H.P. Lovecraft | Un air glacial

d’un au-delà de la mort dans les mansardes du New York surchauffé



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introduction

Une histoire d’un bloc, 20 pages, 29 paragraphes – chaque paragraphe, façon Lovecraft, déterminant une nouvelle et unique figure narrative.

À nouveau l’opposition de la vieille Europe et de la grande capitale moderne où elle vient cacher ses fantômes. À nouveau le franchissement des lois ordinaires de la réalité, en passant par l’écriture d’un lieu, insérant ce lieu dans l’évidence du présent : la 14ème rue Ouest à New York, et la très précise disposition des chambres, couloirs, escaliers d’une maison meublée.

À nouveau une langue très dense, où ce qui décrit le narrateur c’est son usage même de la syntaxe, un peu raidie, un peu ancienne, comme dans un film on travaille l’éclairage.

Refusé par Weird Tales, « Cool Air » a été publié pour la première fois dans les Tales of magic and mystery, n° 4, en mars 1928 – H.P. Lovecraft touchera 18,50 $ de droits d’auteur.

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H.P. Lovecraft | Un air glacial


Vous me demandez de vous expliquer pourquoi je suis effrayé d’un simple courant d’air ; pourquoi je redoute par-dessus tout d’entrer dans une pièce glaciale, et semble dégoûté et nauséeux toute la soirée, quand la fraîcheur du soir remplace la chaleur d’un bel après-midi d’automne ? Il y a ceux qui disent que je réponds au froid comme d’autres à une mauvaise odeur, et je serais le dernier à le désavouer. Mais ce que je vous dois, c’est de vous raconter la plus horrible des circonstances que j’eus jamais à affronter, et vous laisser juger si cela constitue une explication acceptable ou pas de ma singularité.

C’est une erreur de croire que l’horreur est inextricablement associée à l’obscur, au silence, à la solitude. Je l’ai rencontré dans la brillance d’un bel après-midi, dans la pleine rumeur de la grande ville, et la pauvre promiscuité d’un meublé avec à mes côtés deux témoins irréfutables et une femme d’un prosaïque bon sens. Ce printemps 1923, j’avais obtenu d’un magazine de la ville de New York quelques piges médiocres et ennuyeuses ; et, incapable de subvenir au moindre loyer, j’errais d’une pension à bas prix à une autre, essayant de trouver une chambre qui ait au moins la décence d’être propre, un mobilier qui ne soit pas en miettes, et un prix adapté à mes moyens. Il m’apparut vite que je n’avais le choix qu’entre un mal et un autre, mais après quelque temps je trouvai 14ème rue Ouest une pension qui me dégoûtait un peu moins que les autres où j’étais passé.

Il s’agissait d’une maison de pierre ocre, de trois étages, qui devait dater des années 1840, et dont la façade de marbre et de bois d’une splendeur quelque peu maculée plaidait pour qu’elle descende d’une opulence à meilleur niveau de goût. Les chambres étaient grandes et hautes de plafond, décorées d’un papier peint impossible et ridiculement ornées de corniches de stuc, qui y maintenaient un déprimant sentiment de moisi et d’obscurs relents de cuisine ; mais les planchers étaient propres, le linge à peu près convenable, et l’eau chaude pas trop souvent tiède ou carrément absente, et j’en vins à la considérer comme le lieu le plus adapté où hiberner jusqu’à ce que je puisse recommencer à vivre. La propriétaire, plutôt souillon, une Espagnole légèrement barbue du nom de Herrero, ne venait pas me bassiner de critiques à propos de l’ampoule électrique allumée bien trop tard dans ma chambre du troisième étage ; et mes colocataires était aussi impassibles et non-communicatifs qu’on pouvait le souhaiter, puisque principalement des Espagnols juste au-dessus du niveau le plus rudimentaire et le plus grossier. Il n’y avait que le vacarme des voitures dans la rue et au carrefour à provoquer la principale nuisance.

J’étais là depuis trois mois quand survint le premier incident bizarre. Un soir, vers huit heures, j’entendis un bruit de plancher qu’on éclabousse, et cela me remit en conscience l’âcre odeur d’ammoniaque que je respirais depuis quelque temps. Regardant en l’air, je vis que le plafond était mouillé et s’égouttait ; la fuite venait apparemment du coin, côté de la rue. Inquiet de remonter de la chose à sa source, je dégringolais à l’entresol prévenir la propriétaire ; et elle m’assura que tout cela serait très vite remis en ordre.

« Le doctère Muñoz, s’écria-t-elle tout en grimpant les escaliers devant moi, il sé rémis à sa chimie. Il sé trop méléde pour se ségner lui-même – et méléde et méléde plis en plis – mé il vé personne pér l’aider, personne. Il être vrai bizérre dans sa mélédie – toute journée prendre bains drôle d’odeur, et ça ne peut pas le réchauffer ou le rémettre. Il fait sé ménage tout seul – cé pétite chambre elle est pleine bouteilles et méchines, et il travaille pas comme doctère. Mais lui très grand avant – mon père dans Barcelona entendu parler lui – et maintenant seulement il guérit lé plombier qui avait blessé lui soudain. Il plus sortir, juste sur lé toit, et mon fils Esteban il lui monter la manger et lui prendre linge et apporter médicament et la chimie. Madre de Dieu, lé sel d’ammoniaque que lé monsieur sé sert quand lui aller mal ! »

Madame Herrero disparut dans l’escalier du troisième étage, et je revins à ma chambre. La fuite d’ammoniaque avait cessé, je nettoyais ce qui avait coulé et ouvrit la fenêtre pour aérer, tandis que j’entendais le lourd pas de la propriétaire au-dessus de moi. Du docteur Muñoz je n’avais jamais entendu parler, il vivait sans bruit et discrètement, à part de temps en temps les bruits d’une machine à essence. Je me demandai un moment quelle étrange affliction avait pu le frapper, et si son refus obstiné de la vie extérieure n’était pas le résultat d’une pure excentricité non fondée. C’était peut-être banalement, pensai-je, la marque extérieure du pathos qui avait saisi une éminente personne, tombée dans un tel état social.

Et je n’aurais peut-être jamais connu le docteur Muñoz sans cet incident cardiaque qui me frappa à l’improviste une fin de matinée, alors que j’écrivais dans ma chambre. Les médecins m’avaient prévenu du danger de ces attaques, et je savais qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Me souvenant de ce que la propriétaire avait raconté à propos de l’invalide soignant l’ouvrier blessé, je me traînais à l’étage au-dessus et frappais faiblement à la porte au-dessus de la mienne. À mon appel il fut répondu en anglais correct, par une voix curieuse, comme à distance sur la droite, demandant mon nom et ma profession ; et ces choses étant dites, on m’ouvrit la porte juste à côté de celle où j’avais frappé.

*

Un courant d’air glacial m’accueillit ; et comme ce jour était un des plus chauds de la fin juin, je frissonnai quand je franchis le seuil pour entrer dans un grand appartement dont la décoration riche et de bon goût me surprit, en haut de cet antre miteux de saleté. Un lit confortable qui dans le jour se repliait en sofa, du mobilier d’ébène, des tapisseries somptueuses, de vieilles peintures, et des étagères patinées pour accueillir les livres dont il convient à un gentleman de disposer pour l’étude, plutôt qu’un impersonnel meublé en location. Je remarquai que la pièce donnant sur le couloir, située juste au-dessus de la mienne – la « pétite chambre » dont avait parlé Mme Herrero était principalement le laboratoire du docteur ; et que son quartier d’habitation principale c’était cette vaste pièce attenante, agrémentée d’alcôves et d’une grande salle de bain contiguë qui lui permettaient d’abriter des regards ses affaires et placards ou toute commodité utilitaire. Le docteur Muñoz était d’évidence un homme de haute naissance, de goût et de culture, avec discrimination.

La personne qui se tenait devant moi était de petite taille, mais parfaitement proportionnée, vêtu d’une façon quelque peu guindée mais de parfaite coupe et tissu. Un visage au front de penseur, où la maîtrise de l’expression n’était parasitée d’aucune arrogance, ornée d’une large barbe gris acier, et sur un nez aquilin, son pince-nez surmontant à l’ancienne mode deux yeux noirs profonds qui donnaient un côté arabe à une physionomie sinon à dominante ibère et celte. Des cheveux épais et bien peignés qui prouvaient le recours ponctuel à un coiffeur, qu’une raie organisait de part et d’autre du front ; en tout cas la parfaite image d’une intelligence évidente et d’un sang et d’une lignée supérieurs.

Et pourtant, aussitôt que j’aperçus le docteur Muñoz dans ce violent courant d’air froid, je ressentis une sourde répugnance, que rien dans son aspect ne justifiait. Sinon le teint livide de sa peau et la froideur du contact pouvaient donner une base matérielle à cette sensation, et, tout aussi bien, ce que je savais de la maladie qui le rendait invalide auraient pu expliquer ces choses. C’est peut-être aussi ce froid singulier et soudain qui m’affectait ; une telle fraîcheur était anormale un jour si chaud, et l’anormal provoque toujours l’aversion, la méfiance, la peur.

Mais la répugnance se convertit rapidement en admiration, une fois que l’immense talent de l’étrange docteur me devint manifeste, en dépit de la froideur de glace et de la faiblesse de ses mains qui semblaient dépourvues de sang. D’évidence, il comprit ma situation d’un regard, et s’en empara avec l’art d’un maître ; et il me rassura à l’instant, d’une voix finement modulée mais étrangement caverneuse et sans timbre, m’expliquant qu’il était le plus résolu et acharné des ennemis de la mort, et avait engouffré sa fortune et perdu tous ses amis dans une bizarre expérience consacrée à l’extirper et la confondre. On aurait dit qu’il portait en lui quelque chose d’un fanatisme résiduel, et il continua de façon presque volubile tandis qu’il m’auscultait la poitrine, puis préparait la potion convenable avec les médicaments rapportés de la petite pièce laboratoire. D’évidence, la société d’un homme bien né lui était ne rare nouveauté dans ce contexte miteux, et plus il parlait, plus la mémoire des jours meilleurs s’emparait de lui.

Sa voix, même si étrange, était au moins apaisante, et je ne pouvais même pas déceler sa respiration tandis que ses phrases roulaient avec fluidité et bienveillance. Il tenta de m’écarter de mes soucis en me parlant de ses théories et ses expériences ; et je me souviens de comment il me consola avec tact de la faiblesse de mon cœur en insistant sur le fait que la volonté et la conscience sont plus fortes que la vie organique en elle-même, de telle façon qu’étant donné un corps humain originellement en bonne santé et bien préservé, la science peut aider à renforcer ses particularités et maintenir son activité nerveuse malgré les plus sérieux affaiblissements, défauts ou même arrêt dans l’ensemble de ses organes spécifiques. Il pourrait même, dit-il comme en plaisantant, m’apprendre à moi comment vivre – ou au moins disposer d’une sorte d’existence consciente – sans le service de mon cœur ! Pour ce qui le concernait, il souffrait des complications d’une maladie qui lui imposait un régime incluant la stricte obligation d’un froid constant. Toute élévation significative de la température, si elle se prolongeait, pouvait l’affecter fatalement ; et la réfrigération de son appartement – entre 12 et 13 degrés Celsius –, il la maintenait par un système d’absorption à refroidissement par ammoniaque, dont j’avais si souvent entendu la pompe entraînée par un moteur à essence depuis ma chambre à l’étage du dessous.

Soulagé de ma crise dans un délai d’une merveilleuse brièveté, quand je quittai le lieu hivernal j’étais devenu un disciple dévot du génial reclus. Depuis lors, je lui rendis de fréquentes visites, emmitouflé comme je pouvais ; l’écoutant me parler de ses recherches secrètes et de leurs conclusions horribles, tremblant même lorsque sur les étagères de sa bibliothèque je feuilletais d’anciens volumes surprenants et singuliers. Je dois ajouter que j’étais dès lors à peu près guéri de mon infirmité par des prescriptions audacieuses. Il semble qu’il ne méprisait pas les vieilles incantations médiévales, il était même possible qu’il accorde foi à ces formules cryptiques, recelant selon lui des stimuli psychologiques rares, qu’on pouvait imaginer avoir des effets considérables sur la substance du système nerveux, comme sur les pulsations organiques qu’elles contrôlaient. Et je fus ému de ses récits concernant le vieux docteur Torres de Valence, qui avait partagé son art avec lui, il y a dix-huit ans, lorsque la présente maladie s’était emparée de son être. Mais à peine le vénérable praticien avait-il sauvé son collègue qu’il succombait lui-même au sinistre ennemi qu’il avait combattu. Peut-être la tension avait-elle été trop grande ; puisque, le docteur Muñoz me le laissa clairement supposer, même sans entrer dans le détail, les méthodes de guérison employées avaient été des plus extraordinaires, incluant des procédés et des étapes que les médecins plus conservateurs n’auraient pas approuvées.

À mesure que s’enchaînaient les semaines, j’observais avec regret que mon nouvel ami, d’évidence, perdait lentement mais inévitablement de son assise physique, comme madame Herrero l’avait laissé entendre. L’aspect livide de son apparence s’intensifiait, ses mouvements musculaires ne se coordonnaient plus parfaitement, et à son esprit et sa volonté il fallait plus de récupération pour la moindre initiative. Aucun de ces tristes changements ne lui était imperceptible, et sa conversation comme son expression prirent peu à peu un air d’épouvantable ironie qui ressuscita en moi quelque chose de cette indicible répulsion que j’avais d’abord éprouvée.

Il lui vint d’étranges caprices, se prenant d’une prédilection pour les épices exotiques et les encens d’Égypte, de telle façon que sa chambre sentait comme la crypte d’un Pharaon de la Vallée des Rois. Dans le même temps, sa demande d’air glacial s’accrut, et je l’aidais à amplifier la condensation ammoniacale, augmenter la charge de la pompe et la pression de la machine à réfrigérer pour qu’il puisse baisser la température jusqu’à être entre 2 et 4 degrés, puis finalement descendre sous zéro ; la salle de bain et le laboratoire étant bien sûr moins refroidis, pour éviter le gel de la plomberie, et ne pas léser les processus chimiques. Le locataire qui jouxtait son appartement se plaignant de l’air gelé passant par la porte mitoyenne, je l’aidai à suspendre de lourdes tentures pour y remédier. Une sorte d’horreur grandissante, outrée et morbide, semblait s’emparer de lui. Il parlait sans cesse de la mort, mais se mettait à rire en damné quand on s’enquérait timidement de ses souhaits et instructions funéraires.

Tout cela considéré, il devint un compagnon déconcertant, voire terrifiant ; mais, dans ma reconnaissance pour ma guérison, je ne pouvais l’abandonner aux étrangers qui l’entouraient, et j’avais pris en charge l’entretien de sa chambre, veillant chaque jour à ses soins, engoncé dans un lourd pardessus dont je m’étais muni spécialement pour cela. Je m’acquittais aussi de l’essentiel de ses achats, et me justifiais évasivement de la destination des produits chimiques qu’il commandait aux drogueries et laboratoires de la ville.

Une panique palpable, grandissante et inexpliquée semblait envahir son appartement. La maison tout entière, comme je l’ai dit, sentait le moisi, mais – en dépit de tous les épices et encens, et l’âcre chimie des bains qu’il prenait maintenant sans cesse, insistant pour que ce soit seul et sans aide – l’odeur de sa chambre était bien pire. Je me doutais que ce devait être en rapport avec son affection, et frissonnais quand je pensais à ce que pouvait être cette affection. Mme Herrero se signait quand elle le voyait, et me l’abandonna sans réserve ; n’acceptant même plus que son fils Esteban continue à faire ses commissions. Quand je lui suggérai de consulter d’autres médecins, le malade se mit dans une rage comme on ne l’en aurait cru capable. Il craignait évidemment l’effet physique des émotions violentes, même si sa volonté et ses forces physiques fondaient plutôt qu’elles ne diminuaient, et il refusait de rester alité. La fatigue des premiers jours de maladie laissa place au retour d’une fière résistance, comme s’il voulait hurler sa défiance au démon de la mort, même quand son plus vieil ennemi l’embrassait. Il abandonna pratiquement toute idée de s’alimenter, que je n’avais jamais connu chez lui qu’une formalité ; et seule sa puissance mentale semblait le préserver de l’effondrement total.

Il prit l’habitude d’écrire de longs documents qu’il cachetait avec soin et accompagnait d’instructions pour que je les transmette après sa mort à certaines personnes qu’il me désigna – pour la plupart, des lettrés de la côte est de l’Inde, mais parmi eux un médecin français autrefois réputé, que généralement on pensait mort, et à propos duquel on avait émis les légendes les plus invraisemblables. Et qui se passa fut que je brûlai tous ces papiers sans les envoyer ni les ouvrir. Son aspect et sa voix devenaient plus effrayants chaque jour, et sa présence presque insupportable. Un jour de septembre, un électricien qui était venu réparer sa lampe de bureau l’aperçut sans être prévenu, et le résultat en fut une crise d’épilepsie ; et le fait est qu’il la soigna à la perfection tout en restant lui-même hors de vue. L’homme, pourtant, avait traversé toute l’infamie de la Grande Guerre sans avoir jamais encouru la moindre peur.

*

Enfin, au milieu d’octobre, l’horreur de l’horreur survint avec une soudaineté stupéfiante. Un soir vers 11 heures la pompe de la machine réfrigérante se grippa, de sorte qu’en moins de trois heures la condensation ammoniacale deviendrait impossible. Le docteur Muñoz me prévint par des coups sur le plancher, et je travaillé désespérément à réparer la panne, tandis que mon hôte proférait des malédictions dans un ton si loin de la vie, et d’une hypocrisie si manifeste que cela surpassait la description. Mes efforts d’amateur, cependant, se révélèrent vains ; et quand j’eus apporté la pièce mécanique à un garage du voisinage qui avait un service de nuit, nous apprîmes que rien ne pouvait être fait avant le matin, et qu’on puisse se procurer un piston neuf. La colère et la peur de l’ermite moribond s’accrurent dans des proportions grotesques, avec pour effet de briser ce qui lui restait de force physique ; un spasme lui fit porter les mains à son visage et se précipiter dans la salle de bain. Il en ressortit à tâtons, le visage dans un bandage serré, et je n’ai jamais plus revu des yeux.

La froideur de la chambre avait sensiblement diminué, et vers 5 heures du matin le docteur repartit dans la salle de bain, me suppliant de lui commander toute la glace que je pourrais obtenir dans les drugstores ou les cafés. Et quand je revenais de mes aller-retours parfois décourageants et laissai mon butin devant sa porte close, j’entendais un bruit d’éclaboussures sans repos, et une voix rauque croassant le même ordre : « D’autre, d’autre ! » Enfin survint une chaude journée, et les boutiques ouvraient une par une. Je demandais à Esteban de me relayer pour le fournir en glace, tandis que je partais en quête du piston pour la pompe, ou d’aller se procurer le piston pendant que je me chargeais de la glace ; mais, soumis aux instructions de sa mère, il refusa absolument.

Finalement je requis un tire-au-flanc miteux que je trouvai au coin de la 8ème avenue pour fournir le malade en glace achetée dans une petite boutique où je le présentai au marchand, et m’engageai dans la tâche de trouver un piston pour la pompe, et d’un ouvrir compétent pour l’installer. Et cela semblait interminable, et j’enrageai autant que l’ermite quand je vis les heures s’accumuler à mesure que je les perdais, sans respirer ni manger, en vains coups de téléphone et une quête erratique de boutique en boutique via le métro ou les bus. Vers midi je trouvai un fournisseur qualifié, loin du centre-ville, et vers 13 h 30 à peu près j’étais de retour à la maison avec le matériel nécessaire plus deux mécaniciens intelligents et énergiques. J’avais fait tout ce que je pouvais, et j’espérais qu’il fût encore temps.

La noire terreur, cependant, m’avait précédé. La maison était bouleversée, et dans le désordre des voix apeurées j’entendis la profonde basse d’un homme priant. Quelque chose de monstrueux était dans l’air, et les locataires marmonnaient en dévidant leurs chapelets à mesure que nous envahissait l’odeur sortant de sous la porte close du docteur. Le tire-au-flanc que j’avais embauché s’était semblait-il enfui en courant, les yeux affolés, peu après sa deuxième livraison de glace ; peut-être le résultat d’une curiosité trop maladive. Il n’avait pu, bien sûr, fermer la porte à clé derrière lui ; maintenant elle l’était, probablement depuis l’intérieur. On n’y entendait aucun bruit sinon une sorte de sourd et lent égouttement sans nom.

Après avoir brièvement consulté Mme Herrero et les ouvriers, et en dépit de la peur qui s’était emparé du plus profond de mes esprits, je suggérai qu’on enfonce la porte ; mais la propriétaire trouva un moyen de débloquer la serrure de l’extérieur en se servant de pinces. Nous avions tout d’abord ouvert les portes de toutes les autres pièces du couloir, et relevé les fenêtres au maximum. Maintenant, le nez protégé d’un mouchoir, nous entrâmes en tremblant dans la maudite pièce orientée au sud, toute illuminée du chaud soleil de début d’après-midi.

Une sorte de traînée noire et mince conduisait de la porte du couloir à la porte de la salle de bain, et de là au bureau, où elle s’était accumulée jusqu’à faire une petite flaque. On y avait affreusement gribouillé au crayon d’une main aveugle, sur une feuille de papier hideusement salie par l’empreinte, quelques derniers mots pressés. Puis la trace menait au sofa et y finissait inéluctablement.

Ce qui était, ou avait été, sur le sofa je ne saurais et n’oserais le rapporter ici. Mais c’est ce que je reconstituai en tremblant des griffonnages de cette feuille de papier dégoûtante, avant que je frotte une allumette et la réduise en cendre ; ce que je reconstituai avec terreur tandis que la propriétaire et les deux mécaniciens s’enfuyaient de cette pièce maudite, pris de panique, pour aller bredouiller leur histoire invraisemblable au plus proche commissariat de police. Des mots nauséeux qui semblaient littéralement incroyables à cette belle lumière du soleil, avec le grondement des voitures et des camions et le vacarme montant de la foule dans la 14ème rue, et pourtant je confesse que je les ai crus. Si je les crois encore, honnêtement je n’en sais rien. Il y a des choses à propos desquelles il vaut mieux ne pas spéculer, et ce que je peux juste dire c’est que depuis lors je hais l’odeur de l’ammoniaque, et peux m’évanouir à la seule sensation d’un courant d’air glacial.

« La fin est proche, disait l’immonde gribouillis. Plus de glace. Le type m’a vu et s’est sauvé. Chaque minute plus chaud, les tissus ne peuvent plus tenir. Je crois que vous avez compris – ce que je disais de la volonté et des nerfs qui préservent le corps quand les organes ont cessé de fonctionner. C’était une bonne théorie, mais elle ne peut valoir indéfiniment. Il y a une détérioration progressive que je n’ai pu anticiper. Le Dr Torres le savait, mais le choc l’a tué. Il n’a pu accomplir ce qu’il devait faire – il devait me placer dans un lieu noir et protégé quand il découvrit ma lettre et me ramena à la vie. Mais les organes n’ont plus jamais voulu fonctionner. J’ai dû le faire à ma façon – par préservation artificielle – puisque, savez-vous, je suis mort à ce moment-là, il y a dix-huit ans. »

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 novembre 2015
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