qu’est-ce que le web change à l’auteur de littérature ?

tout au long de l’année scolaire, un carnet de liens et d’idées sur la question du web et du récit (_64_ fragments)



 

 

qu’est-ce que le web change à l’auteur de littérature ?

Rupture ou continuité : pour penser la transition au présent, apprendre à penser les précédentes périodes de transition dans l’histoire de l’écrit, ainsi que la brève histoire des virages successifs de nos usages numériques.

L’oeuvre comme base de données : le web non pas comme médiation mais destination, et la viralité comme publication.

Le carnet devient le livre : si l’enquête et les outils ne changent pas, la forme qui les assemble devient le récit même.

Si le récit est de toujours un saut dans la représentation inconnue du monde, que nous apprend l’aventure du récit web ?

Après une année de relatif retrait sur ces questions, j’aurai plusieurs fois l’occasion durant cette année scolaire de faire le point intérieur sur ce que le web change à nos pratiques et notre statut d’auteur, dans une suite d’initiatives, des contextes et avec des invitants radicalement différents.

Cela devrait me permettre de reprendre une réflexion un peu continue et évolutive sur ces questions évidemment si centrales, dans le prolongement d’Après le livre écrit il y a 5 maintenant, et certainement une maturation importante de la forme et des contenus de ce site, durant les 2 dernières années.


- jeudi 1er octobre : à la Sorbonne, colloque CELFI organisé par Didier Alexandre, Milad Doueihi et Véronique Gély ;

- lundi 26 octobre : à la Penn University de Philadelphie, avec Philippe Met ;

- jeudi 29 octobre, à la Johns Hopkins de Baltimore, avec Wilda Anderson & Derek Schilling ;

- mardi 15 décembre, à l’IRI/Beaubourg, avec Bernard Stiegler ;

- jeudi 10 mars, Lyon, colloque Internet est un cheval de Troie, à l’invitation de Gilles Bonnet, sous le titre : « D’un imaginaire spécifique à la publication web comme appel au récit neuf ».

- jeudi 21 avril, Arras, journée d’études du SCD université d’Artois, impacs du numérique sur la lecture, conf d’ouverture ;

- mercredi 27 avril, Genève, Salon du livre (intervention dans la journée pro, le matin à 10h)

- jeudi 19 mai, Nice / Antipolis, colloque Ecritech

- mardi 24 & mercredi 25 mai à Montréal, colloque organisé notamment par Bertrand Gervais & Marcello Vitali-Rosati (seront aussi présents Gilles Bonnet, Marc Jahjah & Arnaud Maïsetti pour la délégation Fr !)

Cette page sera donc ouverte et révisée, augmentée – liens, notes de travail, lectures, bribes rédigées, tout au long de l’année, comme un seul chemin continu.

Je lui garde délibérément forme fragmentaire et vrac de liens, et pourquoi pas tout simplement dans l’ordre chronologique où je les accumule... On verra bien jusqu’où ça va...

 

liens, carnets, bribes & vrac


 

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Ce que le web change non seulement à notre façon de mémoriser, mais à notre façon d’organiser la pensée, par plaques et nappes, par conjonctions et superpositions, et non plus enchaînement. Ne pas être surpris si le discours en est quelque peu affecté – prendre le temps d’aller à tâtons. Nous ne sommes pas ici glorieux.

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Que nous n’en serions pas plus qu’au bord ou dans les prémices du récit non-linéaire, et du récit qui n’est plus contraint à l’écrit pour sa forme en partage. Et si, dans la multiplicité des stratégies web, un des grands bonheurs de littérature serait aussi de nous ré-autoriser le plus simple, l’histoire directement dire à un seul ?

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Que l’objet web n’est pas la médiation d’une forme fixe et plus noble, qui serait le livre, le film ou l’organisation de la vie, mais la finalité même et le mode d’existence de notre travail en tant que discipline.

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Ce qu’on rabâche : un nombre restreint de mutations de l’écrit depuis son invention. Mais surtout, ces deux dernières décennies, avoir appris depuis notre ancrage dans la mutation web à commencer de déchiffrer les cinq ou six transitions successives de ces mutations, la complexité et la spécificité de leurs périodes de juxtaposition. Ceci pour l’histoire lente, mais enfin, qui cela du monde traditionnel de l’écrit cela intéresse ? À un certain moment, tant pis pour eux, et toute complicité devient délit de complaisance intellectuelle : non, la pensée web ne s’apprend pas chez ceux qui restent dans les anciens appartements du livre. Ce qu’on rabâche aussi : le quart de siècle qui est notre histoire de l’informatique est tant que tel, précisément, une histoire. Elle n’induit pas de possible prédictibilité, mais elle permet de travailler sur la compréhension de cette non-prédictibilité. Là encore : et qui nous aide, dans ce travail ? Ah si, justement, une réponse : chaque fois, c’est la littérature elle-même que nous rapprenons à relire.

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L’art du vrac : la temporalité de la conférence et son improvisation comme saisie la plus directement concrète d’un détail fractal de ce qui nous agit en bloc, et dans toutes les dimensions de l’invariance d’échelle.

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La nouveauté depuis deux ans d’un contexte intellectuel tendant à légitimer une réaction contre une mutation pourtant irréversible. La liste des ouvrages et articles tendant à légitimer la résistance au web n’a aucun intérêt (mieux vaut relire la liste des grands morts dans les Poésies de Lautréamont).

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La façon dont ces questions me semblent toujours boiter si on ne leur associe pas, dans nos pratiques personnelles, une véritable offre d’appropriation, ce qu’on appelle culture numérique : qu’est-ce qu’un traitement de texte, comment s’approprier un style css (même si la question pour nous c’est plutôt la fin du recours à un logiciel de « traitement de texte » et à l’écriture directe dans une base de données éditable), et ce que ça comporte d’économie et de politique jusque dans le choix d’une police, et l’historicité précise de chaque élément. Et pourtant dans un contexte où a priori il n’y aurait plus à enseigner le numérique en tant que tel, puisque inclut et dissout (ou devant l’être) dans l’ensemble des disciplines et pratiques prises séparément.

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L’attention à porter au déplacement empirique des usages : notre difficulté à la lecture numérique longue, quand nous avons été éduqués au repérage spatial du livre, épaisseur avec le pouce, balisage 3D de la localisation d’un passage. Sur le web ou en livre numérique on repère par occurrences, elles sont immédiatement accessibles et contextualisées : la perception virtuelle du livre (ou de l’article web, ou du bassin d’articles) comme tout se constitue mentalement par rémanence des mots servant à ces recherches d’occurrence. Paradigme : nos étudiants, lorsqu’ils sont confrontés de nouveau à un livre imprimé, importent dans leur lecture ces pratiques désormais établies dans la lecture numérique (je ne sais plus lire sans recherche d’occurrences).

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Comment Vylem Flusser pose l’invention de l’écriture dans une temporalité amont et aval par rapport à l’histoire des images dans Toward a philosophy of photography : si l’image est toujours une techné incluant scription, geste, codes d’abstraction et de représentation, l’écriture, en tant que techné particulière, appartient à l’histoire de l’image. Flusser a besoin de cette fiction pour élargir son approche de l’image, la rendre cinétique, aujourd’hui que l’image est algorithme lié à l’appareil, s’accumule par masse et influe ou construit en tant que telle notre appréhension du monde. À nous de nous ressaisir de cette fiction pour comprendre aujourd’hui la spécificité de l’écriture, sur le web et pas seulement, en tant que texte seule ou dans son intrication de plus en plus indivisible avec l’image. Mort au livre « enrichi ».

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De l’obligation d’historiciser la constitution économique et symbolique de l’auteur, y compris dans la récente histoire du livre – et la micro-histoire en cours depuis 10 ans – pour penser l’auteur dans le contexte web d’absence de validation économique (et en bonne partie symbolique) des contenus produits – corollaire : est-ce aussi parce qu’on les invente forcément en rupture avec les modèles de récits dominants ? – et l’attention à porter parallèlement aux veines (micro-)économiques émergentes, leur lien direct aux bassins linguistiques et à la régionalisation effective de notre langue.

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L’accent à mettre – voire la constitution conceptuelle neuve – qu’il y aurait à porter sur la notion de publication, en tant que temporalité et en tant que technologie, comment elle interfère dans son histoire, pour la langue française depuis Froissart ou Sévigné, avec les formes de récit et construction d’imaginaire (dans son lien avec perception et représentation, cf Simondon Imagination & invention). En quoi cette continuité présentait avec le livre une figure à la fois mobile et spécifique, en quoi elle n’est pas abolie par la publication web. Ce que ça change sur le fond non pas au processus d’éditorialisation, mais à ses récentes figures industrielles.

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Que nous lisons web et non pas livre numérique : travailler sur les questions d’enveloppe, de frontière, et que la viralité c’est précisément la porosité et la mobilité de ces « objets fermés, sans bord ni frontière » – la définition vient d’ailleurs. Savons-nous réellement ce qui se transforme dans notre propre mental à s’immerger principalement et continûment dans de tels objets, y savoir l’enracinement de nos nécessités, nos urgences, dans cette mobilité même, dans cette non-frontière même ?

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Comment les questions liées à la temporalité de l’écriture ne sont pas forcément les plus déterminantes quant aux formes du récit web : plutôt qu’on apprend rétrospectivement à les considérer en tant que telles là où elles sont mesurables (chez Balzac, Flaubert, Proust, Artaud, elles sont mesurables par reconstruction génétique, chez Rabelais, Montaigne, Michaux, Sarraute elles sont mesurables parce que l’inscription directe de cette mesure définit le mouvement du livre...). La distorsion dans la constitution d’oeuvre (paramètre tout aussi historicisé) tenant précisément à la technologie et au temps de l’objet industriel et marchand, en l’occurrence le livre. La quotidienneté et les rythmes changent peu, mais ils se donnent tels quels dans la lecture. Apprendre à constituer symboliquement ces séries et développements à temps différenciés dans la même unité de valeur que le roman linéaire qui bénéficie de toutes les prescriptions d’une presse vieillissante et d’une université figée (pas tous, mais vous inquiétez pas, j’ai les exemples).

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Validation toujours nécessaire, pour aborder la mutation web, de bien formaliser la reconfiguration interne de l’édition traditionnelle ? Mais pas trop le temps de s’en occuper, puisque eux-mêmes ne s’en occupent pas. S’ils sont heureux dans leur parc naturel protégé, laissons-les.

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Comment toute approche théorique de ces questions subirait, y compris pour soi-même par réfraction, une double distorsion : 1, une réticence individuelle à la lecture sur support numérique, alors qu’on est de plus en plus nombreux à y trouver tellement plus de souplesse – sinon, ça chaufferait un peu plus sur ma propre librairie numérique, avec pour appui le tir de barrage de la presse littéraire traditionnelle, et de la politique dos contre la porte du monde de l’édition ; 2, indépendamment de tout jugement de valeur, qui est aussi lié aux questions d’urbanisme, vie quotidienne, séparation si floue entre divertissement et culturel, la mise en valeur idéologique, et inversement la très lente migration vers l’économie numérique : la génération qui achète ses fringues sur le web ne vient pas vers le livre. Avec pour corollaire, dans la constitution symbolique de notre travail, que l’éventuel espace marchand à y associer passe non par la lecture elle-même (le livre numérique) mais les services associés (les sérigraphies à l’unité de Monstrograph, ou mes supports d’ateliers d’écriture, et je suis tellement reconnaissant à mes quelques centaines d’abonnés Tiers Livre, avec ce concept où je me sens un peu seul de tous les eBooks définitivement accessibles moyennant ticket forfaitaire et définitif, donc résolument hors du système traditionnel de droits d’auteur).

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L’importance, pour ces réflexions, de ne jamais s’éloigner des problématiques des amis musiciens : la volatilisation des ventes de disque n’est liée que très secondairement à la disparition des disquaires, ou à la liquéfaction de la FNAC (souvenez-vous de l’espace disque de l’ancien Virgin des Champs). Voir comment se re-développe la diffusion vinyle (je serais bien en peine de trouver une « platine » pour en écouter un), et l’importance prise par la dualité complémentaire concerts / vidéo-diffusion. Chose qui m’étonne de plus en plus : il semble que cette onde de choc n’ait pas encore rejoint le monde du film (et des pratiques de création filmique via le web), qui me semble aussi vulnérable que l’était le « livre » il y a cinq ans, alors que la montée en pression des YouTube, Netflix et autres semble de plus en plus globale.

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À suivre l’évolution et la propagation d’outils comme Tumblr, notamment dans les usages étudiants, ou la stratification de plus en plus massive de ce qu’autorise Facebook, l’obsolescence de plus en plus rapide de nos constructions web décalquées des anciennes sédimentations temporelles, comme les revues. La viralité directe semble reléguer le besoin d’outils agrégateurs (jamais vraiment pu intéresser mes étudiants à ma proposition de revue associée à l’école EnsaPC, alors que je compte au moins 40 blogs ou sites individuels sur 230 étudiants). L’idée que la viralité associée à un contenu numérique lui est organiquement liée, la photographie a dû l’apprendre brutalement avec FlickR, le cinéma se blinde pour ne pas l’apprendre, et c’est déjà en train de réorganiser l’univers du récit. À nous de choisir.

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En quoi notre tout petit artisanat de l’invention web (je parle du récit et des formes de récit) est constamment soumis à la concentration en accélération constante des outils disponibles, voire de l’obsolescence même de ces outils. Qui se souvient de Second Life ou de Four Square. Qui se sert (bon, je suppose que si) de ces agrégateurs comme Pinterest ou ScoopIt (si, il y a moins le merveilleux ScoopIt de Poezibao !)). On est des poussières dans les combats de plateforme (l’astuce pour glisser la photo quand on poste un lien sur Facebook, les visionnages YouTube non décomptés s’ils se font depuis la page site ou la page Facebook...). C’est à la fois le point le plus décisif, et le point sur lequel il y a le moins à causer, parce qu’on a mieux à faire avec écrire, photographier, filmer. Quelquefois, c’est le basique qui est notre force.

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Je ne suis plus un écrivain, certainement plus. Et je m’en fous.

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Écrire n’appartient plus au livre. Mais cela a-t-il jamais été le cas ? Prendre vraiment au sérieux cet axiome, il aurait pu faire un titre.

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Mon défaut dans ces interventions, quelle qu’en soit la durée : chaque point constitue ligne de fuite avec possibilité d’en faire le thème exclusif. S’en tenir aux axiomes déjà évoqués : 1, penser la suite limitée de transitions dans l’histoire de l’écrit c’est encore une idée neuve, 2, penser l’adéquation des formes de récit, à chaque époque de l’histoire de l’écrit, avec les usages et supports de lecture et d’écriture (mais indissociablement), plutôt que vouloir penser la spécificité des formes d’aujourd’hui, en pleine transition rapide qui vaut pour matériels aussi bien que pour représentations, 3, tenir à distance les démons d’une époque qui ne marche qu’au nombre.

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Tenir à distance l’obsolescence non pas programmée, mais constamment accélérée (non, pas les laptop, encore que : qu’est-ce que l’iPad et l’écran Retina a changé en profondeur à la conception même des MacBook ?) des matériels, le mieux c’est de les ignorer aussi totalement qu’on y est attentif. La désaffection des tablettes dans nos usages, la fusion du lire/écrire dans les smartphones, la concurrence des images chaque fois associées à une fonction réseau (Instagram, Vine, Periscope, Beme même sans le poids de YouTube et tant d’autres). Un des plaisirs de la communauté plurielle, stratifiée et mouvante que constituent nos usages réseaux, c’est comment chacun de nous est détenteur d’un petit musée de l’informatique, voire d’un petit musée de la lecture numérique. Or qu’elle serait triste, toute idée d’un grand musée réunifié de l’histoire des objets numériques. En quoi notre pratique web nous apprend peu à peu un relatif (ou un impossible) détachement par rapport à ces objets : reste l’essentiel, ce qu’ils nous disent du non-obsolète, le mental, l’oeil, la main. La maîtrise de la fatigue oculaire, en tant qu’elle impose elle aussi de réfléchir à la tablette d’argile pour l’analyser et la comprendre. Le rapport du livre à la main, et des supports numériques à la main. La question de la posture du corps, l’écrire couché. Le texte de Walter Benjamin en 1937 sur horizontale, oblique et verticale. Le temps qu’on met chacun pour comprendre, après 25 ans d’ordinateur, que composer un livre sur Ulysses peut se dispenser de fichier texte – quel saut mental, à notre âge...

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Que la lecture a toujours été expérience sociale et ouverte. Je me réinstallais récemment dans la pièce unique où a toujours vécu Lovecraft : le millier de livres qui sont sa possession, certains hérités du grand-père. Ses dictionnaires et son Encyclopedia Britannica. Son écritoire, et les outils optiques associés : son Kodak, sa lunette d’observation. Une loupe. Comment il choisit ses stylos-plume sur le critère du point tracé. Près de la table, le guéridon avec la Remington. Sur la table, un globe terrestre. Le fauteuil Morris pour lire. La planche de carton pour écrire en voyage. Les lettres. Les lettres circulantes. Les carnets d’idées à réutiliser (Commonplace Book), les agendas. Les coups de téléphone. Le baptême de l’air, la visite des grottes. Le combat pour publier. S’établir dans les magazines parce que le monde des livres vous dit merde. Ne simplifions pas la posture de l’écrivain d’avant le web : réapprenons à la complexifier dans la suite de paramètres que nos contraintes neuves dévoilent en tant que question.

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Que la bibliothèque même, privée, institutionnelle et publique, est moins l’accumulation de ressources et d’outils pour y accéder, que la constitution matérielle de ce qui – autour de la pensée en travail, et de l’écriture en acte – est une élaboration impossible à résorber à l’activité individuelle ou mentale.

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Tout petit début de controverse avec Marcelo l’autre jour à propos du colloque Montréal (mais réciproque promesse de ne le continuer qu’IRL et bière en main) : l’éditorialisation de l’auteur a-t-elle commencé avec Internet ? Il me semble qu’avec Saint-John Perse on a l’exemple le plus radical, et le plus central aussi, du contraire, et que ça aussi c’est une dimension à soigneusement appréhender si on veut tenter d’approcher la nature de notre identité web, et en quoi à la fois elle rejoue et diffère les problématiques présentes chez Proust avec le narrateur de la Recherche. Par contre une mise en cause symétrique : la fétichisation de l’auteur tardivement née au XIXème, cf travaux Chartier.

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Le statut et la possibilité de fiction dans le web dès cette complexité ou porosité de l’affirmation-écran, qu’elle pose un soi ou pas. Que ça vaut même pour un tweet, ou dans la fonction même de documentation du réel. Qu’à ce titre, la force la plus explosive du récit web s’inscrit dans la parfaite continuité encore de la vieille tâche littéraire, en chacune de ses mutations.

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La révolution du web : je n’ai pas besoin de documenter le réel dans l’écriture même. Bascule considérable par rapport à ce qui va de Flaubert à Proust. Révolution : parce que cette documentation, qui toujours a permis à la fiction de s’établir dans sa nécessité et son rôle, m’est en permanence accessible dans l’instant même de la lecture et depuis son propre support. Non révolution du web : la bibliothèque, comme le cabinet de curiosité, a ce rôle depuis des siècles. Les jeux d’aujourd’hui où la fiction s’élabore à travers les outils neufs que propose le numérique, sont à la fois décisifs (voir ce qu’induit la géolocalisation, ou ce qui se renverse de l’atlas avec Google Earth ou Street View), et à la fois nous autorisent de nouveau la disponibilité au premier émerveillement.

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Toujours repenser à ce directeur d’une (belle et importante) médiathèque qui m’avait dit en avril : – On ne vous invite pas, parce que la littérature ça fait peur aux gens. C’est ça l’avantage avec le web, on s’invite nous tous seuls. Dommage pour les bibliothèques, c’était bien de travailler ensemble.

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La bibliothèque s’est constituée par la sédimentation, l’accessibilité, la disponibilité à copie. Elle a initié en partie les formes du livre par la complexification de ses fonctions : le fractionnement du rouleau latin, l’empilement horizontal dans le meuble, l’appropriation individuelle, le bouchon ouvragé avec les métadonnées. Le cabinet de curiosités, le cabinet de l’amateur en sont des formes stabilisées qui s’en sont rendu progressivement autonomes, mais lui appartiennent de façon indistincte dans les étapes antérieures (l’île marché du Quart Livre de Rabelais, avec sa tarande). La bibliothèque d’aujourd’hui se construit sur d’autres critères : algorithmes de recherche (l’aiguille sortira toujours de la meule de foin), élargissement aux frontières (les méta-data), l’impossibilité physique de rassemblement matériel (allégorie des anciennes plateformes de forage en mer reconverties par Google en silos tempérés). L’ancienne bibliothèque engendrait des oeuvres susceptibles de l’augmenter et la rejoindre (les farces de Panurge pour être vendues aux foires de Francfort prochainement venantes) – en prenant place dans la narration web, nous reproduisons non le transfert de l’objet (le livre parmi d’autres), mais cette structuration depuis la figure neuve de la bibliothèque. La littérature neuve pourrait être plus compatible avec une série vidéo sur YouTube qu’avec une collection de romans sur support numérique dédié.

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Ce que j’aime dans le récit web ? Son maintenant. Comment il s’impose à moi. Comment je comprends toujours trop tard. Par exemple, depuis un bon mois, je n’ai plus fait une seule photographie. Et si ce que j’ai à apprendre, à tel moment, c’est l’improvisation orale contrôlée, en quoi ce n’est pas encore mon chemin d’écriture ?

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Ce que j’apprends de la vidéo : que l’accident peut naître aussi bien de l’arbitraire de l’instant (prise de vue) que des contraintes de montage. Non seulement la vidéo accepte l’accident, mais doit s’organiser pour le produire, dans son imprévisibilité. Rien là qui soit étranger à l’écriture, mais disposons-nous d’outils aussi radicaux pour que cela surgisse justement et du réel, et du montage ? (Oui, probablement, dans la littérature américaine.)

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Qu’est-ce qu’un récit web, sinon la publication plus près du carnet ? Le carnet peut changer (dans sa maîtrise de l’aquarelle, sa compréhension de la route – son inscription mobile personnelle dans le réel –, et de la construction d’instantané, Turner n’avait certes pas besoin du Canon G7X) mais le rapport au carnet, non, cela ne change pas, sinon qu’il n’est plus filtré dans la publication par la contrainte technologique du livre. Paradoxe : si on veut réfléchir à ces questions de vitesse, de récurrence, on ira le chercher chez Michaux, donc dans l’avant-web.

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En quoi je suis moi différent dans le récit web, lui donnant ainsi spécificité ? Sinon d’abord parce que je lis web, et de moins en moins livre. Que je réinterroge les livres depuis le web. J’écris depuis ce que je reçois, ça ne change pas – mais justement, je reçois web.

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Fatigue de ceux qui parlent de ce dont tout le monde parle. Le web a plus d’air. Je m’y installe en récit parce que le récit aussi veut de l’air, de l’air qu’on respire ensemble.

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La question d’apprendre, et donc transmettre. Gros désaccord lors d’une discussion la semaine dernière : c’est à ce niveau premier de l’apprentissage, et du partage de pratiques, qu’il faut se contraindre au décloisonnement vertical. Je ne veux pas d’un lieu de formation pour les auteurs (puisque c’est de cela qu’il était question). Mais quand est-ce qu’on nous donnerait vraiment le tout petit minimum de moyens, à ceux de l’écrit qui font moins de bruit et de magie que ceux du cirque, pour que cette simple notion de pratique, dans apprendre comme dans transmettre ou dans former, ait droit de cité ? Vingt ans que je fais des ateliers d’écriture, et combien de fois on nous ressert les mêmes conneries (ce n’était pas le cas de cette discussion).

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Stage Marrakech, mars 2014, avec une vingtaine (un peu plus) d’enseignants marocains du secondaire. Deux jours, on commence par ouvrir chacun un blog wordpress, puis on fait avancer les contenus et les expériences d’écriture à mesure qu’on solidifie le blog. C’est un métier ? Non, en tout cas pas le mien. C’est apprendre, transmettre, partager, et inventer de l’écrit-web ? Oui, bien sûr que oui – et ça s’appelle la littérature, plus précisément exercice de la littérature.

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Passer sa vie dans le web : beaucoup d’artisanat, pas forcément tout le temps à le penser. Mon bureau d’ordinateur est mieux rangé que le dedans de ma tête.

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Apprendre : ceux qui voudraient inventer de l’écriture et du récit web sans savoir régler leur css. Je les plains s’ils ont un stylo à plume, tellement plus compliqué. Ce n’est pas une question de présentation : sur le web l’ergonomie fait partie du récit, comme c’était le cas pour le livre. Mais bon, ça les regarde, il y a toujours eu de l’invention vieux, c’est juste que leurs textes risquent de sentir un peu le renfermé, et lasser dès la cinquième ligne, autant que ceux qui se tolèrent les parasites de la pub. Le monde traditionnel a établi ses métiers sur des cloisonnements verticaux. Paradoxalement, dans un objet web complexe – par exemple les webdocs produits par France TV Nouvelles Ecritures –, on réinstaure ce cloisonnement : la typo, le code, le montage, l’ergonomie utilisateur. Paradoxe de la technique mise à la portée de chacun, et la nécessité faite à chacun, au nom de sa discipline même, d’apprendre à devenir polytechnique, et la limite obligée de ces savoirs : je reste un technicien du texte, et ce qu’on propose de narration appartient au collectif qu’est l’équipe associée au projet.

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Le web, en tant que territoire, support et interaction, est notre finalité. Destination, et non pas médiation. Chaque époque a ses finalités temporaires, elles cessent ou passent, mais pas les résonances. Nous cherchons une résonance. Artaud notamment nous appris cette mobilité, avec le cri et l’éphémère.

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C’est Stiegler qui m’a poussé à aller plus loin sur cette question : le concept d’improvisation ne se confond pas avec l’imprévisible dans le temps même du travail. Il y a un irréductible du premier jet, probablement irréductible aussi dans son caractère structurant, qui rend vertigineux le temps d’écriture, toute écriture. Mais le danger et le risque et la construction de l’improvisation, dans sa relation d’exposition publique aussi, c’est au-delà (cela suppose cette première dimension ci-dessus, mais cette dimension de l’imprévu, du jeté, du à corps perdu du temps de travail n’est pas une projection sur la table d’écriture, ou de la page ou de l’écran, du concept d’improvisation). À prendre au sérieux dans le récit web de la même façon dont la musique casse ses genres : ceux qui ont creusé et changé le statut même du compositeur (allez, Cage, Ligeti et d’autres) ne nous autorisent pas à revenir à conception antérieure. L’improvisation n’est pas un privilège du jazz, même si ceux-là en ont forgé le vocabulaire et plus, même : certainement la méthodologie. Les musiciens les plus nobles d’aujourd’hui sont les grands improvisateurs – ils y ont intégré même leur pratique d’écriture. Le déplacement qu’induit le récit-web en ouvrant la littérature à ce devoir ou cette tâche d’improvisation est à considérer comme étant du même ordre (ou non-ordre d’ailleurs, plutôt). Autant dire que c’est pas gagné, en période de prix littéraire. Mais ça a des retombées vraiment perturbatrices : ce qu’on a nommé livre numérique n’est pas forcément compatible avec l’exercice d’improvisation web, sinon comme trace. Les pratiques collectives d’écriture peuvent y prendre rigueur. Ce qui se transforme (dans son statut) de la vieille oralité, plus ancienne que toute écriture, y reprend sa place centrale, devient expérience.

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On a trop pensé ces dernières années la transition numérique comme mutation du livre : c’est dans le recours à la fonction représentative qu’il faut s’ancrer. Le schéma développé par Vilem Flusser, intégrant l’histoire de l’écrit comme figure abstraite de la représentation iconique, est une des figures possibles de cet ancrage. à compléter par l’expérience en amont de la constitution comme représentation : enquête d’Hérodote, témoignages recueillis par Pline, dessins transmis à Dürer par observateurs directs du rhinocéros à Lisbonne, ou mort sur la côte à Gènes. C’est cette fonction même qui, en devenant appui, nous ouvre une relecture des oeuvres dont l’image s’est réifiée dans le livre.

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Dans le saut mental qu’est de penser la littérature (l’écrit) comme fonction, mieux se représenter le double obstacle : le premier est contingent, on pense depuis la figure actuelle, c’est-à-dire le livre, et non pas l’expérience qui y mène, donc l’expérience de l’auteur et son propre chemin, incluant les conditions arbitraires de ce chemin, vers la bascule de représentation, ou la sédimentation que nous constituons rétrospectivement comme telle ; le deuxième est structurel : l’ordre de hiérarchie d’une parole légitimée hors de celui qui la prononce et la transmet – appelons ça le syndrome Moïse –, alors que ce qui compte c’est un la montagne, deux que Moïse y monte et qui il est. S’ajoutent des obstacles mineures : personnalisation de l’écrivain au XVIIe (quand s’invente le mot) et sa fétichisation au XIXe. Mais c’est bien le saut essentiel que nous aurions à effectuer pour penser la transition numérique : reposer l’écrit dans les usages (ou la bascule, l’excès, la limite de ces usages) qui constituent qu’on en fasse recours.

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Entrer alors dans un espace de constitution de récit qui primerait sur les formes toujours provisoirement stabilisées de ces récits. Il n’y a pas de hiérarchie du lire, il y a le primat de l’interrogation de la communauté sur elle-même, et des différentes structurations, individuelles, collectives, symboliques de cette interrogation. Dans la phrase de Blanchot : « la littérature, c’est le langage mis en réflexion » il y a ce geste de constitution, qui passe avant même la massive sédimentation historique qui constitue la littérature comme corps. Ce geste, il est perceptible dans l’intérieur des usages numériques les plus conditionnés par les armes de normalisation massives et sur-concentrées de l’époque – littérature est ce qui le retourne et le produit comme interrogation. Les formes neuves de récit sont ces micro-renversements partant de la peau même.

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Caractère orphique du récit web, comme de toute autre précédente mutation du récit : y avancer par goût et nécessité, et non par intentionnalité. Il ne nous est pas visible dans ce qu’il déplace (on a trop à faire avec le matos, les codes, les mots aussi d’ailleurs, et le monde qu’ils disent). Ce qu’on fait, et ce qu’on déplace aussi bien, ne nous est lisible que rétrospectivement, mais seulement perceptible dans ce que font les autres. D’où l’importance de l’étude des précédents sauts formels, dans leur arbitraire, et surtout pas comme intentionnalité (ô nos pauvres livres de français d’autrefois).

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La littérature s’est constamment interrogée sur sa technologie, et a fait de cette interrogation matière même de son récit. Cela vaut depuis les livres « salis du menton » de Martial, cela vaut – émotion ici à quelques centaines de mètres de l’Hôtel-Dieu où exerçait Rabelais – de son « qu’il n’est tel que de faucher en esté en cave bien garnie de papier & d’encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas ». Cela vaut pour l’imprimerie du père Séchard dans Illusions perdues, et paradoxe chez Proust : retour amont vers les mécanismes de parole ou de pensée de Bergotte et Elstir dans leur travail d’écrivain ou de peintre. Paradoxe pour nous-mêmes : incontournable la pensée technologique de notre geste de littérature, et nécessité jusqu’à l’emploi des mots (qui aujourd’hui aurait besoin d’employer le mot étrange, deux consonnes un chiffre, de « mp3 », qui pourtant a eu fonction aussi décisive et symbolique, mais un temps encore plus bref que nos « 45 tours » d’autrefois, mot probablement tout aussi incompréhensible désormais ?

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Dans la difficulté du saut mental à sortir du champ de l’écrit pour refonder notre interrogation depuis des usages en mouvement, la séparation très progressivement instituée (l’arborescence de l’Encyclopédie au temps de Diderot ?) des champs de l’interrogation commune. La technologie – lentilles, alambics, peau de chat, herbiers – n’a jamais été séparée de l’interrogation scientifique (mais elle a mis du temps à la rejoindre, voir Tycho Brahé ou Eureka), elle s’est dissociée de l’interrogation proprement littéraire. On en est à catégoriser la rubrique arts et sciences, ou à s’étonner qu’un philosophe comme Simondon, et c’est bienveillant et condescendant, nous ouvre à la beauté et l’histoire de l’objet technique. Mais qu’on se réimmerge dans le recours au langage depuis l’interrogation technique ou scientifique, le récit inauguré s’ancrera de lui-même dans le lieu ou l’usage qui l’a produit : ça vaut pour Prose pour le Transsibérien comme ça vaut pour Samuel Beckett dans Mal vu mal dit, quand les deux extrémités d’une phrase supposent que le locuteur ait traversé un mur. Nous avons toujours exclu Etienne Binet de la littérature, saurons-nous aujourd’hui éviter l’exclusive ?

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Si la littérature numérique a raté son coup, ce n’est pas si grave : le numérique invente sa propre lecture. (Prendre très au sérieux cet axiome.)

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L’histoire du livre et de l’écrit a-t-elle pris suffisamment au sérieux l’immense histoire de l’oralité ? On l’a laissée aux linguistes. Internet rouvre à une nouvelle oralité : non pas celle du document sonore partagé (même si SoundCloud est une expérience fascinante) mais ce qui s’en inaugure par la vidéo virale. Dans l’économie de l’attention massivement déplacée par YouTube, c’est la posture physique et la qualité d’improvisation orale des YouTubers à succès qui passe avant toute définition de contenus, avant toute sociologisation du phénomène. Oralité qui vaut aussi pour le statut et l’article Facebook, avec remontée vers une pratique écrite savante qu’elle déplace, réorganisant un autre statut du livre – exemple majeur ces jours-ci avec les Partages d’André Markowicz.

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La mise en avant actuelle, pas seulement symbolique mais administrative et sociale (les cotisations Agessa, l’obtention de bourses et résidences) de « l’auteur qui vit de sa plume » (et la permanence de cette métaphore largement obsolète) : ce n’est valide ni pour Flaubert, ni pour Proust, ça l’est pour Céline après Le voyage. C’est terrifique pour la poésie, vague qui s’est dessinée bien avant le web, ça en prend le chemin pour la prose : ceux de ma génération quittaient tout travail salarié dès le premier livre, c’est fini. La réorganisation interne des flux financiers dans les maisons d’édition est un facteur de bouleversement bien autrement consistant que le numérique. Les modèles économiques de substitution fournis par le web sont mesurables : les micro-bassins d’emploi que multiplient une myriades de toutes petites structures entrepreneuriales dépassent de loin l’érosion ou le tassement des emplois traditionnels dans le livre (accessoirement, ce serait bien qu’un jour les institutions de formation aux « métiers du livre » le comprennent, c’est encore loin d’être le cas). Les modèles économiques de substitution pour la création sont encore naissants : montée en puissance non encore stabilisée mais qui aura probablement saturation du crowdfunding, modèles de rémunération sur objets dérivés (aux YouTubers américains tee-shirts et casquettes suffisent, pour nous c’est plus compliqué), facteur aggravé par l’inégalité de bassin-ressource : probablement un facteur moyen de 1 à 100, si on regarde les abonnés Twitter ou YouTube. Donc, on n’en vivra pas . Mais la littérature s’en est toujours largement accommodée dans son histoire : à nous de bâtir la phase actuelle de l’histoire en court-circuitant cette instance – ce n’est plus le système actuel des droits d’auteur qui peut y fournir, quelle que soit la démarche interventionniste de l’État et la multiplication des ponctions. Qu’on nous accorde plutôt (c’est un problème qui dépasse la création artistique) un peu plus de liberté dans des modèles sociaux alternatifs – pensez que je m’acquitte chaque année d’une « taxe immobilière forfaitaire pour les entreprises de service », 450 € parce que je travaille chez moi (ou bien là où je suis) depuis mon ordinateur portable).

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Est-ce qu’une visite d’ordinateur remplacerait toutes les réflexions accumulées ici ? Probablement, mais elle ne t’en dispense pas, toi.

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En revenir toujours à ça : où trouver un point d’ancrage à nos énonciations nouvelles, celles depuis lesquelles s’organise notre prise de récit, qui ne soit pas depuis une transposition de l’histoire de l’écrit, appelant implicitement à sa continuité, y compris dans la période de transition où les systèmes se superposent , et que le lire numérique, dans sa préhistoire mais son irréversible, n’est pas à son avantage ? Travailler sans cesse ce saut mental, oser l’écartèlement, les usages et le savant.

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Privilégier le labo, pour l’auteur, ne facilite pas la vie. Rester accroché à la planche en dérive des vieux usages, mais avec sa photo dans les journaux, ce n’est pas forcément pourtant un avantage : ils ont cependant la loi du nombre, les prix et le pilon, tout va bien.

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Les gens qui vous disent : « Ah il y a longtemps que je ne suis pas allé sur ton site. » Les gens qui vous disent : « Et toi, quelles sont les nouvelles ? »

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Un seul blog n’invente pas la littérature numérique. Cent ou quatre cents blogs en composent à peine le laboratoire. Allons à quatre mille et on verra. Comment le durcissement actuel met à mal les jeux collectifs, quel dommage. Nous avançons dans le tunnel.

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Que les formes actuelles de prise de récit neufs se sont toujours amorcées avant le support qui les appelle de façon nécessaire : cela vaut de Rabelais à Michaux.

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Vers une solubilité de l’idée de publication ? Elle se constitue historiquement, mais postérieurement à la tablette, elle s’industrialise dès le rouleau. Devient circulation généralisée avant l’imprimerie. Y travaille en permanence le concept de temps, délai avant fixation technique, délais et durée de circulation et disponibilité : le livre imprimé innove (POD) mais ne propose pas de rupture avec ces schémas. Lorsque nous raccourcissons ces schémas (publication blog, là où l’écriture d’un Kafka ou d’un Maupassant est tout aussi bien incrémentée au quotidien), nous restons dans la continuité de cette histoire (si parfaitement formalisée par Baudelaire dans Le peintre de la vie moderne). La publication immédiate et éphémère (Snapchat, ou enfouissement de la time line Facebook) ne l’annule pas, mais représente aussi un saut qualitatif : et pourquoi les formes de récit que nous inaugurons ici n’appartiendraient pas à la continuité du saut en avant littéraire ?

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Vous avez essayé de lire Proust en le tenant derrière votre tête et en ne s’arrêtant jamais du début à la fin ? Lu récemment cet argument pour une prétendue valeur absolue du cinéma en salle par rapport au cinéma sur ordinateur : qu’on est face à l’écran avec projection surgissant de derrière nous, et l’impossibilité de diviser l’attention temporelle liée à la séance.

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Il nous manque un verbe qui dise de façon intransitive (comme lire ou écrire ont un usage intransitif) l’action – ou l’exploration, ou la méditation, ou le laboratoire, ou l’exécution – liée à notre temps ordinateur. Orditer n’est pas très beau, et chaque solution comporte un aspect réducteur. Les camarades anglophones ont contourné la question avec une expression nominale : laptop club. C’est l’ablation même du verbe qui fait que je la reprends à mon compte.

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Fractalité y compris de l’historicité : par rapport à la constitution de l’écrit, par rapport à l’histoire du livre, par rapport à l’histoire des technologies numériques (un bon quart de siècle pour moi) et l’histoire du web depuis l’ADSL (une bonne dizaine d’années, saut correspondant à l’arrivée du multi-tâche sur nos écrans d’ordi personnels, et la mise à disposition individuelle des bases de données pour le blogging). Mais même le mot fractalité fait un peu vieux, maintenant que nous en appréhendons mieux le processus mental.

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Interpellé hier sur le fait que mon histoire d’auteur de l’imprimé rendrait légitime mon travail sur le web. Mais en marchant sur le boulevard Saint-Germain, où les librairies sont remplacées par le luxe et la fringue, j’aimerais bien savoir où serait le territoire de cette constitution symbolique – et ce n’est pas en nier la survivance. En tout cas, dans mes deux semaines de San Francisco cet été, et les visites des immeubles empilant les start-up, non. Par contre, devant l’immeuble Firefox, et cet étrange stèle avec les noms de tous les contributeurs principaux de l’élaboration du navigateur qui est notre principal outil de lecture au quotidien, retrouver le nom de mon ami Karl, oui. Mais ce n’était même pas le lieu d’y répondre.

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La structuration dans le cerveau des idées fortes est lente. Ce qui n’excuse rien. Mais tendrait à confirmer que c’est bien la structuration même qui se redéploie depuis un autre ancrage.

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De la difficulté à concevoir comment l’importance prise par le conversationnel dans les usages web (André Gunthert l’a montré pour les images, et pourtant c’était a priori un écart plus grand) peut nourrir des formes savantes de récit web. Ça nous est relativement plus aisé de nous le figurer en repensant à la même importance depuis le roman épistolaire, de Sévigné à Rousseau et Diderot, et les survivances (en tout cas, formellement) de la forme épistolaire jusque fin XIXe. On arrive à sauter de l’un à l’autre, et pourtant il y a combien d’années que nous avons cessé, pour nous-mêmes, le commerce épistolaire ?

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De même qu’il y aurait à faire une sociologie des grands YouTubers anglophones du point de vue du recours à un modèle social (transition à la vie adulte en tant qu’adolescents projetés, mais gardant l’adolescence comme référent – en tant que public comme en tant que logique personnelle, Roman Atwood par exemple), mais qu’on laissera ce travail aux Bill Bryson à venir, nous concernerait plus une sociologie narrative de YouTube : la récurrence journalière, le script linéaire de ces formes brèves, l’adresse narrateur-public, ou le narrateur représenté lui-même en tant que locuteur sur l’image, ou le rôle des personnages d’appui récurrents. Ce qui met d’autant plus en valeur celles et ceux qui éditorialisent leurs vidéos selon un univers de règles sinon esthétiquement bousculées, esthétiquement énonçables. Une bonne part sans doute du respect voué par les YouTubers à diffusion massive vis-à-vis de Casey Neistat, dont le public est beaucoup plus restreint (1/4 de Roman Atwood). Mais la question n’est pas de se positionner en observateur, elle renvoie au contraire à la technique : à nous de nous approprier ce champ, en tant qu’il se formule dans le champ esthétique autant que dans le champ social. Ce n’est pas la littérature au moyen de YouTube, c’est s’approprier un mode spécifique du langage, sans quitter sa détermination littéraire, mais dont le vecteur d’intervention s’établit dans un autre support. Et il reste de la place.

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De la rareté que c’est encore, dans les colloques ou dans les prises de position d’auteurs, à se positionner discursivement depuis une place de producteur de contenu. Comment cette idée même passe avant la spécificité de ces contenus : elle n’abolit rien de l’exigence (esthétique, formelle, poétique), mais elle repousse du coude le support pour nous repositionner dans notre responsabilité – ou, accessoirement, notre nudité.

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La littérature a toujours gagné à se risquer dans l’éphémère.

| N + 1 |

To be continued.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 septembre 2015 et dernière modification le 19 avril 2016
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