H.P. Lovecraft | L’appel de Cthulhu

l’un des textes centraux et éternels du mythe Lovecraft



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La version imprimée de ma traduction de L’appel de Cthulhu, première traduction française depuis le texte définitif, dont cette introduction est la postface, est parue chez Points Seuil en mars 2015. La version numérique du roman est disponible sur la librairie Tiers Livre (meilleure vente depuis 2 ans !), et bien sûr dans l’intégrale – ou dans les ressources proposées aux abonnés du site.

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Avec L’appel de Cthulhu on entre dans le premier cercle de l’oeuvre de Lovecraft, là où les fictions s’appuient sur un mythe récurrent, qui d’histoire en histoire se structure et se complète.

Dans les figures de ce mythe, Cthulhu est le plus symbolique, ne serait-ce que pour avoir donné naissance à tout un ensemble de récits d’autres auteurs, en particulier dans les années 1990.

Est-ce que c’est déterminant par rapport à Lovecraft ? Il ne cesse, dans sa correspondance, de le ramener à des proportions plus humbles. Le Necronomicon lui-même, le livre interdit qui retranscrit et transmet ces vieux mythes, a pour auteur un certain Abdul Al-Hazred, qui était le nom inventé dans ses jeux solitaires par Lovecraft enfant, fasciné par les Mille et Une Nuits. Et Lovecraft dira toujours sa dette à ses devanciers, évoquant principalement Lord Dunsany (The Gods of Pegãna, 1905, et Times of the Gods, 1906) pour cette construction d’une cosmogonie fictive en soubassement du récit fantastique.

Et sa première histoire, Dagon, en 1917, pose déjà les grands éléments que The call of Cthulhu, ou plus tard At the moutains of madness pousseront à leur expression définitive.

Compte pour Lovecraft la façon dont le réel le plus ordinaire se renverse sur lui-même. Comment, à notre inquiétude d’être au monde, le réel peut répondre en multipliant cette angoisse même, nous prouvant soudain son immensité hors d’âge, sa nature résolument hors indifférente ou hostile aux maladroites tentatives humaines de se l’approprier ou de le comprendre.

La spécificité de Lovecraft, avec toute sa raideur et ses défauts (l’intériorisation de son échec contribuant à radicaliser – ici aussi – ses énoncés racistes), c’est de chercher à construire l’expression de cette angoisse dans un récit implacable, dont l’objectivité jamais ne puisse être mise en cause, et quelle maîtrise que ces emboîtements de narrateurs, de rapports, d’articles de presse, d’entretiens oraux, et d’utiliser pour cela toutes les armes disponibles par rapport au réel.

Est-ce qu’une part de la magie ne tient pas à cette référence directe aux peintres ou auteurs fantastiques, aux idées nées d’une attention permanente aux avancées scientifiques, et ici – de façon surprenante, lorsqu’il s’agit de décrire enfin la monstrueuse cité engloutie – d’en appeler à l’art contemporain le plus avancé de son temps (dûment nommés, cubisme et futurisme), pour tenter de rendre compte d’une architecture qui renverse les notions de dedans et de dehors, de convexe et concave, et ne pourrait s’envisager qu’à partir d’une géométrie non-euclidienne ?

Étonnez-vous que ça colle ainsi aux rêves, et nous poursuive dans les lueurs ternes du jour.

Mais c’est la construction même, qui fera de ce récit un des plus canoniques de l’oeuvre : tout commence à Providence, évidemment. Arkham n’est pas nommé, alors que Lovecraft parlera souvent de Cthulhu comme faisant partie du « cycle d’Arkham ». Sa première image du rituel violent et secret, il la place en Nouvelle Orléans, pays dont il revient et qui lui a fait une impression profonde, sensible dans son compte rendu de voyage aussi bien que dans ses textes autobiographiques ultérieurs. Mais comment passer de l’ultra-localisé, un rêve à Providence, un raid de police dans les bayous, à une allégorie à échelle de la planète ? On dirait alors que Lovecraft une fois de plus s’embarque à la suite du Poe de l’Arthur Gordon Pym ou de Manuscrit trouvé dans une bouteille à l’assaut du Sud inconnu. Et si le triangle ne suffit pas, qu’est-ce qui empêche le narrateur, en deux lignes, et demi, de se transporter de Sydney à Oslo ? C’est ce déploiement géographique fascinant qui est à la fois le contenu de l’énigme et sa prouesse narrative.

Écrite probablement en août 1926, Weird Tales refusera en octobre 1926 la publication de cette fiction. Idem pour un magazine pourtant bien plus obscur, Mystery Stories. Comment échapper à la remise en cause intérieure, une fois de plus. Est-il un écrivain si caricatural ou médiocre ? Deux ans après, pour service rendu, un de ses amis (Donald Wandrei) demandera à Farnsworth Wright, le fondateur de Weird Tales, de réexaminer son refus, L’appel de Cthulhu sera publié dans le numéro de février 1928, et vaudra à Lovecraft sa première reprise dans un volume d’histoires collectif. Humble début pour un récit des plus fondateurs de l’imaginaire d’aujourd’hui.

Et gardez-vous, ô lecteur, de prononcer Cthulhu avec le son K-T, cela se dit Khlúl’hloo, « la première syllabe prononcée gutturalement et très épaisse, le u le même que dans full » (lettre de 1934), puisque « jamais cela ne saurait être prononcé correctement par une gorge humaine ».

Soyons fier aussi que la lecture par Lovecraft du Horla de Maupassant ait contribué à la première idée de la télépathie par le rêve.

FB

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 décembre 2015
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