en fournissait, attendirent les événements. Il étaient convenus de ne parler que le moins possible : ils ne commentèrent même pas de nouveau leurs points de vue concernant la défection de Palmer, qui leur avait occupé l’esprit tout le chemin.

Une heure ou à peu près avait passé sans incident quand ils entendirent (et non sans émotion, aucun doute là-dessus) le bruit d’une porte qui s’ouvrait à l’arrière de la maison, suivie par des pas dans la pièce adjoignant celle où ils étaient assis. Les veilleurs se remirent sur leurs pieds mais se tinrent fermes, prêts à quoi que ce soit qui se manifesterait. Un long silence s’ensuivit – long de combien, aucun d’eux n’oserait le dire par la suite. Alors la porte entre les deux pièces s’ouvrit et un homme entra.

C’était Palmer, il était pâle, comme d’une grande excitation – aussi pâle que les deux autres se sentaient eux-mêmes. Ses manières aussi étaient singulièrement distraites : il ne répondit même pas à leurs salutations, ni même ne les regarda, mais marcha lentement à travers la pièce, dans la lumière du feu faiblissant, ouvrit la porte de devant et disparut dans la nuit.

Ce qui semble avoir été la première pensée des deux hommes, c’est que Palmer était au comble de l’effroi – qu’il avait vu, entendu ou imaginé quelque chose dans la pièce de derrière qui l’avait privé de ses sens. Agissant d’un même élan amical, les deux hommes se précipitèrent après lui par la porte ouverte. Mais ni eux ni personne ne revit jamais ni n’entendit parler d’Andrus Palmer !

Ce qui se confirma et vérifia le lendemain matin. Pendant la veille de messieurs Holcomb et Merle dans la « maison hantée », plusieurs pieds de neige fraîche était tombée sur l’ancienne. Dans cette neige, la trace de Palmer depuis chez lui jusqu’à la porte arrière de la ferme d’Eckert était d’évidence. Mais elle finissait là : rien ne sortait depuis la porte de devant, sinon les traces des deux hommes à la poursuite du premier. La disparition de Palmer était aussi radicale que celle du « bonhomme Eckert » lui-même – lequel, bien sûr, fut accusée noir sur blanc par le rédacteur du journal local de l’avoir « attrapé et enlevé ».

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La maison aux apparitions


Sur la route qui part de Manchester vers Booneville, à 30 kilomètres au nord, dans l’est du Kentucky, on trouvait vers 1862 sur une plantation une maison de bois d’une apparence bien supérieure à la plupart des autres établissements de la région. La maison fut détruite par le feu l’année suivante – probablement par quelques traînards de la colonne en retraite du général George W. Morton, quand il fut déplacé de Cumberland Gap jusqu’à la rivière Ohio par le général Kirby Smith. Au moment de sa destruction, elle était abandonnée depuis quatre ou cinq ans. Les champs tout autour étaient mangés de ronces, les haies tombées, même les baraques des nègres, et les autres bâtiments, tombaient partiellement en ruines à force de négligence et pillage ; parce que les nègres et les pauvres blancs du voisinage avaient trouvé dans les bâtiments et les champs clôturés du combustible à foison, et ils y puisaient sans hésitation, de jour et ouvertement. Mais à la lumière du jour seulement ; la nuit tombée, aucun être humain, hors quelque étranger de passage, ne se serait approché du lieu.

On la nommait « la maison aux apparitions ». Qu’elle était occupée par des esprits diaboliques, visibles, audibles et actifs, personne n’en doutait dans toute la région, pas plus qu’on ne doutait de ce que vous apprenait le prêcheur itinérant des dimanches. De l’opinion de ses propriétaires sur l’affaire, on ne savait rien ; lui et sa famille avaient disparu une nuit et on n’en avait jamais retrouvé aucune trace. Ils avaient tout laissé – les réserves et conserves, les habits et provisions, les chevaux dans l’étable, les vaches dans les champs, les nègres dans leurs baraques – tout comme c’était ; rien ne manquait – sinon un homme, une femme, trois filles, un adolescent et un bébé. Il n’était donc pas surprenant qu’une plantation où on avait pu effacer simultanément sept êtres humains et personne pour rien comprendre soit plutôt suspecte.

Une nuit de juin 1859, deux citoyens de Frankfort, le colonel J.C. McArdle, un avocat, et le juge Myron Veigh, de la Milice d’État, arrivaient de Booneville à Manchester. Leur affaire était si importante qu’ils décidèrent de foncer, malgré l’obscurité et les grondements d’une tempête approchante, qui fondit sur eux juste comme ils arrivaient au niveau de « la maison des revenants ». Il y avait tant d’éclairs qu’il leur fut facile de se frayer chemin vers l’allée puis vers une remise, où ils attachèrent et désharnachèrent leur carriole. Puis sous la pluie battante ils coururent jusqu’à la maison et frappèrent à la porte sans obtenir nulle réponse. Pensant que c’était à cause du grondement continu de l’orage, ils poussèrent une des portes, qui s’entrouvrit. Ils entrèrent sans autre cérémonie et refermèrent la porte. À cet instant il n’y eut plus qu’obscurité et silence. Pas un rai de lumière qui provienne des éclairs incessants ne pénétrait les fenêtres, fissures ou lézardes ; pas un murmure de l’affreux tumulte qui les avait poussés jusqu’ici. Ce fut comme s’ils étaient soudain devenus aveugles et sourds, et McArdle dit après-coup que pendant un instant il avait cru avoir été frappé lui-même par la foudre alors qu’il avait franchi le seuil. Et c’est lui qui relatera le reste de l’aventure, avec ses mots, tels qu’il le fit dans le Frankfort Advocate du 6 août 1876 :

« Quand j’eus à peu près repris mes esprits depuis l’effet surprenant de cette transition du vacarme au silence, mon premier réflexe fut de réouvrir la porte que j’avais refermée, et de la poignée de laquelle je n’avais pas conscience d’avoir enlevé ma main ; je la sentais distinctement, serrée dans les phalanges de mes doigts. Mon idée était même de retourner de la tempête dont nous étions désormais privés de la vue et du bruit. Je tournai la poignée et tirai la porte à moi. Elle conduisait à une autre pièce !

« Une lumière faible et verdâtre diffusait depuis cet appartement, sans que je puisse en déterminer la source, rendant chaque chose distinctement visible, même si rien n’y était vraiment défini. Tout, j’ai dit, mais à la vérité les seuls objets à l’intérieur des murs de pierre nue de cette pièce étaient des corps humains. Leur nombre était peut-être de huit ou dix – on doit bien comprendre que je ne les ai pas vraiment comptés. Ils étaient de différents âges, ou plutôt de tailles, y compris des enfants, et des deux sexes. Tous étaient prostrés sur le sol, l’un excepté, apparemment une jeune femme qui elle était assise, le dos appuyé contre l’angle d’un mur. Un bébé s’agrippait aux bras d’une autre femme, plus âgée. Un gamin pas encore grandi reposait visage contre terre en travers des jambes d’un homme avec une longue barbe. Un ou deux étaient presque nus, et la main d’une jeune femme tenait encore le fragment d’une chemise qu’elle avait déchirée sur sa poitrine. Les corps étaient dans différents états de décomposition, les visages et expressions avaient le plus souffert. Certains n’étaient presque plus que des squelettes.

« Tandis que je restais paralysé d’horreur par ce spectacle dégoûtant, tenant encore la porte ouverte, mon attention fut divertie de la scène choquante comme par quelque perversité inavouable, comme de ne s’occuper que des vétilles et détails. Peut-être seulement par un instinct de préservation de l’esprit, cherchant à reprendre confiance dans des éléments qui le déchargeraient de sa dangereuse tension. Parmi différentes choses, j’observais ainsi que la porte que je retenais ouverte était faite de lourdes plaques d’acier rivetées. À égale distance l’une de l’autre, et du haut et du bas, trois fortes traverses protubérantes sur les pennes en biseau. Quand je tournai la poignée, ils se rétractaient à ras du bord ; si je la relâchais, ils ressortaient. C’était une serrure à ressort. À l’intérieur il n’y avait ni poignée ni aucune sorte de prise – rien qu’une surface d’acier lisse.

« Tandis que je remarquai ces détails avec un intérêt et une attention qui maintenant m’étonnent quand je m’en souviens, je fus soudain projeté de côté, et le juge Veigh, que dans l’intensité et les vicissitudes de mes sensations j’avais complètement oublié, me poussa et entra dans la pièce. “Pour l’amour de Dieu, je criai, n’entrez pas ! Sortons de cet enfer tout de suite !”

« Il ne tint aucunement compte de mon avertissement, mais (aussi dépourvu de crainte que tout gentleman du Sud), se précipita d’un coup jusqu’au centre de la pièce, s’agenouilla près d’un des corps pour un examen plus détaillé, et en souleva avec une tendre délicatesse la tête noire et flétrie dans ses mains. Une forte et désagréable odeur souffla jusqu’à la porte, me mettant dans un état de quasi évanouissement. Mes sens m’abandonnèrent ; je me sentis tomber, et, m’accrochant au bord de la porte, la refermai avec un claquement aigu.

« Je ne me souviens de rien d’autre : six semaines plus tard, je recouvris la raison dans un hôtel à Manchester, où j’avais été transporté par des voyageurs le jour suivant. Pendant toutes ces semaines j’avais été pris d’une fièvre nerveuse se traduisant par un délire permanent. On m’avait trouvé étendu sur la route à plusieurs kilomètres de la maison ; mais comment je m’en étais échappé jamais je ne le sus. Dès ma guérison, et aussitôt que les médecins me permirent de parler, je m’enquis de ce qui était arrivé au juge Veigh, et ils me répondirent (pour me rassurer, je le sais maintenant) qu’il était chez lui sain et sauf.

« Personne pour croire un mot de mon histoire, et pourrait en être surpris ? Et qui pour imaginer ma peine quand, revenant enfin chez moi à Frankfort deux mois plus tard, j’appris qu’on n’avait jamais plus entendu parler du juge Veigh depuis cette nuit ? Je regrettai alors amèrement l’orgueil qui, passés les tout premiers jours de ma guérison, m’avait interdit de répéter une histoire qui me discréditait, et d’insister sur sa vérité.

“ Quand tout cela se fit après-coup, l’enquête sur la maison, l’impossibilité d’y trouver une quelconque pièce correspondant à celle que j’avais décrite, les tentatives de me faire interner pour folie, et mon triomphe sur mes accusés – les lecteurs de l’Advocate sont au courant. Après toutes ces années, j’ai encore confiance dans l’idée que les fouilles dont je n’ai jamais obtenu permission légale, ni la santé de les entreprendre, parviendrait à mettre la jour le secret de la disparition de mon malheureux ami, et peut-être des précédents occupants et propriétaires de la maison déserte, maintenant détruite. Je ne désespère pas d’entreprendre un jour une telle recherche, et c’est une source de peine immense qu’elle ait été autant retardée par une hostilité imméritée, une incrédulité irresponsable de la famille et des amis du défunt juge Veigh. »

Le colonel McArdle est mort à Frankfort le 13 décembre de l’année 1879.

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Les autres locataires


« Si vous voulez prendre ce train, dit le colonel Levering, assis dans le salon du Waldorf Astoria, vous aurez à passer la nuit précédente à Atlanta. C’est une ville agréable, mais je vous recommande pas de vous installer à la Breathitt House, un de leurs principaux hôtels. C’est une vieille bâtisse en bois qui aurait bien besoin de réparations. Il y a des brèches dans les murs à y faire passer un chat. Les chambres n’ont pas de verrous aux portes, pas de meuble sinon une chaise chacune, et des lits avec une couverture sans draps, rien que le matelas. Et même une si mesquine accommodation, vous ne serez pas sûr d’en avoir le monopole ; vous courez le risque d’avoir à le partager avec quelques autres. Monsieur, c’est vraiment un hôtel abominable.

« La nuit que j’y ai passée fut une détestable nuit. J’étais arrivé tard, et un gardien de nuit obséquieux, équipé d’une mince chandelle qu’il m’abandonna avec commisération, me désigna ma chambre depuis son guichet du rez-de-chaussée. J’étais exténué par deux jours et une nuit de chemin de fer, et étais encore convalescent d’une blessure à la tête, coup de feu reçu dans une échauffourée. Plutôt que d’aller chercher mieux, je m’allongeai sur le matelas sans me déshabiller et m’endormit.

« Je me réveillai vers le matin. La lune s’était levée et brillait par la fenêtre sans rideaux, illuminant la pièce d’une lumière faible et bleutée avec quelque chose d’un peu sinistre, même si je n’oserais pas dire qu’elle fût pourtant singulière ; tout paraît ainsi à la lumière de la lune, si vous y pensez. Imaginez ma surprise et mon indignation quand je découvris le plancher occupé par au moins une douzaine d’autres locataires ! Je m’assis, insultant copieusement la direction de cet hôtel incroyable, et étais sur le point de sauter du lit pour aller faire du grabuge auprès du gardien de nuit – celui aux manières obséquieuses et à la chandelle trop mince – quand quelque chose de la situation provoqua chez moi une étrange impossibilité à bouger. Je suppose que c’est ce qu’un auteur de bas-étage appellerait « glacé de terreur ». Parce qu’à l’évidence ces hommes étaient tous morts !

« Ils reposaient sur leur dos, placés en ordre le long des trois côtés de la pièce, leurs pieds contre le mur – et contre l’autre mur, le plus éloigné de la porte, il y avait mon lit et ma chaise. Tous leurs visages étaient recouverts, mais sous le tissu blanc qui les recouvrait, les deux corps qui étaient dans le carré que dessinait le reflet de la lune sous la fenêtre montraient le profil aigu du nez et du menton.

« Je pensais que c’était un mauvais rêve et tentai de crier, comme on fait dans un cauchemar, mais ne pus émettre aucun son. Enfin, d’un effort désespéré, je posai mes pieds sur le plancher, et passant entre les deux rangées de visages invisibles et les deux corps les plus près de la porte, je m’échappai de ce lieu d’enfer et dégringolai jusqu’à l’entrée. Le gardien était là, assis derrière son guichet, dans la lueur mesquine d’une chandelle identique – juste assis à regarder. Il ne se leva pas, et mon entrée abrupte n’eut aucun effet sur lui, même si je devais ressembler moi-même à un de ces cadavres. Il m’apparut soudain que je n’avais pas vraiment observé qui il était à mon arrivée. C’était un type plutôt petit, avec un visage sans couleur et les yeux les plus blancs et mornes que j’aie jamais vu. Et pas plus d’expression que le dos de ma main. Il était habillé d’un costume gris sale.

« “Espèce d’imbécile, je criai, vous jouez à quoi ?”

« Et en disant ça, je tremblai comme une feuille d’arbre dans le vent et ne reconnus pas ma propre voix.

« Le gardien de nuit s’était levé, s’était incliné (obséquieusement) et – non, il avait disparu, et au même moment je sentis une main se poser sur mon épaule derrière moi. Imaginez ça si vous pouvez ! Effrayé comme on ne saurait le dire, je me retournai et vis un homme avenant, corpulent, qui me demanda :

« “Il se passe quoi, camarade ?”

« Je ne fis pas long à le lui raconter, mais avant même que j’en termine lui-même était devenu blême. “Dites donc, me dit-il, c’est vraiment ce que vous avez vu ?”

« Je m’étais repris en main, et la terreur avait fait place à l’indignation. “Si vous osez en douter, je dis, je vous crève à l’instant !”

« “Non, répliqua-t-il, pas besoin d’en venir là : mais asseyez-vous, et je vous raconte. Ici ce n’est pas un hôtel ; ça l’a été, et puis après c’est devenu un hôpital. Maintenant c’est inoccupé, en l’attente de propriétaire. La pièce dont vous parlez servait de morgue – elle était toujours remplie de morts. Le personnage que vous appelez le gardien de nuit l’était effectivement, et c’est lui qui répartissait les patients qu’on lui amenait. Je ne comprends pas comment il pouvait être là. Il est mort il y a quelques semaines.”

« “Et vous, qui êtes-vous, éructai-je ?

– Rien, rien, je surveille les lieux, et je passais juste à l’instant, quand j’ai vu de la lumière je suis entré pour voir. Montons jusqu’à cette pièce”, dit-il, attrapant la chandelle mourante sur le guichet.

« “Je vous reverrai plutôt aux enfers”, dis-je ! Et je m’échappai dans la rue.

« “Je vous le dis, monsieur, cette Breathitt House, à Atlanta, est un lieu infect, ne vous y arrêtez pas.

« – Dieu me pardonne ! Votre récit ne suggère certainement pas le confort... Mais juste comme cela, mon colonel, quand donc cela se produisit ?

« – Septembre 1864, – peu après le siège. »

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Ce qui s’est passé à Nolan


Juste au sud d’où la route qui va de Leesville à Hardy, dans l’État du Missouri, croise la rive est de May Creek, il y a une maison abandonnée. Personne n’a vécu là depuis l’été 1879, et elle se dégrade très vite. Jusqu’il y a trois ans avant la date mentionnée ci-dessus, elle était occupée par la famille de Charles May, dont un des ancêtres a donné son nom à la crique voisine.

La famille dudit May consistait en sa femme, un fils adulte et deux filles plus jeunes. Le nom de son fils était John – l’auteur de ce récit n’a pas eu connaissance du prénom des deux filles.

John May était d’un tempérament morose et revêche, ne se mettait pas facilement en colère, mais était doué d’une capacité inhabituelle pour des haines menaçantes et implacables. Son père était de toute autre sorte : de disposition enjouée et joviale, mais avec un caractère aussi rapide à changer qu’une flamme qui prend soudainement dans une botte de foin, qui se consume en un instant et disparaît sans trace. Il ne connaissait pas le ressentiment, et, une fois sa colère partie, était prompt à proposer des ouvertures pour la réconciliation. Il avait un frère vivant auprès, qui lui différait en ces aspects, et c’était un bon mot courant dans le voisinage de dire que John tenait tout de son oncle.

Une dispute s’amorça un jour entre le père et son fils, et le père frappa le fils d’un coup de poing en pleine figure. John essuya impassible le sang qui lui coulait sur le visage, regarda lourdement l’offenseur déjà dans le regret, et dit d’un ton froid : « Tu mourras d’avoir fait ça ».

Ces mots furent entendus de deux frères du nom de Jackson, qui s’approchaient des deux hommes à ce moment, mais qui, voyant qu’ils étaient pleine querelle, s’étaient tenus à l’écart, et ils ne se surent pas observés. Charles May raconta ensuite la malheureuse histoire à sa femme et expliqua qu’il s’était excusé auprès de son fils pour son coup de poing intempestif, mais en vain ; le jeune homme avait non seulement rejeté la réconciliation, mais avait refusé de retirer sa terrible menace. Pour autant, ils n’avaient pas rompu leurs relations : John continuait de vivre en famille, et les choses recommencèrent comme devant.

Un dimanche matin, en juin 1879, deux semaines environ après ce que nous venons de dire, May le père quitta la maison dès le petit-déjeuner, emportant une bêche. Il dit qu’il devait creuser autour de certaine source dans un bois à un kilomètre de là, pour que le bétail puisse y boire. John resta à la maison pendant quelques heures, occupé à se raser, puis écrire des lettres et lire le journal. Ses façons étaient exactement ce qu’il était d’habitude ; peut-être était-il légèrement plus morose et revêche.

À 2 heures l’après-midi il quitta la maison. Il revint à 5 heures. Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec celles de cette histoire, et dont on n’a pas fait trace, l’heure de son départ et celle de son retour furent confirmées par la mère et les sœurs, ce qui fut attesté à son procès pour meurtre. Il fut observé que ses vêtements étaient humides par endroits comme si (ce que le procureur ne manqua pas de pointer après coup) il avait tenté d’en faire disparaître des taches de sang. Ses façons étaient étranges, son air sauvage. Il se plaignit d’être malade, monta dans sa chambre et se mit au lit.

May le père ne revient jamais. Plus tard ce soir-là on prévint les voisins les plus proches, et durant toute la nuit et le jour suivant on mena des recherches dans les bois autour de la source. Il n’en résulta rien, sinon les empreintes de pas des deux hommes dans l’argile autour de la source. L’état de John May avait empiré pendant ce temps, de ce que le médecin du lieu nomma une fièvre cérébrale, et dans son délire parla de meurtre, mais sans dire qui il imaginait en avoir été la victime, ni qui il supposait avoir commis le crime. Mais les frères Jackson se souvinrent de sa menace et il fut arrêté comme suspect, tandis qu’un assistant du shérif le confina chez lui. L’opinion publique ne fut pas longue à s’échauffer contre lui, et si ce n’avait été de sa maladie il aurait probablement été pendu par leur meute. En tout état de cause, les voisins se réunirent le mardi, et élurent un comité pour surveiller l’affaire et prendre toute décision en toutes circonstances qui leur semblerait légitime.

Le mercredi tout changea. De la ville de Nolan, à dix kilomètres de là, survint une histoire qui jeta une lumière toute différente sur l’affaire. Nolan consistait en une école, un maréchal-ferrant, une épicerie-quincaillerie et une demi-douzaine d’habitations. Le magasin était tenu par un certain Henry Odell, un cousin de l’ancienne branche des May. L’après-midi du dimanche où disparut May, M Odell et quatre de ses voisins, tous hommes crédibles, étaient assis dans l’épicerie à fumer et parler. C’était un jour chaud : et les deux portes de devant et derrière étaient ouvertes. Vers 3 heures de l’après-midi, Charles May, bien connu d’au moins trois d’entre eux, entra par la porte de devant et sortit par celle de derrière. Il n’avait ni chapeau ni manteau. Il ne les regarda pas, ni ne les salua en retour, circonstance qui ne les surprit pas, parce qu’à l’évidence il était sérieusement blessé. Au-dessus du sourcil gauche il y avait une plaie profonde – une entaille dont le sang coulait, couvrant toute la moitié gauche de son visage, son cou, et tachant sa chemise gris clair. Très bizarrement, ce qui vint à l’esprit de tous ceux qui étaient présents c’est qu’il s’était battu et allait au ruisseau qui coulait à l’arrière de la cour de la boutique pour se laver.

Peut-être que c’était seulement par délicatesse – une politesse des gens des bois, qui les retint de le suivre et de lui proposer assistance ; les dépositions à la cour, qui forment la base principale de ce récit, se taisent sur tout ce qui n’est pas le fait même. Ils attendaient qu’il revienne, il n’est jamais revenu.

Bordant ce ruisseau derrière la cour de la boutique, la forêt s’étend jusqu’à huit kilomètres à l’arrière de Medicine Ldge Hill. Sitôt qu’on sur dans le voisinage de celui qui avait disparu de chez lui, qu’on l’avait vu à Nola, il y eut un changement marqué dans le sentiment et l’émotion générale. Le comité de vigilance disparut de l’existence sans même prendre la formalité d’une résolution. On cessa de chercher dans environs boisés de May Creek, et presque toute la population mâle joignit ses efforts pour battre les fourrés entre Nolan et les Medicine Hills. Mais de l’homme disparu on ne trouva nulle trace.

Une des plus étranges circonstances de ce cas étrange, c’est l’inculpation formelle et le procès pour meurtre d’un homme dont nul être humain ne pouvait prétendre avoir vu le corps – et qu’on ne savait pas être mort. Nous sommes tous plus ou moins familiers des caprices et excentricités de la loi quand on approche les frontières, mais ce cas particulier, pense-t-on, est unique. Tout est cependant possible, et il est avéré qu’à peine guéri de sa maladie, John May fut inculpé pour le meurtre de son père disparu. L’avocat de la défense ne semble pas avoir fait d’objection, et on trait l’affaire à son avantage. L’accusation était stupide et superficielle ; la défense établit aisément – en respect du défunt – un alibi. Si, pendant le temps où John May avait tué son père, s’il l’avait effectivement tué, Charles May était à des kilomètres d’où il aurait dû être, et à l’évidence il était mort des mains de quelqu’un d’autre.

John May fut acquitté et quitta immédiatement le pays, on n’entendit plus jamais parler de lui depuis ce jour. Peu de temps après, la mère et les sœurs déménagèrent à Saint-Louis. La ferme était maintenant la possession d’un homme qui possédait déjà les terrains adjacents, et comme il disposait de sa propre maison, celle des May est restée vide depuis lors, avec la sombre réputation d’être hantée.

Un jour, après que la famille May ait quitté le pays, des enfants, qui jouaient dans les bois le long de May Creek trouvèrent, cachée sous une masse de feuilles mortes, et revenue partiellement à la surface par le grattement des sangliers, un couteau presque neuf et brillant, sauf la zone à son extrémité, rouillée et tachée de sang. Et sur sa poignée, gravées, les initiales C.M.

La découverte renouvela, mais sans commune mesure, l’excitation des gens les mois précédents. On fouilla et examina soigneusement le terrain tout autour d’où avait été trouvé le couteau, et le résultat fut l’exhumation du corps d’un homme. Il avait été enterré à deux ou trois pieds dans le sol, et l’endroit recouvert de feuilles mortes et brindilles. La décomposition n’avait eu que peu d’effet, un fait attribué aux propriétés de préservation d’un sol très minéral.

Au-dessus du sourcil gauche, une blessure – une profonde entaille dont le sang avait coulé, couvrant toute la moitié gauche du visage et le cou, et imprégnant la chemise gris clair. Le crâne avait été fendu sous le choc. Le corps était celui de Charles May.

Mais alors, qui avait traversé le magasin du vieil Odell à Nolan ?

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La difficulté de traverser un champ


Un matin de juillet 1854, un planteur nommé Williamson, qui vivait à huit kilomètres de Selma, Alabama, était assis avec sa femme et un de ses enfants sous la véranda de leur habitation. Juste devant la maison il y avait une pelouse, peur-être cinquante mètres de largeur entre la maison et la grand’route, ou, comme on l’appelait, la « dure ». AU-delà de la route rien qu’une pâture à l’herbe rase, d’un hectare environ, plane et sans un arbre, ni rocher ni aucun obstacle artificiel à sa surface. À ce moment précis, il n’y avait même pas un animal domestique dans le champ. Dans un autre champ, par delà la pâture, travaillaient une douzaine d’esclaves et leur contremaître.

Jetant le mégot de son cigare, le planteur se leva, disant : « J’ai oublié de dire un truc à Andrew, concernant les chevaux ». Andrew était le contremaître.

Williamson suivit paresseusement l’allée de gravier, cueillant une fleur au passage, traversa la route pour s’engager dans la pâture, s’arrêtant un moment, quand il lui fallut fermer la barrière, pour saluer un voisin qui passait, Armour Wren, qui vivait dans la plantation après la leur. M Wren était dans un cabriolet découvert avec son fils James, un adolescent de treize ans. Quand ils se furent éloignés de deux cents mères du point de leur rencontre, M. Wren dit à son fils : « J’ai oublié de dire un truc à Williamson, concernant les chevaux ».

Wren avait vendu des chevaux à Williamson, lesquels auraient dû leur être menés ce jour-là, mais qui, pour quelque raison qui n’a pas été précisée, ne leur seraient livrés que le lendemain. Il enjoignit au cocher de faire demi-tour, et comme le cabriolet manoeuvrait, tous trois aperçurent Williamson traverser tout aussi paresseusement la pâture. À ce moment, un des chevaux du cabriolet trébucha et fut près. Il s’était à peine repris que le jeune James Wren criait : « C’est quoi, père, qu’est-ce qui est arrivé à M Williamson ? »

Ce n’est pas le but de ce récit que répondre à cette question.

L’étrange récit que tint M Wren quant aux faits, tenu sous serment dans la suite des procédures juridiques relatives à l’héritage de Williamson, s’établit comme suit :

« L’exclamation de mon fils me fit me retourner vers l’endroit où je l’avais vu s’engager un instant plus tôt, mais il n’y était plus, et n’était plus visible nulle part. J’en fus évidemment alarmé, sans toutefois réaliser la gravité de ce qui se passait, même si je le trouvai singulier. Mon fils, cependant, restait stupéfait et continuait de répéter sa question sous toutes les formes jusqu’à ce que nous soyons revenus à la barrière. Mon domestique noir, Sam, était pareillement troublé, et même à un degré supérieur, mais je crois que c’était plus dû à l’effroi de mon fils qu’à ce qu’il avait lui-même observé. Ici une phrase rayée dans le témoignage. Comme nous descendions du cabriolet à l’entrée du champ, et que Sam attachait les chevaux à la barrière, madame Williamson, son bébé dans les bras et suivie par plusieurs domestiques, arrivait en courant, et en grande nervosité, criant : « Il a disparu, il a disparu ! Dieu, quelle affreuse histoire... » et bien d’autres exclamations similaires, dont je ne saurais me souvenir distinctement. Mais j’en tirai l’impression qu’elles parlaient de plus grave – plus que la simple disparition de son mari, même si c’était arrivé devant ses yeux. Ses manières étaient étranges, mais pas plus, et j’ai pensé que c’était compréhensible en de telles circonstances. Je n’avais pas de raison de croire à ce moment-là qu’elle avait perdu l’esprit. Je n’ai jamais entendu parler depuis lors de M Williamson. »

Ce témoignage, comme on pouvait s’y attendre, fut corroboré en chaque point par le seul autre témoin oculaire (si le terme convient) – le cocher James. Mme Williamson avait perdu la raison et ses domestiques bien sûr n’avaient pas compétence pour témoigner. L’adolescent, James Wren, avait d’abord déclaré avoir vu la disparition, mais il n’y a rien de tel dans son témoignage tel que rapporté à la cour. Aucun des travailleurs du champ dans lequel se rendait Williamson n’avait rien vu du tout, et la plus rigoureuse recherche sur la plantation tout entière, et dans le pays environnant, ne put fournir aucune piste. Les fictions les plus monstrueuses et grotesques, amplifiées par les Noirs, coururent dans cette partie de l’État pendant bien des années, peut-être même jusqu’à nos jours ; mais ce qu’on en a dit ici est véritablement tout ce qu’on en sait. La cour décida que Williamson était mort, et distribua son héritage selon la loi.

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La course interrompue


James Burne Worson était un cordonnier qui vivait à Leamington, Warwickshire, Angleterre. Sa petite boutique était située sur une des rues conduisant à la route de Warwick. Il était estimé dans son humble sphère, passait pour honnête homme, bien qu’il fût quelque peu adonné à la boisson, comme beaucoup de son espèce dans les villes d’Angleterre. Quand il avait bu, il prenait des paris déraisonnables. Lors d’une de ces trop fréquentes occasions, il se vanta de ses prouesses comme coureur et athlète, et il en résulta un défi contre nature. Pour un enjeu d’un souverain, il entreprit de courir jusqu’à Coventru et retour, soir une distance d’un peu plus de soixante kilomètres. C’était le troisième jour de septembre, en 1873. Au départ se retrouvèrent l’homme avec qui il avait pris le pari – dont on n’a pas su le nom – et pour accompagnants un drapier, Barham Wise, ainsi que le photographe Hamerson Burns, probablement le suivant en cabriolet ou charrette.

Les premiers kilomètres tout se passa au mieux, sur un rythme facile et sans effort apparent, tant il avait une réelle capacité d’endurance et n’était pas suffisamment intoxiqué pour que cela l’affaiblisse. Les trois hommes dans leur carriole le suivaient à quelque distance à l’arrière, lui lançant à l’occasion des « vas-y » d’encouragement, quand l’enthousiasme les prenait. Mais soudain – au plein milieu de la route, à même pas douze mètres d’eux, et leurs trois paires d’yeux sur lui – l’homme sembla se paralyser, tomber en avant tête la première, et poussant un terrible cri il disparut ! Il n’était pas tombé par terre, il s’était évanoui avant de la toucher. Et jamais on ne retrouva aucune trace de lui.

Après être resté sur les lieux pendant un bon moment, sans savoir quoi faire, les trois hommes repartirent pour Leamington, racontant leur étonnante histoire, avant de reprendre peu à peu leurs occupations habituelles. Mais ils étaient des citoyens prospères, avaient toujours été considérés de bonne réputation, étaient à jeun lorsque cela se produisit, et rien ne vint contredire à leur discrédit la version de cette aventure dont ils juraient qu’elle était fidèle et à la vérité de laquelle jamais l’opinion publique ne se divisa dans tout le Royaume Uni. Et s’ils avaient quelque chose à dissimuler, le choix des moyens employés serait certainement un des plus surprenants jamais faits par des êtres humains raisonnables.

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La trace de Charles Ashmore


La famille de Christian Ashmore se composait de sa femme, sa mère, deux filles déjà grandes, et un fils de seize ans. Ils vivaient à Troy, dans l’État de New York, étaient confortablement nantis, considérés comme respectables et dotés de nombreux amis dont quelques-uns, sans aucun doute, en lisant ces lignes apprendront pour la première fois le destin extraordinaire de ce jeune homme. Quittant Troy, les Ashmore déménagèrent en 1871 ou 1872 pour Richmond, Indiana, et un an ou deux plus tard s’établirent dans le voisinage de Quincy, Illinois, où Ashmore le père se porta acquéreur d’une ferme pour vivre de son revenu. À quelque distance de l’habitation jaillissait avec abondance et permanence une source d’eau froide et claire, où la famille puisait pour ses besoins domestiques en toute saison.

Le soir du 9 novembre 1878, vers 9 heures du soir, le jeune Charles Ashmore quitta le cercle familial rassemblé autour de l’âtre, prit le plus petit des seaux et partit à la source. Comme il ne revenait pas, la famille devint inquiète, et, ouvrant la porte par laquelle il avait quitté la maison, son père l’appela, sans recevoir de réponse. Il alluma ensuite une lanterne et, avec la fille aînée, Martha, qui insista pour l’accompagner, partit à sa recherche. Il était tombé une neige légère, cachant le chemin mais dévoilant aisément la piste du jeune homme. Après être arrivé un peu plus qu’à mi-chemin – peut-être quatre-vingts mètres – le père, qui marchait devant, s’arrêta et leva sa lanterne, scrutant avec intensité les ténèbres devant eux.

« Pourquoi faire cela, père ? », demanda sa fille.

C’était cela, la raison : la piste du jeune homme finissait brusquement, et au-delà il n’y avait que la neige vierge et lisse. Les dernières empreintes étaient aussi visibles que toutes celles de ses pas jusqu’ici ; les dernières marques de talon étaient distinctement perceptibles. M Ashmore regardait vers l’avant, tenant son chapeau entre ses yeux et sa lanterne pour mieux distinguer. Les étoiles brillaient ; il n’y avait pas un nuage dans le ciel ; lui-même maintenant réfutait l’explication qu’il s’était un temps imaginé, aussi douteuse qu’elle ait pu être – une nouvelle chute de neige dont la limite aurait été ici. Faisant un grand cercle autour de la dernière trace de pas, pour ne pas la perturber lors d’un examen plus approfondi, l’homme marcha jusqu’à la source, sa fille le suivant, terrorisée et tremblante. Aucun des deux n’avait osé se dire un mot de ce qu’ils avaient observé tous deux. La source était couverte de glace, vieille de plusieurs heures.

Revenant vers la maison, ils scrutèrent l’apparence de la neige des deux côtés des traces de pas, sur toute sa longueur. Aucune empreinte ne s’en éloignait.

Le jour revenu, le matin suivant, ne révéla rien de plus. Lisse, vierge, continue, la mince couche de neige recouvrait tout à égalité.

Quatre jours plus tard, la mer elle-même accablée se rendit à la source pour chercher de l’eau. Elle revint et raconté qu’en passant près de l’endroit où avaient fini les empreintes, elle avait entendu la voix de son fils et l’avait énergiquement appelé, se demandant d’où venait la voix, qu’elle avait perçu tantôt depuis une direction, tantôt depuis une autre, jusqu’à ce qu’elle soit à bout de fatigue et d’émotion.

Questionnée sur ce que disait la voix, elle était incapable de le dire, prétendant cependant que les mots étaient parfaitement distincts. En un instant la famille entière était sur place, mais on n’entendit plus rien, et on supposa que la voix était une hallucination due à l’anxiété immense de la mère et de son trouble nerveux. Mais pendant des mois après cela, à intervalles irréguliers, certains jours, plusieurs membres de la famille et d’autres gens entendirent la voix. Tous déclarèrent que c’était immanquablement la voix de Charles Ashmore ; tous s’accordaient à dire qu’elle semblait provenir d’une grande distance, très faible, mais avec une parfaite clarté d’énonciation ; et aucun pour ne pouvoir déterminer la direction d’où elle provenait, ni en répéter les mots. Les intervalles muets devinrent de plus en plus longs, la voix de plus en plus faible et lointaine, et une fois l’été arrivé on ne l’entendit plus jamais.

Si quelqu’un sait le destin de Charles Ashmore, c’est probablement sa mère. Elle est morte.

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La science devant les faits


En lien avec ce sujet des « disparitions mystérieuses » – dont la mémoire de chacun comporte de nombreux exemples – il vaut la peine de rappeler l’avis du Dr. Hem, de Leipzig ; non sur le mode de l’explication, à moins que le lecteur choisisse de le considérer ainsi, mais pour intérêt intrinsèque, en tant que spéculation singulière. Ce scientifique distingué a exposé ses vues dans un livre ayant pour titre : « La disparition et sa théorie » (Verschwinden und seine Theorie), qui a attiré l’attention, dit un lecteur, « particulièrement parmi les familiers de Hegel, et les mathématiciens qui pensent que notre existence présente participe de ce qu’on nomme un espace non-euclidien – ce qui signifie un espace qui a plus de dimension que longueur, largeur et passeur – un espace dans lequel il devient possible de faire un noeud à une corde infinie, et d’envoyer une balle de caoutchouc dans d’autres mondes sans solution de continuité, et sans la briser ni la détruire ».

Le Dr Hem pense que dans le monde visible il y a des places vides – ce qui est plus que simplement vacantes –, qui seraient une sorte de trous à travers lesquels des objets animés ou inanimés peuvent tomber dans un monde invisible, où ils ne sont plus ni vus ni entendus. Cette théorie peut s’exprimer ainsi : l’éther lumineux qui occupe tout l’espace est une chose matérielle – une substance comme l’air et l’eau, quoique infiniment atténuée. Toute force, toute forme d’énergie peut s’y propager ; tout processus peut y prendre place partout, s’il prend place quelque part. Mais supposez que des cavités existent dans ce médium universel, comme il y a des cavernes dans la Terre, et des trous dans le gruyère. Dans de telles cavités, il n’y a absolument rien. Ce serait un tel vide qu’on ne saurait artificiellement le produire ; parce que si nous aspirons tout l’air, nous ne saurions aspirer l’éther. Dans de telles cavités, la lumière ne se propagerait pas, parce qu’il ne resterait rien de cet éther. Aucun son n’en parviendrait ; on ne pourrait rien y ressentir. Aucune des conditions nécessaires à l’action d’aucun de nos sens n’y serait possible. Pour reprendre les mots que l’auteur vient d’utiliser, nulle part le savant docteur le l’exprime aussi précisément qu’ici : « Un homme enfermé dans un tel cabinet ne pourrait plus ni voir ni être vu ; ni vivre ni mourir, parce que la vie et la mort sont des processus qui ne peuvent être que là où il y a force, et dans ces espaces vides aucune force n’existe ». Est-ce que de telles affreuses conditions, demanderont certains, sont celles dans lesquelles les amis des disparus s’imaginent qu’ils vivent encore, et sont condamnés pour toujours à vivre ?

Aussi mal dégrossie et imparfaite qu’elle soit, la théorie du Dr Hem, dans la mesure où elle affirme une explication pertinente pour les « disparitions mystérieuses », laisse place à de nombreuses objections ; pour certains, la façon dont son livre se complaît dans sa phrase volubile. Mais même tel qu’exposé par son auteur, cela n’explique pas les témoignages relevés dans certains de ces incidents, et reste incompatible avec certains faits, notamment dans les occurrences relevées ci-dessus : ainsi, par exemple, les appels de la voix de Charles Ashmore. Et ce n’est pas mon rôle d’adapter les faits à des théories qui leur soient compatibles.

A.B.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 2 novembre 2014 et dernière modification le 26 juin 2016
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