H.P. Lovecraft | La chose sur le seuil

de l’art de s’insérer dans la personne physique d’un autre


Howard Phillips Lovecraft écrit The thing on the doorstep (La chose sur le seuil) fin août 1933. Probablement du 21 au 24 pour cette phase, à lui familière, de la première rédaction, qu’il veut « rapide ». Mais elle n’est publiée dans Weird Tales qu’en 1937.

Il semble que son projet initial, cet été 1933, soit de revenir aux bases de l’écriture de fiction surnaturelle, reprendre pied ferme dans la grammaire du récit, qu’il soit implacable.

On retrouvera aisément, passés la fascination et le malaise à cette histoire d’un seul bloc, en sept volets nets, et l’incroyable maîtrise de sa complexité, les repères qu’il donne dans ce texte majeur, publié en 1931 dans The Amateur Journalist, ses « Notes sur l’écriture de fiction surnaturelle ».

Ainsi, l’art des ruptures, de paragraphe à paragraphe, en variant le zoom d’un instant décortiqué à une longue période balayée. Ainsi, la façon dont se créent les transitions.

Mais aussi, ou surtout, la façon dont – dans une histoire de 10 000 mots – chaque détail narratif a sa fonction, aucun ne subsisterait dans le récit s’il n’avait pas un rôle même minime pour la marche implacable de l’histoire.

On se régalera à la façon dont, une fois de plus, le travail sur l’évolution intérieure du narrateur guide la construction de la phrase, sa tonalité. Ou comment on confie à celui qui sombre (Derby), l’instance orale du récit, avec le grand passage en écriture non-sens du centre de l’histoire répondant à la lettre qui donnera toute sa force à sa conclusion.

Dans les « Notes », Lovecraft parle de « maintien du plus pointilleux réalisme ». C’est ce qu’on admirera ici, dans la façon dont surgit le réel le plus immédiat de la ville au quotidien. La voiture (formidable passage avec l’échange des conducteurs), et le rôle narratif du téléphone deviennent les agents mêmes de la peur et du surnaturel.

On a beaucoup glosé sur l’éventuelle ressemblance de Lovecraft, lui aussi choyé par sa mère, lui aussi avec une moustache qui n’en finit pas de pousser, et un physique d’adolescent prolongé, avec le portrait qu’il fait de Derby – ici passant du rôle de l’apprenti sorcier, celui qui à vingt ans écrit des poèmes mystiques à succès (autre trait commun, sauf le succès) au rôle de victime sacrifiée, tuée dès la première ligne par le narrateur de l’histoire. Alors il est évidemment tentant de voir en Asenath un écho de la relation condamnée à l’échec que fut celle de Lovecraft dans son propre mariage. Mais se méfier de telles lectures : ici, une part du malaise et de la fascination tient à ce que l’épouse se révèle être un homme, on quitte le terrain du reflet autobiographique.

Pourquoi ces quatre ans d’attente, pour un récit aussi fascinant dans sa technique et son effet ? Lovecraft convoque son territoire imaginaire, le décalque de la colline de Providence qu’est l’université d’Arkham, sa bibliothèque aux livres interdits comme un cauchemar récurrent d’où surgit la fissure au monde par quoi s’inaugure l’œuvre fantastique. On recroise aussi Innsmouth la maudite, on voyage dans le paysage âpre et mystérieux du Maine qui fait toujours de la géographie nord-américaine ce puits à surgissement du temps et de la peur.

Parce que Lovecraft reprend à son compte la trame qui a déjà été celle de The case of Charles Dexter Ward, parce qu’il y a eu en 1925 (publié en 1928 aux USA) le récit de H.B. Drake The shadowy thing, ou une autre source éventuelle dans An exchange of soul, de Barry Pain, 1911, que Lovecraft possédait ? Mais ces jeux lui sont familiers, et obligatoires dans le monde du conte d’horreur, et c’est aussi sur les figures obligées qu’on s’exerce pour soi à la virtuosité – non pas de démonstration, mais comme outil de conquête d’inconnu.

Il faudra qu’on lui propose, en 1936, de choisir une sélection de ses histoires pour une publication en Angleterre, pour qu’il se ressaisisse de sa Chose sur le seuil et nous l’offre.

Est-ce là qu’il faut chercher pour une autre piste, discrètement ouverte dans le récit, et qui n’y est pourtant pas travaillée comme elle pourrait l’être : le narrateur, au moment où il raconte l’histoire, et dans le moment où il a tué Edward Derby, a-t-il lui-même été du même coup la nouvelle victime de l’échange ?

Lisez bien, une nouvelle et ténébreuse galerie, mais inexplorée, est délibérément placée sous la narration. L’art de Lovecraft c’est de ne rien enclore. À cette condition, qu’on a ce qu’il nomme, dans les « Notes », à accentuer l’intensité où elle doit l’être, pour cette suggestion du subtil.

F.B.

- retour sommaire complet dossier Lovecraft sur Tiers Livre.

- Image ci-dessus : une Packard 1930.

 

H.P. Lovecraft | La chose sur le seuil


t c’est parfaitement vrai que j’ai mis six balles dans le crâne de mon meilleur ami, et que j’espère cependant démontrer par cette déposition que je ne suis pas son meurtrier. D’abord on me qualifiera de fou – plus fou que l’homme que j’ai tué dans sa cellule de l’asile d’Arkham. Plus tard, quelques lecteurs pèseront chaque déclaration, la corrèleront avec les faits établis, et se demanderont comment j’aurais pu croire autre chose que ce que j’ai cru après avoir croisé en face l’évidence de l’horreur – la chose sur le seuil.

Jusqu’à présent je n’avais rien vu que de la folie dans les histoires absurdes auxquelles j’étais mêlé. Même à présent je me demande moi-même ce qui a pu me tromper – ou si effectivement je ne suis pas fou après tout. Je ne le sais pas – mais d’autres aussi auront d’étranges choses à rapporter concernant Edward et Asernath Derby, et même la très impassible police bute sur les confins de la raison pour rendre compte de cette ultime et terrible visite. Ils ont essayé comme ils ont pu de concocter une théorie à propos d’une épouvantable plaisanterie ou d’un avertissement lancé par les domestiques congédiés, mais ils savent bien au profond d’eux-mêmes que la vérité est de fait infiniment plus terrible et insensée.

Et donc je dis que je n’ai pas assassiné Edward Derby. Plutôt que je l’ai vengé, et qu’en faisant ainsi j’ai débarrassé la Terre d’une horreur dont la survie aurait provoqué une terreur innommable sur l’humanité entière. Il reste de vastes et obscures ombres tout auprès de nos pas quotidiens, et ici et là des âmes sataniques creusent le passage qui les rejoint. Quand cela advient, l’homme qui comprend doit trancher sans se préoccuper des conséquences.

J’ai connu Edward Pickman Derby toute sa vie. De huit ans mon cadet, il fut si précoce que nous avions énormément en commun lorsqu’il avait huit ans et moi seize. Il était l’élève le plus phénoménal que j’aie jamais connu, et à sept ans écrivait des vers d’une tournure sombre et fantastique, presque morbide qui stupéfiait les précepteurs qui l’entouraient. Peut-être que cette éducation privée et cette réclusion choyée ont contribué à cette floraison prématurée. Dès l’enfance, le constat de sa faiblesse organique alarma ses parents, qui le gardèrent soigneusement à leurs côtés. Il n’était pas autorisé à sortir sans sa gouvernante, et n’eut que rarement l’occasion de jouer sans entraves avec d’autres enfants. Tout cela contribua sans aucun doute à l’étrange vie intérieure et secrète de l’enfant, avec l’imagination comme seule voie de liberté.

À tout point de vue, ses apprentissages précoces furent prodigieux et singuliers ; et ses écrits tout naturels me captivèrent en dépit de mes quelques années de plus. À cette époque, mes penchants me poussaient à absorber tout ce qui me parvenait, jusqu’au grotesque, et je trouvais dans ce garçon plus jeune un esprit qui s’apparentait au mien comme rarement. Ce qui se cachait derrière notre amour commun des mystères et des secrets tenait, sans aucun doute, à l’ancienneté vénérable et poussiéreuse, vaguement effroyable, de la ville dans laquelle nous vivions – l’Arkham aux légendes de sorcières, aux sorts et aux fantômes, dont les toits biscornus et affaissés, les balustrades déglinguées des maisons style roi Georges surplombaient silencieusement depuis des siècles le sombre bouillonnement du Miskatonic.

Le temps s’écoula, j’entrepris d’étudier l’architecture et renonçai à mon projet d’illustrer un livre des poèmes démoniaques d’Edward, mais notre amitié n’en souffrit aucun éloignement. Le bizarre génie du jeune Derby se développait continûment et, lors de sa dix-huitième année, les poèmes issus de ses rêves et cauchemars, quand ils furent publiés sous le titre Azathot et autres horreurs, firent réellement sensation. Il était un correspondant intime de l’insigne poète baudelairien, Justin Geoffrey, qui écrivit Le peuple des Monoliths et mourut hurlant dans un asile de fous, en 1926, après une visite à un village sinistré de Hongrie, considéré comme hanté.

Dans la confiance en soi et les affaires pratiques, cependant, Derby était grandement retardé à cause de sa vie beaucoup trop dorlotée. Sa santé s’était améliorée, mais les habitudes venues d’une enfance dépendante étaient entretenues par des parents sur-précautionneux ; jamais il ne voyageait seul, ni ne prenait des décisions indépendantes, ou n’assumait de responsabilités. On se douta très tôt qu’il ne serait jamais à égalité dans le combat des affaires ou l’arène professionnelle, mais la fortune familiale était assez grande pour qu’on n’en fasse pas une tragédie. Quand il atteignit l’âge adulte, il garda trompeusement l’aspect de l’adolescence. Blond aux yeux bleus, il avait la complexion fraîche d’un enfant ; et sa tentative de se laisser pousser la moustache n’était perceptible qu’avec difficulté. Sa voix était douce et légère, et sa vie choyée, sans exercice, lui avait conservé les rondeurs juvéniles plutôt que le petit ventre qui signifie l’approche de l’âge médian. Il était de bonne taille, et son visage agréable en aurait fait un galant notable, si sa timidité ne l’avait pas conduit à la réclusion et aux livres.

Les parents de Derby l’emmenaient chaque été à l’étranger, et il fut facile de se saisir des manières de surface qu’ont les Européens dans leurs pensées et expressions. Son talent à la Edgar Poe vira de plus en plus au décadent, et toute autre sensibilité ou aspiration artistique fut moitié enterrée en lui. On avait de grandes discussions en ces temps. J’étais entré à Harvard, puis avais étudié dans une agence d’architecture à Boston, m’étais marié, puis étais finalement revenu m’installer à Arkham pour exercer ma profession – emménageant dans la maison familiale Saltonstall Street puisque mon père, lui, avait dû partir en Floride pour sa santé. Edward avait pris l’habitude de venir quasi tous les soirs, au point que je le considérais comme quelqu’un de la maison. Il avait une façon caractéristique de tirer la sonnette ou de frapper le heurtoir qui était devenue comme un code ou un signal, aussi, après dîner, je m’attendais à ces trois coups brusques suivis de deux autres après un instant. Moins souvent, c’est moi qui me rendais chez lui, et notais avec envie les obscurs volumes de sa bibliothèque en constante expansion.

Derby était allé à la Miskatonic University d’Arkham, puisque ses parents n’auraient pas condescendu à ce qu’il s’éloigne. Il y était entré à seize ans et avait terminé le premier cycle en trois ans, major de sa promotion en littérature anglaise et française, et les meilleurs résultats en tout ce qui n’était pas sciences et mathématiques. Il ne s’était mêlé que très peu aux autres étudiants, quoique jalousant la bande la plus bohême ou osée, dont le langage superficiel et si smart, comme la pose d’ironie idiote le faisaient saliver au point qu’il rêva d’adopter la conduite douteuse.

Ce qu’il fit, fut de devenir un dévot quasi fanatique des croyances souterraines et magiques, pour lesquelles la bibliothèque de la Miskatonic était – et est toujours – si réputée. Toujours à camper dans les territoires du rêve et de l’étrange, maintenant il fouillait profondément dans les vraies runes et les énigmes laissées par un passé fabuleux pour l’édification ou la perplexité de sa postérité. Il lisait des choses comme l’effrayant Livre d’Eibon, le Unausspechlichen Kulten de Von Junzt, et le Necronomicon interdit du fou Arab Abdul Alhazred, sans jamais dire à ses parents qu’il les avait fréquentés. Edward avait vingt ans quand j’eus mon fils, mon enfant unique, et cela sembla lui faire plaisir que j’appelle le nouveau-né Edward Derby Upton, d’après son propre nom.

Quand il atteignit ses vingt-cinq ans, Edward Derby était un homme de prodigieux savoir et un poète et romancier plutôt renommé, quoique son manque de relations et de responsabilités eût ralenti sa croissance littéraire, et que ses œuvres, trop livresques, manquassent d’originalité. J’étais peut-être son plus proche ami – le révérant comme une inépuisable mine de débats théoriques vitaux, tandis qu’il m’appréciait pour des conseils en tout ce qu’il n’eût pas osé référer à ses parents. Il était resté célibataire, plus par timidité, inertie, et surprotection parentale, que par inclination – il ne frayait avec la société que pour les questions les plus superficielles et les plus neutres. Quand vint la guerre, à la fois sa santé et cette timidité invétérée le gardèrent à la maison. Je fus moi-même convoqué à Plattsburg, mais ne fus pas envoyé de l’autre côté de la mer.

Ainsi se passèrent ces années. La mère d’Edward mourut quand il eut trente-quatre ans, et pendant des mois il fut réduit à rien par une sorte d’incapacité psychologique. Son père l’emmena quand même en Europe, et il finit par s’extraire de ses troubles sans autre effet visible. Il semblait ensuite en ressentir une sorte d’euphorie grotesque, comme si on l’avait partiellement délivré d’invisibles liens. Il commença à s’introduire dans cette bande la plus « avancée » de l’université, malgré son âge mûr, et fut présent dans quelques histoires plutôt raides – devant une fois s’acquitter d’un lourd chantage (dont il m’emprunta la somme), pour que sa participation à certaine entreprise soit tenue à l’écart de son père. Quelques-unes des rumeurs qu’on chuchotait à propos de cette bande la plus excitée de la Meskatonic étaient très singulières. Certaines parlaient même de magie noire, et soirées loin au-delà du croyable.

II

Edward avait trente-huit ans quand il rencontra Asenath Waite. Elle avait, je suppose, dans les vingt-trois ans à ce moment-là ; elle terminait un diplôme spécialisé en métaphysique médiévale à Miskatonic. La fille d’un de mes amis l’avait connue au lycée de Kingsport – et avait eu plutôt tendance à l’éviter, à cause de sa réputation bizarre. Elle était brune, plutôt petite, et très avenante, hors ses yeux protubérants ; mais quelque chose dans son expression lui aliénait les personnes les plus sensibles. C’était cependant bien plutôt ses origines et sa conversation qui faisaient que la plupart des gens l’esquivaient. Elle appartenait aux Waites d’Innsmouth, et de sombres légendes s’étaient répandues depuis des générations à propos d’Innsmouth demi écroulé, encore plus déserté, et sa population. Il y avait ces histoires de terribles marchandages dans les années 1850, et d’un étrange élément « pas complètement humain » parmi les anciennes familles descendant des premiers pêcheurs installés là – des histoires telles que seuls les plus anciens Yankees peuvent faire renaître et répéter avec le léger tremblement qui convient.

Le cas d’Asenath était aggravé par le fait qu’elle était la fille d’Ephraïm Waites – une fille tard venue, d’une femme inconnue, qui se présentait toujours voilée. Ephraïm vivait à Innsmouth dans une villa moitié en ruine de Washington Street, et ceux qui avaient vu l’endroit (les gens d’Arkham évitaient d’aller à Innsmouth autant qu’ils le pouvaient) rapportaient que les mansardes étaient toujours occupées, et qu’on y entendait parfois d’étranges sons lorsque venait le soir. On savait que le vieil homme avait été un prodigieux apprenti en magie dans son temps, et la légende voulait qu’il ait pu lever ou calmer une tempête en mer selon ses souhaits. Je l’avais aperçu une ou deux fois à Arkham à la bibliothèque de l’université, venu consulter les tomes interdits, et je n’avais senti que répulsion pour son visage saturnien et vorace, avec son enchevêtrement de barbe grise. Il était mort fou – et dans quelles ignobles circonstances – juste avant que sa fille (faite sa pupille par sa volonté) entre à Hall School, elle qui avait été son apprentie morbidement éclairée, et semblait aussi diabolique parfois que lui-même.

Quand la nouvelle de sa relation avec Edward commença à se répandre, cet ami, dont la fille était allée au lycée avec Asenath, nous raconta beaucoup de choses curieuses. Asenath, semblait-il, se faisait passer pour une sorte de magicienne, et avait semblé capable, dès le lycée, d’accomplir de bizarres prouesses. Elle prétendait elle aussi être capable de lever des tempêtes, même si son apparent succès provenait plutôt de quelque mystérieuse affinité pour la prédiction. Tous les animaux s’éloignaient manifestement d’elle, et elle pouvait faire aboyer n’importe quel chien par certain mouvement de sa main droite. Il y avait des instants où elle livrait des éclats de connaissance et de langage très singuliers et très choquants pour une jeune fille ; et quand elle voulait effrayer ses camarades de classe, elle avait des regards et clignements d’une sorte inexplicable, qui semblaient impliquer une ironie obscène et enthousiaste sans rien de commun avec sa propre condition.

Plus inhabituelles étaient les relations bien attestées de son influence sur d’autres personnes. Elle était, sans conteste, une hypnotiseuse née. En fixant d’une façon particulière une de ses camarades, elle donnait à celle-ci le sentiment très distinct d’un échange de personnalité – comme si le sujet était momentanément placé dans le corps de la magicienne et se découvrait capable d’apercevoir son propre corps depuis l’autre côté de la pièce, ses yeux protubérants prenant alors un éclat extra-terrestre. Asenath faisait souvent des déclarations à l’emporte-pièce sur la nature de la conscience et sur son indépendance de la configuration organique – ou tout au moins du processus vital de la configuration organique. Son grand dépit, cependant : ne pas être un homme ; tant elle s’imaginait que le cerveau masculin avait certains pouvoirs uniques pour communiquer à distance avec le cosmique. Qu’on lui donne un cerveau masculin, proclamait-elle, et elle ne serait pas seulement l’égale, mais surpasserait son père dans la maîtrise des forces inconnues.

Edward avait fait la connaissance d’Asenath dans une rencontre de cette « intelligentsia » qui fréquentait les chambres d’étudiants, et ne put me parler de rien d’autre quand il vint me voir le soir suivant. Il l’avait trouvée d’une érudition et d’un intérêt qui l’absorbaient complètement, et d’autre part était furieusement conquis par son apparence. Je n’avais jamais vu la jeune femme, et ne me rappelais que vaguement ce qu’on m’en avait dit, mais je savais qui elle était. Cela semblait plutôt regrettable que Derby se soit autant emballé pour elle ; mais je ne dis rien pour le décourager, sachant comment une opposition pouvait renforcer la première infatuation. Il ne comptait pas, dit-il, en parler à son père.

Les semaines suivantes, lors des visites du jeune Derby, je n’entendis parler de très peu d’autre chose que d’Asenath. D’autres avaient déjà remarqué cette galanterie automnale d’Edward, même s’ils convenaient qu’il ne faisait pas son âge, et de loin, et semblait vraiment peu approprié en tant que cavalier de sa bizarre divinité. Il était juste un tantinet ventripotent, malgré son indolence et son indulgence à lui-même, et son visage était tout lisse. Asenath, au contraire, avait ces pattes d’oies prématurées qui témoignent d’une intense volonté.

Dès cette époque, Edward amena la jeune femme à venir me voir avec lui, et d’emblée je constatai que son intérêt n’était d’aucune manière sans réciproque. Elle le regardait continuellement avec un air presque de prédateur, et je compris que leur intimité serait impossible à démêler. Bientôt j’eus une visite du vieux monsieur Derby, que j’avais toujours admiré et respecté. Il avait appris ce qui concernait la nouvelle amitié de son fils, et avait tiré les vers du nez du garçon. Edward était décidé à épouser Asenath, et avait même commencé à visiter des maisons dans les faubourgs. Sachant mon habituelle influence sur son fils, le père se demandait si je pouvais l’aider à casser ces fiançailles malsaines ; mais je lui en exprimai le doute avec regret. Cette fois, il ne s’agissait pas de la faiblesse d’Edward, mais de la force de volonté de sa compagne. L’enfant perpétuel avait transféré sa dépendance de l’autel parental à une nouvelle et plus forte image, et on ne pouvait aller contre.

On célébra le mariage un mois plus tard – devant le juge de paix, à la demande de la mariée. M. Derby, je l’en conjurai, n’offrit pas d’opposition ; et lui, ma femme, mon fils et moi-même participâmes à la brève cérémonie – les autres invités étant les jeunes gens de la bande de l’université. Asenath avait choisi d’acheter la vieille maison Crowninshield, dans la campagne, tout au bout de High Street, et ils s’y installèrent après un court voyage à Innsmouth, d’où ils rapportèrent trois domestiques, des livres et du mobilier. C’était probablement non par spéciale considération envers Edward et son père, qu’un souhait personnel de rester à proximité de l’université, de sa bibliothèque et de sa bande de « sophistiqués », qu’Asenath choisit de s’installer à Arkham au lieu de retourner définitivement là d’où elle venait.

Quand Edward revint me voir après la lune de miel, je pensai qu’il avait légèrement changé d’allure. Asenath lui avait fait renoncer à sa moustache en perpétuel développement, mais il y avait plus que cela. Il paraissait plus sobre et plus concentré, et avait changé sa moue habituelle de rébellion enfantine pour une sorte de morgue triste. J’étais hésitant à décider si j’aimais ou n’aimais pas ce changement. Bien sûr, il en paraissait pour l’instant plus naturellement adulte que ce n’était le cas auparavant. Peut-être que le mariage était une bonne chose – et pourquoi pas l’émancipation de sa vieille dépendance, via l‘actuelle étape d’une neutralisation, qui l’aurait mené enfin à une indépendance responsable ? Il vint seul, parce qu’Asenath était très occupée. Elle avait déménagé un vaste ensemble de livres et d’appareils d’Innsmouth (Derby frissonna quand il en dit le nom), et terminait les réparations de la vieille maison Crowninshield et de son terrain.

Leur installation ne visait pas le repos, et certains objets qu’il y avait apportés lui avaient appris des choses surprenantes. Il progressait vite dans les coutumes ésotériques maintenant qu’Asenath le guidait. Plusieurs des expériences qu’elle y menait étaient osées et radicales – il ne se sentait pas la liberté de me les décrire – mais il avait confiance dans ses pouvoirs et intentions. Les trois domestiques étaient un peu bizarres – un couple d’un âge incroyable qui avait été au service du vieil Ephraïm et se référaient à lui, et à la mère disparue d’Asenath, d’une façon cryptée, et une gamine à la peau basanée victime de plusieurs anomalies marquées et qui semblait exhaler une perpétuelle odeur de poisson.

III

Pendant les deux années suivantes je vis de moins en moins Derby. Il se passait parfois une quinzaine sans les trois coups deux coups familiers à la porte d’entrée – et il n’était que très peu disposé à parler de sujets importants. Il était devenu très secret quant à ses études de l’occulte, qu’auparavant il décrivait et discutait avec une telle minutie, et préférait éviter qu’on parle de sa femme. Elle avait étonnamment vieilli depuis leur mariage, au point que maintenant – à la surprise de tous – elle semblait la plus âgée des deux. Son visage affirmait l’expression la plus concentrée et déterminée que j’aie jamais vue, et son aspect général provoquait une répulsion vague mais irrésistible. Ma femme et mon fils le remarquèrent comme moi, et nous cessâmes progressivement de lui rendre visite, ce dont elle nous fut parfaitement reconnaissante – dans un de ses accès de naïveté enfantine, Edward voulut bien l’admettre. Plusieurs fois, les Derby partirent pour de longs voyages – soi-disant en Europe, mais Edward nous en cachait les destinations plus obscures.

C’est après la première année que commencèrent les commérages sur les changements survenus chez Edward Derby. C’était vraiment des observations fortuites, parce que les changements étaient purement physiologiques ; mais cela mit au jour quelques points intéressants. De temps en temps, semblait-il, on observait qu’Edward affichait une expression et accomplissait des choses totalement incompatibles avec son habituelle nature lymphatique. Ainsi, alors que jusqu’ici il n’avait jamais conduit de voiture, on le voyait à l’occasion s’engouffrer ou sortir de la vieille route de Crowninshield dans la puissante Packard d’Asenath, s’en débrouillant comme un maître, et s’extirpant des embouteillages avec une dextérité et une détermination étrangères à ses façons jusqu’ici. Dans de tels cas, il semblait juste revenir de voyage ou au contraire s’y lancer – quelle sorte de voyage, personne ne pouvait le deviner, mais de préférence en direction d’Innsmouth.

Bizarrement, sa métamorphose semblait à la fois plaire et le contraire. Les gens disaient que par moments il ressemblait trop à sa femme, ou au vieil Ephraïm Waite lui-même – mais peut-être ces sensations semblaient possibles parce qu’elles étaient rares. Parfois, des heures après être parti de cette façon, il en revenait avachi sur la banquette arrière, tandis qu’à l’évidence un chauffeur ou un mécanicien loué conduisait. Malgré tout, son aspect prépondérant, dans la rue, durant cette période d’une dissolution de ses contacts sociaux (y compris, je dois le dire, les visites qu’il me rendait) fut celui de cette indécision d’autrefois – celle de son enfance irresponsable, même plus marquée que par le passé. Tandis que vieillissait le visage d’Asenath, Edward – sauf dans quelques exceptionnelles occasions – se dissolvait progressivement dans une sorte d’immaturité exagérée, et même parfois une trace de tristesse ou de compréhension venait soudain le traverser. C’était vraiment perturbant. Et les Derby s’éloignèrent même du cercle des fêtards de l’université – non parce qu’ils en auraient pris dégoût, entendîmes-nous dire, mais parce que les dimensions suivies par leurs nouvelles études choquaient même le plus insensible des autres décadents.

Dans la troisième année de son mariage, Edward commença à s’ouvrir clairement à moi d’une certaine peur et insatisfaction. Il se mit à faire des remarques à propos de choses qui allaient trop loin, et parlait obscurément du besoin de sauver sa propre identité. Au début, je ne pris pas garde à ses allusions, mais progressivement, et avec circonspection, je commençai à le questionner à ce propos, me souvenant de ce que la fille de mes amis avait rapporté quant à l’influence hypnotique d’Asenath sur les autres filles du lycée – notamment ces cas où les étudiantes avaient pu penser qu’elles étaient dans son corps à elle, regardant à travers la pièce et se voyant elles-mêmes. Ces questions que je lui posais semblaient le rendre à la fois méfiant et reconnaissant, et il bredouilla une fois quelque chose comme quoi il aurait une sérieuse discussion avec moi sur tout ça un de ces jours.

C’est à cette époque que mourut le vieux M. Derby, ce dont après coup je fus vraiment soulagé. Edward en fut douloureusement affecté, même si cela ne le désorganisa en rien. Étonnamment, il avait très peu vu son père depuis son mariage, comme si Asenath avait concentré en elle-même toute la force vitale du lien familial. Quelques-uns le traitèrent de sans cœur pour cette négligence – surtout quand parallèlement cette coquetterie et confiance des courses en voitures augmenta. Il souhaita alors revenir s’installer dans la vieille villa des Derby, mais Asenath insista pour rester dans la maison de Crowninshield, à laquelle elle s’était si bien habituée.

Peu de temps plus tard, ma femme entendit une chose curieuse, rapportée par une amie, une de ces rares relations qui n’avait pas laissé tomber la fréquentation des Derby. Elle s’était rendue tout au bout de High Street pour une visite au couple, et avait vu une voiture quitter brusquement l’allée, avec le visage étrangement confiant et presque cyniquement souriant d’Edward au-dessus du volant. Sonnant à la porte, la répugnante jeune domestique lui dit qu’Asenath aussi était sortie ; mais, par hasard, en partant, elle se retourna vers la maison. Là, à l’une des fenêtres de la bibliothèque d’Edward, elle aperçut un visage qui se retira brusquement – un visage dont l’expression de peine, de défaite, d’une mélancolie sans espoir était poignant au-delà de toute description. C’était Asenath – si incroyable que ça paraisse au regard de son rôle dominateur. Mais la visiteuse jurait que, dans le bref instant que la regarda ce visage, elle avait vu les yeux tristes et confus du pauvre Edward.

Les visites d’Edward étaient redevenues un peu plus fréquentes, et ses allusions devinrent progressivement plus concrètes. Ce qu’il disait, on ne pouvait le croire – même dans Arkham hantée de tant de légendes depuis tant de siècles ; il parlait de terribles rencontres dans un lieu solitaire, de ruines cyclopéennes au cœur des bois du Maine, sous lesquelles de vastes escaliers menaient à des abysses de secrets éteints, et où des galeries compliquées conduisaient à travers des murs invisibles à d’autres régions de l’espace et du temps, et que de hideux échanges de personnalité permettaient l’exploration de lieux lointains et interdits, dans d’autres mondes, dans un autre continuum d’espace-temps.

Il pouvait même corroborer certaines de ses plus folles allusions en nous produisant des objets qui me déconcertaient totalement – des couleurs indescriptibles et des textures déroutantes, des objets comme je n’en avais jamais vu sur la terre, dont les courbes folles et les surfaces sans fonction concevable ne suivaient aucune géométrie cohérente. Ces choses, disait-il, venaient « du dehors », et sa femme savait comment les obtenir. Parfois – mais toujours dans des chuchotements effrayés et ambigus –, il suggérait des choses à propos du vieil Ephraïm Waite, qu’il avait vu à l’occasion, à la bibliothèque de l’université, dans les temps anciens. Ces insinuations, il ne les précisait jamais, mais semblait tourner autour d’un doute particulièrement horrible, à savoir si le vieux sorcier était réellement mort, dans un sens aussi bien spirituel que corporel.

D’autres moments, Derby s’arrêtait abruptement dans ses confidences, et je me demande si Asenath aurait pu deviner son discours à distance et lui intimer de se taire à travers quelque sorte inconnue de télépathie mesmérique – un de ces pouvoirs comme ceux dont elle se jouait au lycée. Elle devait certainement se douter qu’il me racontait des choses, parce qu’à mesure que les semaines passaient elle essayait de lui faire cesser ses visites par des mots et des regards d’une puissance inexpliquée. C’est seulement avec difficulté qu’il pouvait venir me voir, parce que même s’il prétendait aller autre part, une force invisible obstruait ses mouvements ou lui faisait oublier sa première destination. Elle découvrait toujours la vérité ensuite – les domestiques surveillaient ses départs et retours – mais d’évidence elle ne pensait pas nécessaire de prendre des mesures plus drastiques.

IV

Derby était marié depuis plus de trois ans, ce jour du mois d’août, quand je reçus ce télégramme du Maine. Je ne l’avais pas vu depuis deux mois, mais on disait qu’il s’était éloigné « pour raisons professionnelles ». On supposait qu’Asenath l’accompagnait, bien que des commérages vigilants aient déclaré qu’il y avait du monde à l’étage, dans la maison aux fenêtres à doubles rideaux. Et maintenant, le shérif de la ville de Chesuncook envoyait un télégramme à propos de ce fou boueux qui était sorti des bois en titubant, et qui dans son délire et ses cris implorait ma protection. C’était Edward – qui était juste à peine capable de se souvenir de son propre nom, ainsi que mon nom et mon adresse.

Chesuncook est proche des bois les plus sauvages et profonds, et les moins explorés qui encerclent le Maine, et cela me prit une pleine journée de cahotements fiévreux dans une scénographie fantastique et impénétrable pour y arriver en voiture. Je trouvai Derby dans la cave d’une ferme proche de la ville, oscillant entre frénésie et apathie. Il me reconnut d’emblée, et commença à déverser un torrent incohérent et insensé de mots qu’il m’adressait :

« Dan – pour l’amour de Dieu ! Le puits des shoggoths ! Tout en bas des six mille marches... l’abomination des abominations... je ne voulais pas qu’elle m’y emmène, et je m’y suis trouvé moi-même... Iä ! Shub-Niggurath !... la forme s’est levée depuis l’autel, et ils étaient cinq cents à hurler... la chose enveloppée bêlait “Kamog, Kamog !” – c’était le nom secret du vieil Ephraïm dans leurs assemblées... j’étais là, alors qu’elle m’avait promis de ne pas m’y emmener... une minute avant j’étais enfermé dans la bibliothèque, et voilà que j’étais là où elle était allée avec mon corps – le lieu du plus grand blasphème, le puits obscène où commence le royaume de l’obscur, où le gardien garde la porte... j’ai vu un shoggoth, il a changé de forme... je n’ai pu le supporter, je ne veux pas le supporter... je la tuerai si elle m’envoie là-bas de nouveau... je tuerai l’entité... elle, lui, ça... je tuerai ça, je tuerai ça de mes propres mains ! »

Cela me prit une heure pour le calmer, mais il finit par s’écrouler. Le lendemain, je lui achetai des vêtements décents au village, puis le ramenai à Arkham. Sa furie hystérique était passée, et il préférait le silence ; se mettant pourtant à marmonner pour lui-même quand la voiture eut traversé Augusta – comme si la vue d’une ville le rappelait à des souvenirs déplaisants. C’était clair qu’il n’avait nulle envie de revenir chez lui ; et à considérer l’immense désillusion qu’il avait envers sa femme – désillusion sans aucun doute ayant sa source dans le supplice d’hypnose auquel il était soumis – je pensais qu’il ferait mieux de s’en protéger. Je résolus de l’héberger pendant quelque temps ; aucune importance si Asenath trouvait cela inconvenant. Ensuite je l’aiderais à obtenir le divorce, témoignant que divers facteurs mentaux rendaient ce mariage suicidaire pour lui. Quand nous eûmes retrouvé la campagne, les marmonnements de Derby s’espacèrent, je le laissai dodeliner puis sombrer sur le siège à côté de moi pendant que je conduisais.

Pendant notre traversée de Portland au crépuscule, le marmonnement recommença, plus distinctement que le précédent, et, comme j’écoutais, j’entendis un flot de bêtises allant jusqu’à la folie à propos d’Asenath. La façon dont elle avait fait sa proie des nerfs d’Edward était totale, on aurait dit qu’elle avait tissé tout un ensemble d’hallucinations autour de lui. La situation où il était à cette heure, grognait-il indistinctement, était seulement un épisode d’une longue série. Elle assurait sa prise sur lui, et il savait qu’un jour elle ne le laisserait plus repartir. Même maintenant, elle ne le laissait s’échapper que par l’impossibilité d’assurer sa prise un temps suffisamment long. Elle s’emparait de son corps en permanence et s’en allait en des lieux sans nom pour des rites sans nom, l’abandonnant lui dans son corps à elle et l’enfermant à l’étage – mais parfois elle ne pouvait maintenir la prise, et il se retrouvait tout soudain à nouveau dans son propre corps, mais au loin, dans un lieu horrible et peut-être inconnu. Quelquefois elle reprenait sa prise sur lui et quelquefois elle ne le pouvait pas. Souvent il se retrouvait en rade, échoué comme je l’avais trouvé... et à nouveau il lui fallait reprendre le chemin du retour depuis des distances effrayantes, ou que quelqu’un accepte de le ramener en voiture, une fois capable de s’orienter.

Le pire de tout, c’est qu’elle assurait sa prise sur lui de plus en plus longtemps à chaque fois. Elle voulait être un homme – pour être pleinement humaine – c’est pour cela qu’elle s’emparait de lui. Elle avait perçu ce mélange en lui d’un cerveau de fine ouvrage et d’une volonté molle. Un jour elle le consignerait définitivement et disparaîtrait avec son corps – disparaîtrait pour être un grand magicien comme était son père et le laisser abandonné dans cette coquille femelle qui n’était même pas complètement humaine. Oui, il en avait appris sur le sang d’Innsmouth maintenant. Il y avait eu ces trafics avec ces choses de la mer.... c’était horrible. Et le vieil Ephraïm avait appris le secret – une fois devenu vieux, il fit cette chose horrible pour rester en vie.... il voulait vivre toujours... Asenath y arriverait – il en avait déjà eu une démonstration parfaite.

Pendant qu’il marmonnait, je me retournai pour le regarder de près, vérifiant cette impression de changement qu’un premier examen m’avait donnée. Paradoxalement, il semblait en meilleure forme qu’autrefois – plus dur, mieux développé, et sans trace de cet avachissement maladif dû à son indolence habituelle. Cela tenait à ce que, pour la première fois de sa vie dorlotée, il avait été réellement actif et correctement exercé, à cela pouvait-on juger que la force d’Asenath avait dû le pousser dans d’inhabituels courants de mouvement et d’épreuves. Mais pour l’instant son esprit était dans un état misérable ; à preuve ces extravagances délirantes qu’il proférait sur sa femme, sur la magie noire, sur le vieil Ephraïm, et à propos de cette révélation qui saurait me convaincre. Il répétait des noms que je me souvenais avoir vu passer en feuilletant les livres interdits, et qui parfois me faisaient frissonner pour la teneur mythologique qui les parcourait, d’une conviction cohérente, au fil de ses bredouillements. Encore et encore il s’arrêtait, comme pour se donner courage avant une terrible rupture finale.

« Dan, Dan, tu ne te souviens pas de lui ? – ce regard farouche et sa barbe en désordre, qui n’a jamais blanchi ? Il m’a regardé une fois, et je ne l’ai jamais oublié. Maintenant c’est elle qui me regarde comme ça. Et j’ai compris pourquoi ! Il a trouvé ça dans le Necronomicon – la formule. Je n’ose pas te dire la page, pas pour l’instant, mais si tu la lisais tu comprendrais. Alors tu saurais ce qui m’a englouti. Comme ça comme ça comme ça – corps pour corps pour corps – cela veut dire ne jamais mourir. Le rayon de vie – il sait comment casser le lien... cela peut vaciller pendant un temps même quand le corps est mort. Je te donnerai les indices, tu devineras le reste. Écoute, Dan – tu sais pourquoi ma femme prend une telle peine avec cette histoire idiote de main gauche pour écrire ? Tu as jamais vu un manuscrit du vieil Ephraïm ? Tu veux savoir pourquoi j’ai tremblé quand j’ai vu certains de ces brouillons qu’Asenath avait jetés ?

« Asenath... est-ce qu’elle existe, seulement ? Pourquoi ils pensent à moitié qu’il y avait du poison dans l’estomac du vieil Ephraïm ? Pourquoi les Gilmans racontent ces choses sur la façon dont il pleurait – comme un enfant qui a peur – quand il est devenu comme fou et qu’Asenath l’avait enfermé dans ce grenier où l’autre avait été ? Est-ce que c’était la tête d’Ephraïm qui y était enfermée ? Qui a enfermé qui ? Pourquoi avaient-ils cherché pendant des mois quelqu’un qui avait un bon cerveau mais peu de volonté ? Pourquoi avait-il maudit que sa fille ne soit pas un fils ? Dis-le moi, Daniel Upton – c’était quoi cet échange diabolique, qu’est-ce qu’ils ont perpétré dans cette maison d’horreur, avec cet enfant mi-humain, à volonté d’enfant, mais confiant, et à sa merci ? Est-ce qu’il n’est pas arrivé à rendre ça permanent, comme elle finira par le faire avec moi ? Dis moi pourquoi cet être qui s’appelle soi-disant Asenath écrit-il tout différemment quand c’est sans témoin, et que tu ne pourrais dire que ce qu’elle écrit n’est pas... »

Alors la chose se produisit. La voix de Derby était montée dans l’aigu presque jusqu’au cri tandis qu’il délirait, quand d’un coup elle fut refermée comme par un rabat mécanique. Je me rappelais de ces autres occasions, chez moi, quand ses confidences avaient aussi brusquement cessé – quand j’avais moitié imaginé qu’une sorte d’obscure onde télépathique due à la force mentale d’Asenath était intervenue pour le réduire au silence. Mais ceci, tout de suite, était quelque chose de radicalement différent – et, je le ressentis ainsi, infiniment plus horrible. La convulsion qui se saisit du visage à mon côté m’interdit un instant de le reconnaître, tandis qu’à travers le corps tout entier passait comme une grande onde – comme si tous les os, les organes, les muscles, les nerfs, les glandes se réajustaient elles-mêmes dans une posture radicalement différente, une autre manière de tension, une autre personnalité générale.

Là où réside le comble de l’horreur, je ne pourrai en faire part, de toute ma vie ; c’est comme si me balayait et m’inondait une vague de répulsion maladive – comme l’impression glaçante ou pétrifiante d’une aliénation ou d’une anormalité extrême – et ma prise sur le volant devint floue et incertaine. La silhouette à côté de moi semblait moins celle de l’ami de toute une vie, que l’intrusion d’un espace extérieur – une concentration diabolique et totalement inconnue et maligne des forces cosmiques.

J’avais faibli juste un instant, mais avant que j’aie repris mes esprits, mon compagnon s’était saisi du volant et m’avait forcé à ce que nous échangions nos places. Le crépuscule maintenant se faisait épais, et nous avions laissé les lumières de Portland loin derrière, aussi je ne distinguai que très peu son visage. Le rayonnement de ses yeux, cependant, restait phénoménal : et je sus qu’il était maintenant dans cet état étrangement revitalisé – à l’opposé de sa nature, ce que tant de personnes avaient remarqué. Il me semblait insolite et anormal qu’Edward Derby, personnalité si molle, – lui qui ne pouvait jamais se soutenir lui-même, et qui n’avait jamais appris à conduire – me donnât désormais des ordres à ce sujet et prît le volant de ma propre voiture, et c’est précisément ce qui s’était produit. Tout un temps il s’abstint de parler, et dans l’inexplicable horreur où j’étais, je ne pus que m’en réjouir.

Dans les lumières de Biddeford, puis Saco je vis se dessiner le trait ferme de sa bouche et de son menton, et je frissonnai à la lueur de son regard. Les gens avaient raison – il ressemblait diablement à sa femme et au vieil Ephraïm dans cet état. Je ne m’étonnais pas tant que ces états soient si différents – il y avait certainement quelque chose de surnaturel et de diabolique chez eux, et je percevais le plus sinistre de façon plus aiguë à cause de ces divagations extravagantes que j’avais entendues. Cet homme, que toute ma vie j’avais connu comme étant Edward Pickman Derby, était un étranger, une intrusion venue des abysses noirs.

Il ne parla pas avant que nous soyons sur une portion de route très noire, et quand il le fit, sa voix me sembla tout le contraire de la voix familière. Elle était plus profonde, plus accentuée, et plus décidée que je ne l’avais jamais connue ; même son accent et sa prononciation avaient changé – bien que vaguement, de très loin, et de façon très perturbante me rappelant quelque chose que je ne pouvais situer. C’était, pensai-je, la trace dans le timbre d’une très profonde et très franche ironie – pas du tout la pseudo-ironie clinquante, insignifiante et snob de la bande des « sophistiqués » que Derby avait affectée si longtemps, quelque chose de sinistre, glacial, envahissant, potentiellement démoniaque. Et je m’émerveillai d’une telle maîtrise de soi suivant l’ensorcellement de ces marmonnements paniqués.

« J’espère que tu pourrais oublier cette attaque que j’ai eue là-bas, Upton, me dit-il. Tu sais comment sont mes nerfs, et je sais que tu peux excuser tout ça. Je te suis énormément reconnaissant, bien sûr, de m’avoir reconduit à la maison...

« Et tu devras oublier, aussi, toutes ces bêtises que j’ai pu te dire sur ma femme – ou sur d’autres choses en général. C’est ce qui se passe, quand on se surmène dans un champ d’études comme le mien. Ma philosophie est remplie de concepts bizarres, et si tu as la cervelle qui déraille ça vient se mélanger en un tas de dérives bizarres. Je vais me reposer quelque temps – pendant quelque temps tu ne me verras plus, mais ne viens pas le reprocher à Asenath.

« Ce voyage était un peu bizarre, mais en fait c’est très simple. Il y a de vieilles reliques indiennes dans ces bois du nord – des pierres levées, et tout ça – c’est une mine pour le folklore, Asenath et moi on regarde de près tout ça. C’était une recherche difficile, on dirait que j’ai perdu la boule. Il faudra que j’envoie quelqu’un récupérer la voiture quand je serai rentré à la maison. Un mois de repos, et je serai sur pied pour reprendre. »

Je ne me souviens pas de ce que j’ai pu dire ou répondre, parce que l’aliénation déconcertante de mon voisin de siège monopolisait toute ma conscience. À chaque instant grandissait cette sensation d’une indéfinissable horreur cosmique, au point que j’étais dans un état de virtuel delirium, ne pouvant que souhaiter la fin du voyage. Derby ne m’offrit pas de me redonner le volant, et je fus heureux de la vitesse à laquelle nous traversâmes et dépassâmes Portsmouth puis Newburyport.

À la jonction d’où l’autoroute principale s’enfonce dans les terres pour contourner Innsmouth, je craignis que mon chauffeur prenne la route en corniche qui traversait le village damné. Il ne le fit pas, heureusement, mais se lança vers Rowley, Ipswich puis notre destination. Nous atteignîmes Arkham un peu avant minuit, et trouvâmes les lumières encore allumées dans la vieille maison Crowninshield. Derby quitta la voiture en répétant hâtivement ses remerciements, et je regagnai seul mon domicile avec un curieux sentiment de soulagement. Ç’avait été un terrible voyage – et je ne regrettai pas que Derby m’ait annoncé ne pas venir de sitôt me tenir compagnie.

V

Il y eut beaucoup de rumeurs, les deux mois suivants. Les gens témoignaient de plus en plus souvent avoir aperçu Derby dans son nouveau regain d’énergie, et Asenath de plus en plus rare à trouver pour ses quelques visiteurs. Je ne reçus qu’une seule visite d’Edward, venu brièvement dans la voiture d’Asenath – récupérée comme prévu là où il l’avait laissée dans le Maine – pour reprendre quelques livres qu’il m’avait prêtés. Il était dans son nouvel état, et s’arrêta seulement assez longtemps pour quelques remarques évasives et polies. C’était évident qu’il n’avait rien à discuter avec moi dans cette condition – et je remarquai qu’il n’avait même pas pris la peine de notre vieux signal des trois coups deux coups quand il avait sonné à la porte. Comme l’autre soir dans la voiture, j’en ressentis une vague mais infiniment profonde horreur, que je ne pouvais expliquer ; aussi son départ immédiat fut un prodigieux soulagement.

À la mi-septembre, Derby s’en alla toute une semaine, et quelques-uns de la bande des décadents de l’université semblaient en savoir la cause – parlant d’un colloque avec un des grands pontes de l’occultisme, récemment expulsé d’Angleterre, et qui avait établi ses quartiers à New York. Pour ma part, je ne pouvais chasser cet étrange retour du Maine de mon esprit. La transformation dont j’avais été témoin m’affectait en profondeur, et je m’y reprenais encore et encore pour démêler tout cela, et la profonde horreur qu’elle m’avait inspiré.

Mais les plus bizarres rumeurs concernaient ces gémissements dans la vieille maison Crowninshield. La voix semblait être celle d’une femme, et certains des gens les plus jeunes trouvaient qu’elle ressemblait à celle d’Asenath. On ne l’entendait qu’à de rares intervalles, et parfois elle était étouffée comme par force. On parla d’enquête, mais on y renonça le jour où on vit Asenath dans les rues, plaisantant et bavardant avec un bon nombre de ses connaissances – s’excusant de ses récentes absences et parlant incidemment de la dépression nerveuse accompagnée de crises d’hystérie d’un de leurs invités de Boston. Personne ne vit l’invité, mais d’avoir constaté la présence d’Asenath ne laissait plus rien à dire. Et quelqu’un alors vint compliquer le cas en murmurant qu’une ou deux fois les gémissements entendus provenaient d’une voix d’homme.

Un soir de la mi-octobre, j’entendis le trois coups deux coups familier à la porte d’entrée. Venu moi-même ouvrir, je trouvai Edward sur le perron, et vis de suite que sa personnalité était l’ancienne, celle que je n’avais plus rencontrée depuis ce jour où il délirait, dans le terrible retour de Chesuncook. Son visage alternait entre des émotions étranges, où la peur et le triomphe semblaient dominer tour à tour, et il regarda furtivement par-dessus son épaule pendant que je fermais la porte derrière lui.

Me suivant gauchement dans mon bureau, il me demanda du whisky pour se calmer les nerfs. Je m’abstins de l’interroger, mais attendis qu’il décide lui-même de parler, quoi qu’il veuille me dire. Enfin il risqua quelques informations d’une voix étouffée.

« Asenath est partie, Dan. On a eu une longue conversation la nuit dernière, pendant que les domestiques étaient dehors, et je lui ai fait promettre de ne plus se servir de moi comme proie. Bien sûr j’avais certaines, je dis certaines défenses occultes dont je ne t’ai pas parlé. Elle devait composer avec, mais ça la mettait dans des colères folles. Elle a fait ses bagages et est partie à New York, elle est partie juste à temps pour prendre le 8 h 20 à Boston. Je suppose que les gens vont cancaner, mais je ne peux rien y faire. Tu n’as pas besoin de raconter qu’on avait ces tensions – juste dire qu’elle est partie faire des recherches.

« Elle va probablement s’installer avec un de ses horribles groupes de fanatiques. J’aimerais tellement qu’elle parte dans l’ouest et demande le divorce – de toute façon, je lui ai fait promettre de disparaître et de me laisser seul. C’était horrible, Dan, elle me volait mon corps. Me fichait dehors, me tenait prisonnier. Je faisais profil bas et prétendais la laisser faire, mais je restais sur mes gardes. Je pouvais m’organiser, si je faisais attention, parce qu’elle ne pouvait pas lire mes pensées tout entières, ou dans le détail. Tout ce qu’elle pouvait lire de mes intentions, c’était une sorte d’esprit de rébellion – et elle a toujours pensé que j’y serais impuissant. Elle n’a jamais pensé que je pourrais être plus fort qu’elle. Mais j’avais un exorcisme ou deux qui marchaient. »

Derby regarda de nouveau par-dessus son épaule et reprit du whisky.

« J’ai licencié ces damnés domestiques ce matin, quand ils sont revenus. Ils m’ont fait une scène terrible, ont posé des questions, mais ils ont fichu le camp. Ils étaient de sa race, les gens d’Innsmouth, et ils étaient de mèche avec elle. J’espère qu’ils me laisseront tranquille. Je n’ai pas aimé la façon dont ils riaient quand ils sont partis. Je peux reprendre quelques-uns des anciens serviteurs de papa, si j’ai besoin. Je dois repartir chez moi, maintenant.

« Je suppose que tu me crois fou, Dan – mais l’histoire d’Arkham est remplie de ces choses qui corroborent celle que je te raconte – et ce que je vais te raconter maintenant. Tu as vu un de ces changements directement, dans ta voiture, après ce que je t’avais dit d’Asenath, ce jour où on revenait du Maine. C’est quand elle m’avait attrapé – mis dehors de mon propre corps. La dernière chose que je me rappelle du voyage, c’est que je tentais de t’expliquer quel démon elle était. Alors elle m’a repris, et en un instant j’étais de retour à la maison – dans la bibliothèque, où ces affreux domestiques m’avaient enfermé – et dans ce maudit corps de l’ennemi... qui n’est même pas humain... Tu l’as compris, c’est elle avec qui tu as fait ensuite le voyage de retour... ce loup qui me mord dans mon propre corps... Tu as été à même de comprendre la différence ! »

Je frissonnai, quand Derby s’arrêta. Sûrement, j’avais compris la différence – mais pouvais-je accepter une explication aussi insensée que celle-ci. Mais mon interlocuteur un moment distrait m’emmenait encore plus loin.

« Il fallait que je me protège – je devais, Dan ! Elle m’avait eu pour de bon à Hallowmass – ils avaient eu un sabbat, là-bas, un peu plus loin que Chesuncook, et le sacrifice auquel ils ont procédé a renforcé son emprise. Elle m’avait eu pour de bon... pour de bon et moi... moi je serais elle... pour toujours... trop tard... Mon corps serait le sien pour toujours... Elle serait devenue un homme, et pleinement humain, exactement ce qu’elle souhaitait... Je suppose qu’elle m’aurait mis hors du chemin – tuer son propre ancien corps avec moi à l’intérieur, elle la diabolique, exactement comme elle l’avait fait avant – elle ou bien lui, ou bien ça l’avait fait auparavant... »

Le visage d’Edward était affreusement distordu, et il se pencha à me toucher tandis que sa voix passait au chuchotement :

« Tu dois apprendre ce à quoi je fais allusion dans la voiture – qu’elle n’est pas Asenath du tout, mais tout simplement le vieil Ephraïm lui-même. J’ai commencé à m’en douter il y a un an et demi, mais j’en ai la certitude désormais. Ces brouillons qu’elle a jetés sans s’en rendre compte – quelquefois elle jette ces notes par écrit qui sont trait pour trait les manuscrits de son père, et parfois elle dit des choses que personne sauf un vieil homme comme Ephraïm ne pourrait dire. Il a changé de forme avec elle quand il a senti la mort approcher, elle était la seule qu’il ait pu trouver avec l’exacte espèce de cerveau et une volonté suffisamment dominée – il est rentré dans son corps pour y rester, exactement comme elle a fait du mien, puis a empoisonné le vieux corps dans lequel il l’avait enfermée. Est-ce que, des douzaines de fois, tu n’as pas vu l’esprit du vieil Ephraïm éclairer ses yeux de démon... et comme il passait dans mes propres regards quand elle avait le contrôle de mon corps ? »

Il en haletait presque, en chuchotant, et s’arrêta pour reprendre sa respiration. Je ne dis rien, et quand il reprit, sa voix était proche de la normale. Tout ceci, je pensai, suffisait pour le mettre à l’asile, mais ce n’était peut-être pas le moment de l’y envoyer. Peut-être que le temps, et l’éloignement d’Asenath, feraient leur œuvre. Et je pensais qu’il ne remettrait pas de sitôt les pieds dans l’occultisme morbide.

« Je t’en dirai plus un peu plus tard – je dois d’abord me reposer, beaucoup. Je te parlerai de ces horreurs interdites qu’elle m’a fait fréquenter – de ces horreurs vieilles comme le temps qui aujourd’hui encore attendent dans des recoins hors des chemins, avec quelques prêtres monstrueux pour les maintenir en vie. Il y a des gens qui savent des choses concernant l’univers que personne n’oserait savoir, et accomplissent des choses que personne n’aimerait être capable de faire. J’aurais brûlé ce damné Necronomicon et tout le reste, si j’étais bibliothécaire à la Miskatonic.

« Mais elle ne peut m’avoir maintenant. Je dois m’échapper de cette maudite maison aussitôt que je le pourrai, et m’installer un chez-moi. Tu m’aideras, je sais, si j’ai besoin d’aide. Ces domestiques du diable, tu sais... et si les gens posent trop de questions à propos d’Asenath. Parce que, là, je ne peux pas leur donner son adresse... Ils sont un certain nombre de chercheurs – de certains cultes, tu sais – qui peuvent interpréter notre rupture de travers... il y en a parmi eux qui ont de drôles d’idées et de méthodes. Je sais que tu seras auprès de moi s’il m’arrive quelque chose – même si j’ai à t’en dire beaucoup, et que cela te choquera... »

Je proposai à Edward de le garder, et qu’il dorme cette nuit dans une des chambres d’amis. Au matin il semblait plus calme. Nous évoquâmes un certain nombre d’arrangements possibles pour qu’il déménage dans la villa des Derby, et je comptai qu’il ne perde pas de temps à effectuer le transfert. Le lendemain soir, il ne se présenta pas, mais je le vis fréquemment dans les semaines suivantes. Nous ne parlions que le moins possible des choses étranges et déplaisantes, mais prenions ensemble nos mesures pour la rénovation de la vieille maison des Derby, et du voyage qu’Edward avait promis de faire avec mon fils et moi l’été à venir.

D’Asenath nous ne parlions pas, et je sentais bien que le sujet lui était encore particulièrement perturbant. Les commérages, bien sûr, allaient leur train ; mais il n’y avait rien de nouveau concernant l’étrange ménade de la vieille maison Crowninshield. Une chose que je n’aimais pas, fut l’allusion que fit le banquier de Derby, dans une de ces réunions propices aux confidences du Miskatonic Club – à propos des chèques qu’Edward envoyait régulièrement à Moïse et Abigail Sargent, et à une nommée Eunice Babson, à Innsmouth. Il semblait que ces domestiques à face diabolique lui extorquaient une rançon – quoiqu’il n’ait jamais voulu m’en rien dire.

J’attendais avec espoir que l’été arrive, et qu’avec les vacances de mon fils étudiant à Harvard nous puissions emmener Edward en Europe. Il ne guérissait pas si vite, je le constatai, que je l’aurais espéré ; il restait quelque chose d’hystérique dans ses soudains éclats de rire, tandis que ses moments d’effroi et de dépression étaient bien trop fréquents. La vieille maison des Derby était de nouveau habitable depuis décembre, mais Edward repoussait constamment de déménager. Même s’il haïssait et semblait craindre la maison Crowninshield, il en était en même temps clairement son esclave. On aurait dit qu’il ne pouvait se résoudre à démanteler quoi que ce soit, et inventait n’importe quelle excuse pour repousser de l’entreprendre. Quand je le lui faisais remarquer, il en semblait disproportionnément effrayé. Le vieux majordome de son père, qu’il avait repris avec d’autres anciens domestiques, me dit un jour que la façon qu’avait Edward de roder souvent dans la maison, et spécialement dans les caves, lui semblait bizarre et malsaine. Je me demandais si Asenath lui avait écrit des lettres qui l’auraient perturbé, mais le majordome m’assura qu’il n’avait vu aucun courrier qui aurait pu venir d’elle.

VI

C’est aux environs de Noël que Derby eut à nouveau une crise, un soir qu’il me rendait visite. Je maintenais la conversation sur notre voyage prévu l’été suivant, quand soudain il cria et se leva brusquement de sa chaise avec l’air de subir un choc, une peur incontrôlable – une panique cosmique et si répugnante que seules les ondes d’un cauchemar infini pouvaient les apporter à un esprit sain.

« Mon cerveau ! Mon cerveau ! Mon dieu, Dan – ils l’entraînent – depuis là-bas – ça cogne – ça mord – ce démon femelle – même maintenant – Ephraïme – Kamog ! Kamog ! – Le puits des shoggoths – Iä ! Shub-Niggurath ! Le bouc aux mille jeunesses !...

« La flamme – la flamme... au-delà du corps, au-delà de la vie – dans la terre... oh, mon Dieu !... »

Je le rassis sur la chaise et, comme il sombrait de la frénésie à une morne apathie, le forçai à boire un peu de vin. Il ne résistait pas, mais agitait ses lèvres comme s’il se parlait à lui-même. Je réalisai alors qu’il essayait de me parler à moi, et approchai mon oreille de sa bouche pour en attraper quelques faibles mots.

« De nouveau, de nouveau... elle essaye... j’aurais dû le savoir... rien qui peut arrêter cette force ; ni la distance, ni la magie, ni la mort... ça vient et vient, surtout dans la nuit... je ne peux pas partir... c’est horrible... mon Dieu, Dan, si tu savais comme je sais, combien c’est horrible... »

Quand il se fut effondré dans sa stupeur, je le calai avec des oreillers et laissai le sommeil normal s’emparer de lui. Je n’appelai pas de docteur, parce que je savais ce qui aurait été dit de son état mental, et voulais donner une chance à la nature, si cela restait possible. Il s’éveilla à minuit, et je le remis au lit à l’étage, mais le matin il était parti. Il avait disparu discrètement de la maison – et son majordome, quand je l’appelai au téléphone, me dit qu’il était chez lui, arpentant sans repos la bibliothèque.

Edward fut alors rapidement un homme ruiné après cela. Il ne revint plus me voir, mais chaque jour je lui rendais visite. Il était toujours assis dans sa bibliothèque, ne fixant rien, avec un air d’écoute anormale. Parfois il parlait rationnellement, mais toujours sur des sujets sans conséquence. Toute mention de son état, de nos projets, ou d’Asenath, relançait la crise. Son majordome dit que les attaques de peur avaient lieu la nuit, et qu’il allait jusqu’à s’infliger du mal.

J’eus un long échange avec son docteur, son banquier, son homme de loi, et me décidai à emmener le médecin avec deux de ses collègues spécialisés pour une visite. Les spasmes qui résultèrent des premières questions furent violents et pitoyables – et le soir même une voiture capitonnée emmenait le pauvre corps en combat à l’asile d’Arkham. Il fut sous ma tutelle et je lui rendais visite deux fois par semaine – redoutant toujours d’entendre ses cris sauvages, ses chuchotements terrifiants, et l’atroce, bourdonnante répétition de phrases comme « Je dois le faire – je dois le faire... ils vont m’avoir... ils m’auront... arrêtez, lâchez, vous dans l’ombre... Maman, maman ! Dan ! Sauve-moi... sauve-moi... »

Combien il y avait d’espoir pour une guérison, personne n’aurait pu le dire ; mais je fis de mon mieux pour rester optimiste. Edward devrait avoir une maison s’il en revenait, aussi je transférai ses domestiques à la villa des Derby, qui était sûrement un choix plus sain. Quoi faire de la maison Crowninshield avec ses arrangements compliqués et ses collections d’objets inexplicables, je ne pouvais en décider, aussi je laissai tout tel quel pour l’instant – disant à la femme de ménage d’aller là-bas une fois par semaine pour nettoyer les pièces principales, et allumer le poêle pour avoir du chauffage ce jour-là.

Le cauchemar final survint vers la Chandeleur – soi-disant, ironie cruelle, par une fausse lueur d’espoir. Un matin de la fin janvier, on me téléphona de l’asile pour me dire que la raison d’Edward était soudain revenue. Sa mémoire, et la continuité de ses souvenirs, disaient-ils, était bien invalides ; mais de la santé mentale elle-même, il n’y avait pas à douter. Bien sûr, on allait le garder quelque temps en observation, mais il n’y avait aucun doute sur l’issue finale. Tout allait bien, on pouvait sûrement prévoir sa sortie d’ici une semaine.

Je m’y rendis en hâte, et dans un flot de bonheur, mais restai interdit quand l’infirmière me mena à la chambre d’Edward. Le malade se leva pour me saluer, tendant la main avec un sourire poli ; mais je vis en un instant qu’il était doté de cette personnalité aussi étrangement énergique qui avait été si éloignée de sa propre nature – la personnalité affirmée que j’avais trouvée si horrible, et qu’Edward lui-même avait une fois juré être l’esprit de sa femme introduit en lui-même. Il y avait le même regard étincelant – celui d’Asenath et du vieil Ephraïm – et le même dessin volontaire de la bouche ; et quand il parlait, cette même ironie sinistre et persuasive dans sa voix – la profonde ironie si évocatrice d’un potentiel diabolisme. C’était la même personne qui avait conduit ma voiture cette nuit, cinq mois plus tôt – la personne que je n’avais pas revue depuis cette brève visite où il avait oublié notre vieille habitude du signal à la porte d’entrée, qui m’avait induit une telle peur nébuleuse – et il me remplissait maintenant de ce même pressentiment sombre d’une aliénation blasphématoire, d’une ineffable et cosmique hideur.

Il me parla avec affabilité des arrangements pour sa sortie – et il n’y avait rien d’autre à faire pour moi qu’acquiescer, malgré quelques remarquables trous dans sa mémoire récente. Je ressentais pourtant que quelque chose était terriblement et inexplicablement faux, et anormal. Il y avait des horreurs dans cette chose que je ne pouvais atteindre. J’avais devant moi une personne désormais saine d’esprit – mais était-ce réellement l’Edward Derby que je connaissais ? Et sinon, c’était quoi, c’était qui ? Il y avait une arrière-pensée sardonique abyssale dans tout ce que disait cette créature – les yeux façon Asenath retenaient une moquerie spécialement déroutante dans certains mots évoquant sa première liberté après cette réclusion confinée. J’ai dû me comporter maladroitement, et je fus heureux de battre en retraite.

Toute la journée et le jour suivant je me battis la cervelle sur le problème. Il était arrivé quoi ? Quelle sorte d’esprit regardait à travers les yeux aliénés du visage d’Edward ? Je ne pouvais penser à rien qu’à cette énigme terrible et sinistre, et laissai tomber tout autre effort comme mon travail habituel. Le lendemain matin, l’hôpital m’appela pour me dire que le convalescent se sentait bien, et le soir j’en étais rendu au bord de la rupture nerveuse – un état dont j’admettais, même si d’autres en auraient juré, qu’il interférait avec mon point de vue. Je n’avais rien à répondre sur ce point, à part qu’aucune folie mienne ne pouvait compter devant toutes les preuves.

VII

Ce fut dans la nuit – juste au terme de ce second jour – que l’horreur la plus forte, la plus extrême s’empara de moi et de mon esprit par une panique noire, saisissante, de laquelle jamais on ne peut réchapper libre. Cela commença par un coup de téléphone, juste avant minuit. J’étais le seul encore éveillé, et mi-endormi je pris l’appel dans la bibliothèque. Il semblait n’y avoir personne à l’autre bout de la ligne, et j’étais sur le point de raccrocher et me remettre au lit, quand il me sembla percevoir une très faible suspicion de son à l’autre extrémité. Est-ce que quelqu’un essayait de parler, mais dans de grandes difficultés ? Tandis que j’écoutais, il me sembla entendre une sorte de glougloutement mi-liquide – « gloubl... gloubl... gloubl... » – qui suggérait bizarrement un monde inarticulé, inintelligible, mais encore divisé en syllabes. Je demandai : « Qui est-ce ? » Mais la seule réponse fut « gloubl-gloubl... gloubl-gloubl ». Je pouvais seulement imaginer qu’il s’agissait d’un bruit mécanique ; mais pensant que cela pouvait être un appareil endommagé, capable de recevoir mais non d’émettre, j’ajoutai : « Je ne peux pas vous entendre, il vaut mieux raccrocher, demandez un opérateur... » Immédiatement j’entendis qu’on raccrochait le combiné à l’autre extrémité.

Ceci, je l’ai dit, juste avant minuit. Quand je m’enquis de qui avait appelé, après coup, on s’aperçut que cela provenait de la vieille maison Crownenshield, alors qu’on était à peine trois jours après le passage hebdomadaire de la femme de ménage. Je peux seulement indiquer en gros ce qu’on trouva dans la maison – le chambardement dans un cagibi d’une cave éloignée, des traces malsaines, de la saleté, la garde-robe hâtivement pillée, des marques déroutantes sur le téléphone, le bureau maladroitement utilisé, et cette odeur détestable, nauséabonde, insistante, partout et sur toute chose. La police, pauvres gens, ils avaient leurs petites théories suffisantes et voulaient poursuivre pour ce sinistre les domestiques licenciés – ceux qui s’étaient éclipsés hors d’atteinte bien avant la présente fureur. Ils parlaient d’une revanche morbide via ces choses que nous constations, et disaient que j’étais parmi les suspects, en tant que meilleur ami d’Edward et son conseiller.

Idiots ! – est-ce qu’ils imaginaient que ces clowns brutaux pouvaient avoir forgé cette écriture ? Imaginaient-ils qu’ils avaient causé ce qui n’était arrivé que plus tard ? Étaient-ils aveugles sur les changements dans ce corps qui avait été celui d’Edward ? Quant à moi, je crois aujourd’hui en tout ce qu’Edward m’a dit. Il y a des horreurs au-delà des limites de la vie, dont nous n’avons pas idée, et les prières diaboliques d’un homme peuvent en un instant les faire surgir dans notre propre réalité. Ephraïm – Asenath – le démon les avais requis, et ils ont englouti Edward comme ils étaient décidés à m’engloutir.

Puis-je être sûr d’être indemne ? Ces pouvoirs survivent à la vie dans sa forme organique. Le jour suivant, dans l’après-midi, je me secouai de ma prostration, trouvai la force de marcher et de parler avec cohérence – j’allai à l’asile et le tuai pour Edward et pour la santé du monde, mais de quoi puis-je être sûr avant qu’il soit incinéré ? Ils conservent le corps pour des autopsies inutiles, à la requête de docteurs et experts imbéciles – mais je dis qu’on doit l’incinérer. Il doit être incinéré – lui qui n’était pas Edward Derby quand je l’ai tué. Je deviendrai fou s’il ne l’est pas, parce que je serai le prochain. Mais ma volonté n’est pas faible – et je ne le laisserai pas s’aider des sapes de terreur dont je sais qu’il s’enveloppe. Une vie – Ephraïm, Asenath, et Edward – qui maintenant ? Je ne veux pas qu’on m’enlève de mon corps. Je ne veux pas changer d’âme avec ce cadavre criblé de balles dans l’asile.

Mais qu’on me laisse conter de façon cohérente cette horreur finale. Je ne dirai rien de ce que la police ignore avec constance – les histoires concernant cette chose naine, grotesque et malodorante croisée par au moins trois témoins dans High Street vers deux heures du matin, et la nature singulière des empreintes à certains endroits. Je dirai seulement que vers deux heures la sonnette et le heurtoir de l’entrée m’éveillèrent – à la fois la sonnette et le heurtoir, actionnés alternativement et brouillonnement dans une sorte de désespoir aux limites de la faiblesse, et chacun essayant de reproduire le vieux signal trois coups deux coups d’Edward.

Sorti de mon sommeil, ce fut d’un seul bond une agitation. Derby à ma porte, et se souvenant du vieux code ! Sa nouvelle personnalité ne s’en était pas souvenue... Est-ce qu’Edward était soudain revenu à son état ordinaire ? Pourquoi alors autant d’évidente crainte et de hâte ? Avait-il été relâché avant le délai prescrit, s’était-il échappé ? Peut-être, pensai-je en attrapant mon peignoir et dévalant l’escalier, son retour à lui-même avait provoqué un emportement, une violence, lui faisant oublier sa libération prochaine, dans une quête désespérée de liberté. Quoi qu’il se soit passé, c’était de nouveau mon bon vieil Edward, et je l’aiderais !

Quand j’ouvris la porte, dans l’obscurité du branchage des ormes, le relent d’un air insupportable et fétide m’accabla. Je fus pris de nausée, et pendant une seconde à peine si je pus distinguer cette figure naine et bossue sur le seuil. Le signal était celui d’Edward, mais qu’est-ce qu’était cette parodie, folie ou canular ? Où est-ce qu’Edward avait pu avoir le temps d’être allé ? Son signal avait résonné à peine une seconde avant que j’ouvre la porte.

Le visiteur portait un pardessus d’Edward, dont le rabat touchait quasiment le sol, et les manches même roulées recouvraient les mains. Sur la tête un chapeau mou rabaissé, tandis qu’un foulard de soie noire occultait le visage. Comme j’avançais, d’un pas mal assuré, la figure émit un son semi-liquide comme celui que j’avais entendu au téléphone, « gloubl... gloubl... » – et me lança une large feuille de papier écrite serrée, plantée sur le bout d’un long crayon. Titubant encore de cette odeur fétide, morbide et irracontable, je me saisis du papier et tâchai de le lire à la lueur du hall d’entrée.

Sans hésitation, il s’agissait de l’écriture d’Edward. Mais pourquoi avait-il choisi d’écrire, alors qu’il était assez proche pour sonner – et pourquoi une écriture si maladroite, grossière, agitée ? Je ne pouvais rien en déchiffrer dans cette faible lumière, aussi je revins dans le vestibule, la figure naine me suivant de façon mécanique et pesante jusqu’au pas de la porte. L’odeur de ce singulier messager était si effrayante que j’espérai (non en vain, Dieu merci !) que ma femme ne se réveille pas, pour y être confrontée.

Alors, tandis que je lisais ce papier, je sentis mes genoux plier sous moi, et ma vision s’obscurcir. J’étais étendu sur le plancher quand je revins à moi, agrippant la maudite feuille de ma main rigide de peur. Voici ce qui y était dit :

« Dan – va à l’asile et tue-le. Extermine-le. Ce n’est plus du tout Edward Derby. Elle m’a eu – c’est Asenath – elle est morte il y a de ça trois mois et demi. Je mentais quand je disais qu’elle était partie. C’est moi qui l’ai tuée. Je devais le faire. C’était impulsif, mais nous étions seuls et j’étais dans mon vrai corps. J’attrapai un candélabre et lui frappai le crâne avec. Elle m’aurait emporté pour de bon à Hallowmass.

« Je l’ai enterrée dans la cave la plus au fond, sous de vieilles caisses, et j’ai effacé toutes les traces. Les domestiques s’en sont doutés, au matin, mais ils sont complices de tant de secrets qu’ils n’auraient pas prévenu la police. Je les ai renvoyés, mais Dieu sait ce qu’ils feront – et les autres de leur culte.

« J’ai cru pendant un temps que je m’en tirerais, et puis à nouveau j’ai senti les coups dans mon cerveau. Je savais ce que c’était – j’avais de quoi m’en souvenir. Un esprit comme le sien, ou celui d’Ephraïm, est moitié détaché. Elle était en train de m’attraper – en train de me faire changer de corps avec le sien, entrer dans mon corps et m’enfermant, moi, dans son corps enterré dans la cave.

« Je savais ce qui allait se produire – c’est pour cela que j’ai craqué et me suis retrouvé à l’asile. Et puis c’est arrivé – je me suis retrouvé étranglé dans la nuit – dans la carcasse pourrie d’Asenath, là dans la cave, sous les caisses que j’y avais entassées. Et je savais qu’elle devait être dans mon corps à l’asile – pour toujours, parce que c’était après Hallowmass et que le sacrifice pouvait avoir lieu sans elle – sain, et prêt à être relâché pour être une menace contre le monde. J’étais désespéré, et en dépit de tout je me frayai un chemin pour sortir.

« Je suis dans un trop triste état pour parler – je n’ai même pas pu téléphoner – mais je peux encore écrire. Je m’en suis débrouillé comme j’ai pu, et te laisse ce dernier mot, cet avertissement. Tue l’ennemi si tu tiens pour quelque chose la paix et la sécurité du monde. Arrange-toi pour qu’il soit brûlé. Si tu ne le fais pas, il vivra à jamais, d’un corps à un autre corps et ainsi de suite, et je ne peux pas te décrire ce qui va se produire. Tiens-toi à distance de la magie noire, Dan, c’est le commerce du diable. Au revoir – tu auras été un fier ami. Dis-en à la police autant qu’ils pourront le croire – et je suis vraiment désolé de te faire porter le poids de tout ça. Je serai au repos avant longtemps – cette chose ne pourra pas tenir encore beaucoup plus. J’espère que tu auras pu lire cela. Et tue cette chose – tue-la.

« Tien – Ed. »

C’est seulement après coup que je lus la deuxième moitié de sa lettre, parce que je m’étais évanoui à la fin du troisième paragraphe. Je m’étais évanoui de nouveau quand je vis et respirai ce qui encombrait le seuil, quand l’air du dedans l’enveloppa. Le messager ne partirait pas, et n’avait plus de conscience.

Mon majordome, de constitution plus rude que la mienne, réussit à ne pas s’évanouir quand au matin suivant il le trouva dans l’entrée. Au lieu de cela, il téléphona à la police. Quand ils arrivèrent, on m’avait mis au lit, mais la.. l’autre masse... était restée où elle s’était effondrée dans la nuit. Les hommes durent se mettre un mouchoir sur le nez.

Ce qu’ils trouvèrent finalement à l’intérieur de ce bizarre assortiment de vêtements d’Edward était une horreur déjà largement liquéfiée. Il y avait des os aussi, et un crâne écrasé. Une analyse des restes dentaires permit d’identifier avec certitude le crâne d’Asenath.

 

FIN
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 novembre 2015
merci aux 259 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page