autobiographies partielles | avant la couleur

retour sur l’irruption progressive de la couleur dans le monde des années 60


Rituel du numéro d’été spécial d’Actualité Poitou-Charentes, concoctée par Jean-Luc Terradillos, avec le même art d’une invitation faite à plasticiens, auteurs, scientifiques et c’est beau comme un vrai livre, ça éclate dans tous les sens. Je crois que tous les vieux routiers de cette incroyable revue, Claude Pauquet, Marc Deneyer, Claude Margat, Gilles Clément, et bien sûr Denis Montebello, on a à coeur de chercher ici un écart, une frontière. En ouverture, un fort entretien avec Michel Pastoureau sur l’historicité de la perception des couleurs : « La couleur est d’abord un phénomène de société ». La fidélité à des travaux de plasticiens souvent croisés ici – Monique Tello, Jacques Villeglé, Koichi Kurita, ou bien qu’il était nécessaire de nous adjoindre, comme Philippe Cognée. Noter aussi un entretien avec Pierre Bergounioux, pourtant non-poitevin : Sortir du gris), et un Tombeau de Opalka signé Jacques Roubaud.

De mon côté, à force des années, une sorte de de suite selon terminologie musicale où revenir à nouveau croiser la petite ville d’adolescence, Civray.

Dans le peu de photographies dont je dispose pour toutes ces années 70-80, c’est celle ci-dessus que j’avais proposée à Jean-Luc comme accompagnement de l’article (Civray, 1965), c’est mon portrait par Philippe Cognée qui remplace !

Spécial merci donc à J-L, c’est son insistance toujours qui nous ramène à ce chantier qui est peut-être, sur la durée, un des plus collectifs auxquels il m’a été donné de m’associer, avec presque 20 ans au compteur...

 

François Bon | Avant la couleur


après y avoir délogé mon dessin colorié à la bouse de vache

Gaston Chaissac, Hippobosque au bocage

La difficulté en ce que la question de la couleur est double : ce qu’il y avait de couleur dans ce qui était notre monde ordinaire, et ce que nous étions capable d’identifier et d’apprendre comme tel.

Ce n’est pas un point de départ exagéré : par exemple, je suis parfaitement capable de cerner ce que j’ai pu entendre, et les perturbations techniques successives, gros poste radio, téléviseur puis transistors, magnéto à cassettes, autoradios, tourne-disques qui ont changé notre environnement sonore.

Y a-t-il l’équivalent pour la perception des couleurs ? J’ai le souvenir d’un monde en noir et blanc pour ce qui est des hommes, sur fond désaturé ou pâle de paysages naturels – la mer est-elle jamais vraiment bleue ?

Et même pour les paysages naturels, la question est double : bien sûr que nous avions des pierres blanches, des nuits noires (en tout cas, les villes ne les éclairaient pas comme aujourd’hui), toutes les gammes de verts, des tulipes dans les jardins (mais elles n’ont commencé qu’après que je sache lire, les Floralies de la Tranche-sur-Mer où, précisément, soudain je découvrais que les couleurs ne se réduisaient pas à l’éventail primaire de ma boîte de crayon Caran d’Ache ou les douze tubes de la boîte de gouache qu’on nous faisait acheter à chaque rentrée des classes), et la mer devait avoir des gris ardoise aux jours plombés, des bleus turquoise aux soirs d’été, des blancheurs coléreuses aux tempêtes. Mais la digue était monochrome, comme la maison en ruine dite du « Génie » juste derrière, et noirs les bras des écluses puisque nous vivions sous le niveau de la mer.

Il fallait l’apprentissage extérieur des couleurs pour savoir celles qui nous entouraient déjà. Alors nous nous en saisirions peut-être, et le monde s’ébrouerait.

Les livres de classe ? S’il s’agissait de photographies, elles étaient en noir et blanc, et s’il y avait des couleurs c’était du dessin, toujours didactique et toujours sur l’archétype d’une famille papa maman fille garçon qui ne ressemblait pas à la nôtre et avec laquelle je n’aurais pas aimé vivre (beau passage de Perec dans W, à partir de l’usage du conditionnel, sur ces archétypes). Les journaux et magazines ? En 1963, pour l’assassinat de Kennedy, la Une de Paris-Match passe en couleur mais j’ai dix ans. En 1965 l’intérieur du magazine nous dévoilera les pantalons mauves des Beatles, mais j’ai déjà douze ans : le monde au-delà du strict champ visuel perceptible est en noir et blanc, comme dans notre toute récente télévision au gros hublot et aux boutons dorés.

Les cartes de géographie, elles, étaient en couleur, pendues aux murs de la classe : est-ce que ce ne sont pas les premiers tableaux que j’ai vus ? Mes premiers musées ce serait tellement plus tard. Et l’éducation à la couleur commencerait probablement avec eux, mais lourde d’un tel handicap.

Ce n’est pas une question de myopie : la révélation du monde net, en sortant de chez Van Enoo, opticien à Luçon, j’avais sept ans. Mais de quelles couleurs étaient les vêtements, les chaussures, les coiffures ? En passant à la couleur, plus tard, viendrait aussi la couleur de ce qu’on portait sur son corps : il n’était pas temps encore.

Probablement pour ça que nous sommes d’une autre espèce, comme les chiens qui voient si peu et sentent loin. De ce monde ancien, du monde d’avant les couleurs, je sais encore tous les bruits et toutes les odeurs. Ce que j’aime tant à retrouver dans les grandes scènes du début des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand ou dans le Sylvie de Nerval : mais Sylvie s’ouvre à des couleurs mauves qui sont comme coloriées sur le fond monochrome de l’histoire, comme ce drapeau soudain bleu blanc rouge dans le Jour de fête (qui peut-être a été colorisé depuis lors, comme on sait faire maintenant : c’est juste notre intérieur, qu’on n’a pas réussi rétrospectivement à coloriser).

Ainsi, à chercher les premières sensations de couleur qui réellement feraient basculer le monde, ce sont les matières neuves du plastique et du nylon qui reviennent, et donc associées à un toucher et une odeur qui précèdent la sensation visuelle, trop neuve pour créer sa propre réminiscence, faute de repères associés.

Ainsi, jusqu’au début des années 60, les voitures sont grises ou sont noires. Les deux-chevaux tenteront des verts sombres et des bleus nuit qui ne détonnent pas sur nos perceptions des champs et de l’eau, et pour moi ce sont les Panhard 24 qui font la rupture : voiture basse et qui casse tout d’un coup avec la notion d’utile. Ses pare-chocs inox sont recouverts d’un nylon jaune qu’il revient à nous, les enfants du garage, de décoller avant livraison au client. Alors soudain les jouets ne sont plus les pièces métalliques du Meccano ni les locomotives de bois peint, mais des plastiques où la couleur fait partie de la masse même. Les objets de plastique seront l’irruption d’une gamme de tons qui enfin ont échappé à la nature, pour s’allumer dans nos cerveaux.

Ainsi, en 1964, j’ai onze ans et nous nous installons, au bout de 140 kilomètres d’une route toute droite pour escalader les collines de Melle, au premier étage d’un nouveau garage, à Civray, dont la chance était à l’époque d’être à égale distance de ce qui pour nous était la grande ville : Niort, Poitiers, Angoulême, Limoges, et nous contraignaient à une sorte de république autonome. Le mardi, de la fenêtre à l’étage, je surplombe les toiles du marché – qui joue un tel rôle, pas seulement économique, mais en tant que rendez-vous et échange directement social. Je n’ai jamais vu auparavant une telle mosaïque de couleurs, et elle est définitivement associée pour moi à ces corps vêtus de sombre qui défilent indistinctement, mais à vitesses relatives différentes, permettant en trois tours qu’on ait vu tout son monde, autour de la place Leclerc, qu’on appelle encore « place d’armes ». La ville et la couleur, je me les approprie ensemble et pour toujours. Et si j’ai l’autorisation de me fondre à ce brassage, je me plante devant le bonimenteur dont tout l’étal est de ces plastiques en couleur, au point que la plus grande de ces merveilles, ces statuettes de la Vierge qui changent de couleur selon la météo, deviennent bientôt une survivance.

Perception double : parce que c’est l’irruption arbitraire de ces éléments neufs de couleur qui construisent dans nos têtes le repère (au sens mathématique ou physique) mental par lequel l’existant des couleurs naturelles viendra aussi se disposer, et que nous les percevrons enfin pour ce qu’elles sont. Quel changement, dans les cuisines des maisons, quand on a choisi la couleur dans les rouleaux géants et odorants de nouveau linoléum chez Pantaléon, quand on paye chez Gazonneau, rue du Commerce, un grand pot de Ripolin.

Je rouvre par exemple mes livres de Chaissac, Hippobosque au bocage ou ses diverses compilations de lettres : là où je ne savais pas voir les couleurs, d’autres les imposaient. L’épouse de Gaston Chaissac était institutrice laïque à Vix, et connaissait bien mes grands-parents, instituteurs laïques à Damvix. Chaissac, qui n’aurait pu fréquenter le curé de Vix, était ami du curé de Damvix – à sa mort, on enverrait à la décharge les dizaines de toiles de Chaissac qui encombraient son presbytère –, et ma grand-mère plus tard me reprocherait l’intérêt que je prenais pour ce type qu’elle considérait comme un fou prisonnier de son non-sens. Le cordonnier Gaston Chaissac a été mis en contact avec la peinture lors de ses séjours adolescent en sanatorium, probablement qu’il ne serait pas entré sinon dans la couleur. Prenez les lettres de Van Gogh : il ne parle que de couleur. Prenez les lettres de Chaissac : il ne parle que de dessin, de matières et de formes (et c’est déjà suffisamment gigantesque).

Parfois je repense au monde d’avant le bruit (il me manque), au monde d’avant la couleur. Je suis entré avec plaisir dans le bruit, je crois n’être jamais entré dans celui de la couleur.

Les musées me fascinent, les musées sont un besoin, pour cette étrangeté même. Mais est-ce que j’ai l’outil intérieur pour les percevoir autant comme couleurs que ce que je perçois des lignes, formes et géométries, matières ? Comment sont mes rêves : mes rêves sont rarement en couleur. Comment sont mes lectures : je sais bien où trouver le mot « rouge » chez Proust, je sais bien mon intérêt pour le fabuleux journal d’Hélion, qui décrit aussi bien les couleurs parce qu’il est conscient de perdre la vue, et qu’il doit tout écrire. Je sais qu’il n’y a quasi pas de couleurs chez Michaux, alors qu’il y a tant de bruits et tant de lignes. Et moi-même, en ai-je tant besoin, pour écrire, des noms et adjectifs qui disent la couleur, sinon dans la nostalgie de ces premiers objets, ou de l’étonnement que furent, dans cette bascule des années 60, ces Floralies de la Tranche-sur-Mer où le prodige était qu’on nous propose de payer pour venir voir des couleurs ?

Alors on collationne, dans le fond du cerveau en noir et blanc, l’irruption brusque d’images partielles, lacunaires, mais qui contiendraient de la couleur.

Ainsi, vers 1964, àSaint-Georges de Didonne je crois, de voir le film de Jacques Tati : Jour de fête – un drapeau, au milieu de la fête de village, a été colorié en bleu blanc rouge, bien sûr il me reste des images du film, mais cette stupéfaction, pour un élément quand même mineur, m’est restée toute vive (je découvrirai plus tard comment Antonin Artaud, dans ses textes de 1934 sur le cinéma, envisageait à bien plus brève échéance le cinéma en relief que le cinéma en couleur, dont il ne pensait pas qu’il serait un tel avantage). Ainsi, en remontant plus tôt, la façon dont à Saint-Michel en l’Herm les femmes âgées (il y avait beaucoup plus de veuves que de veufs, dans ces temps à accidents, et puits à suicide) se vêtaient de noir – mon arrière-grand-mère aveugle y compris. Dans l’état blafard du monde monochrome, ce noir-là tranchait. Je me revois tourner les pages de livres, voyages en Afrique, lointains du monde, incluant des reproductions photographiques en noir et blanc, avec de toutes petites silhouettes : l’objectivité de ce qui existe était en noir et blanc, même si nous avions tant de mal à déchiffrer les détails d’un visage ou d’un avion. Les photographies de famille ont commencé très tôt, dans les anciennes boîtes à chaussures où nous les conservions, à inclure des photos couleur, avec large bordure blanche : mais ces couleurs fondaient et s’effaçaient, prenaient des verts et des roses incongrus. Elles étaient une performance technique, un luxe inutile, sauf si commandées chez le photographe du village, qui les signait en bas à droite : les photographies de communion ont été les premières à basculer. Le monde n’osait de couleur que ce que lui en donnaient les ciels, la mer ou les marais, les draps à pendre sur un fil dans les jardins, et peu à peu le tranchant vif des objets de plastique. Les ampoules à fil spiralé luminescent, dans son enveloppe translucide, éclairaient bien peu les intérieurs, en tout cas le monde des odeurs, et la pesanteur des souvenirs, était une gamme d’outils bien plus riche pour appréhender la complexité du monde. Il m’aurait fallu lire Rimbaud, mais comment aurions-nous même su son existence ?

Alors oui, il est là, ce premier souvenir par lequel la couleur a envahi le monde pour de vrai, et pas seulement aux pantalons violets des Beatles dans Paris Match, à la guidoline tour à tour rouge ou bleue dont on recouvrait nos guidons de vélo, et à la splendeur lisse et odorante des scoubidous, dont la mode a récemment reparu : on est en 1968, et c’est la grève. Elle a commencé en noir et blanc, à la télévision. Elle s’est prolongée encore en noir et blanc au lycée André-Theuriet, où nous avions choisi la prof la plus fragile : « Jeanne » (s’appelait-elle vraiment Jeanne ?), la prof de physique, était sourde – lorsque nous faisions trop de bruit, elle débranchait son appareil et continuait indifférente ses explications sur les molécules et solutions. On n’aurait pas fait ça avec Bourron, Abadie, Dauxerre, Bobineau ou un autre : on s’est assis tous au fond de la classe, elle a regardé stupéfaite et nous a demandé ce qui se passait, puis a coupé son appareil et a quitté l’école. Cinq semaines de soleil et de kayak sur la Charente s’ensuivraient, avec quelques jours d’une brève reprise au bout : belle année pour ceux qui passaient leur bac ou, comme Bernard-Marie Koltès très loin d’ici, à Strasbourg, avaient trop séché leurs cours de fac.

Mais cet après-midi-là, tous les commerçants de la place Leclerc ont baissé leurs stores de métal. Au lieu de la pharmacie, l’horlogerie, les tissus Gardès, l’électroménager Chauveau, et nous-mêmes, qui guettions par les interstices du lourd volet métallique qu’on baissait rituellement à 19 heures et le dimanche, plus rien qu’un centre-ville lisse comme un emballage de Christo. Et ils sont descendus depuis la route de Saint-Pierre d’Excideuil. L’usine, la seule usine (avec la parqueterie voisine), fabriquait des socs de charrue. On longeait sur une bonne centaine de mètres ses toits en dents de scie, ses cours assombries, et il s’en échappait des grondements, l’éclat de feux et d’étincelles. Elle existe toujours, maintenant vouée à fabrication de bonbonnes de gaz, dont les cylindres et sphères inox ou blancs font un étrange paysage avant de retrouver la carte postale de la petite ville en cuvette. Ils étaient quoi, peut-être deux cents ? Ils étaient vêtus comme on l’était alors, dans ces teintes sombres et ternes qui étaient la façon dont on s’habillait. Mais au-dessus d’eux, sur le décor soudain abstrait de la place aux volets de fer baissés, ils portaient des drapeaux rouges.

Ainsi est entrée la couleur, pour ceux de mon temps, dans la vie sociale même.


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 15 août 2015 et dernière modification le 15 octobre 2016
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