la chambre double #14 | cette pluie

retour sur quelques éléments autobiographiques tus jusqu’ici


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Ancient winter woods – moss – great boles – twisted branches – dark – ribbed roots – always dripping... #213

L’endroit où Audeau nous avait fait garer la voiture (Douteau était là aussi) n’avait rien d’extraordinaire. Une petite route qui montait à droite après le village de..., puis une étroite ligne droite sur le plateau désolé, étouffé par une longue ligne de pylônes en oblique, et striée de clôtures, avec la ponctuation d’auges pour du bétail, quoique je n’y ai jamais vu de bétail.

On passait un hameau avec encore une église et un bureau de poste (les deux pareillement condamnés), et là c’était une brusque descente en virage, avec un pont et une très minuscule rivière en bas. On s’était garé sur un genre de dégagement pour tracteur et on avait marché. Pas si longtemps, je dirais 30, 40 minutes puisque j’ai refait le chemin régulièrement. La première fois seule m’avait paru plus longue.

Une remontée assez raide dans un terrain boisé et broussailleux, puis à nouveau la zone de plateau, mais cette fois les clôtures à bétail très éloignées. Le chemin allait assez droit, et rejoignait le haut d’une sorte de brusque entaille.

Tout cela existe toujours, les cartes IGN en donnent le détail – mais sauraient-elles donner la sensation qui nous prenait ici ? Des arbres comme hiératiques, enfermant le sol sous leur ombre, des lichens pendant à leur tronc. Une table de pierre sans ornements surmontée maintenant d’une croix, mais d’évidence le rocher sur laquelle elle était bâtie attestait un lieu de culte bien antérieur.

Je ne dis pas qu’il y a un secret à tout cela : j’en connais bien une dizaine, dans différents départements du vieux pays de France, de ces lieux qui conservent leur pouvoir. J’y ai eu quelques expériences remarquables – ils les favorisent. À chacun d’élire les siens,

Ce n’est pas une garantie : j’en ai vu laminer plusieurs, comme Tréhorenteucq, dont le vieux Gracq aimait tellement que je lui en apporte les nouvelles, devenu une promenade familiale creusée au bulldozer. Je n’ai jamais mis Audeau en contact avec Gracq, je crois que l’un comme l’autre seraient restés en défiance – des savoirs trop distincts. Audeau ne s’intéressait à la littérature qu’en tant qu’elle complétait ses études, et Gracq aurait considéré ses expériences comme de l’ésotérisme ou au mieux du folklorisme.

Nous y sommes allés deux fois avec Audeau. J’y suis retourné, seul, après le décès de Douteau.

À certain endroit, et alors que le temps restait parfaitement sec tout autour, une sorte de fine pluie gouttait lentement des arbres. Audeau, avec cette ironie froide qu’il avait parfois, nous avait mis tous deux au défi, Douteau et moi, d’expliquer le phénomène.

Plus loin, dans un à-pic de la roche calcaire, un renfoncement témoignait d’occupation pré-historique, on y avait d’ailleurs autrefois pratiqué des fouilles, exhumant des os de rennes gravés, mais il restait aussi parfaitement sec.

Quand je suis retourné, seul, après le décès de Douteau, j’étais resté longtemps sous cette pluie inexplicable et fine. Le temps d’hiver était parfaitement clair ce jour-là, et le sol gelé très dur sous le pas.

Audeau nous en avait prévenu avec quelque solennité, au deuxième voyage, dans la voiture au retour : si un jour, en cet endroit précis, cette pluie cessait, les temps pour la communauté humaine seraient sombres et chaotiques.

J’y suis retourné il y a peu. Les arbres étaient secs, et de la pluie inexplicable nulle trace.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 octobre 2015
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