H.P. Lovecraft | Le livre

un texte très bref (ou inachevé) de 1933, et toute la possibilité fantastique de l’idée du livre...


 

Dans chaque livre ou histoire de Lovecraft, on croise une bibliothèque ou des livres, qui chaque fois tiennent une place nodale pour le passage au fantastique – et pas seulement le fantasmagorique Necronomicon.

Parmi les dizaines et dizaines de textes brefs de Lovecraft, celui-ci s’attaque directement à l’idée du livre, et prend ce mot pour titre.

On sait par ses lettres qu’en octobre 1933 Lovecraft consacre plusieurs semaines à de nouveaux textes en prose, dans le souhait de trouver une façon plus libre, moins liée aux contraintes narratives de ses précédents récits, et qui lui permette de revenir plus près du défi initial de ses proses poétiques. Il dit avoir détruit la plus grande partie de ces textes – ici en repartant d’un thème de ses poésies –. C’est Bob Barlow, en classant les inédits de Lovecraft après sa mort, qui ajoutera le titre : the book.

Et mystère de l’écriture, mystère de Lovecraft lui-même : histoire qui ne trouve pas l’élan pour rebondir, texte en attente de prochains développements ?

Alors s’astreindre à respecter même ce lent ébouriffement de forme. Mais l’impression que ces quelques pages pourraient servir de noyau à tant de ses autres tentatives, qu’elles les expriment comme germe.

Voici une proposition de traduction pour The book – l’hommage de Lovecraft au livre...

 

H.P. Lovecraft | Le livre


Si confus sont mes souvenirs. Tant d’incertitude même quant à là où ils commencent ; certains moments, j’aperçois d’épouvantables perspectives sur les années qui s’étirent derrière moi, tandis qu’à d’autres moments on dirait que l’instant présent est un point isolé dans une infinité grise et sans forme. Je ne suis même pas certain de comment je suis en train de transmettre ce message.

D’un côté je sais que je parle, j’ai cette impression vague que peut-être il faudrait une atroce médiation pour porter ce que je dis à l’endroit où je voudrais qu’on le comprenne. Mon identité est un brouillard si ahurissant. Je pense que j’ai souffert d’un choc, un grand choc – peut-être venu des monstrueuses excroissances des cycles de mon unique et incroyable expérience.

Et que ces cycles d’expérience dérivaient tous évidemment de ce livre mangé aux vers. Je me souviens de quand je l’ai trouvé – dans la faible lumière près de la rivière noire et huileuse où toujours tourbillonnent les brumes. L’endroit était vieux, si vieux, avec des étagères montant jusqu’aux plafonds, remplies de volumes pourrissants qu’on atteignait à travers une suite sans fin de pièces sans fenêtres et d’alcôves. Et encore à leur pied les tas sans forme d’un grand nombre d’autres livres, à même le plancher ou dans des coffres grossiers ; et c’est dans un de ces tas que je l’avais trouvé. Je n’ai jamais su son titre, parce que les premières pages manquaient ; mais il était tombé ouvert vers la fin, et j’y saisis d’un regard ceci, qui me fit chanceler le sens.

C’était une formule – une sorte de liste de choses à dire et à faire – que je reconnus comme quelque chose d’obscur et d’interdit ; quelque chose que j’avais lu autrefois furtivement dans les mémoires où ces étranges anciens explorateurs écrivaient à la fois fascinés et dégoûtés, dans cet univers des secrets sous haute garde, dont j’aimais tant absorber la prose décadente.

C’était une clé – un guide – pour certaines portes et transitions dont les mystiques avaient rêvé et murmuré depuis l’origine de la race, et qui avait conduit à des libertés et découvertes au-delà des trois dimensions et des royaumes de la vie et tout de ce que nous savons. Depuis des siècles, aucun homme pour se rappeler sa substance vitale ou savoir où la prendre, mais ce livre était bien sûr très ancien. Non pas même imprimé, mais la main d’un moine demi-fou avait tracé en latin ces phrases sinistres dont les onciales garantissaient la belle antiquité.

Je m’en souviens, ce vieil homme me lorgnait en gloussant et me fit un signe curieux de la main quand j’emportai le livre. Il avait refusé que je le paye, et c’est seulement longtemps après que je devinai pourquoi. Comme je me dépêchai de revenir à la maison par ces rues étroites, venteuses, suffocantes du front de mer, j’avais l’impression effrayante d’être furtivement suivi à pas feutrés. Ces maisons chancelantes d’autres siècles semblaient des deux côté douées d’une malignité morbide et toute fraîche – comme si quelque canal de compréhension diabolique, jusqu’ici clos, avait été abruptement réouvert. J’avais l’impression que ces murs, ces pignons en suspension avec leurs briques désagrégées, le plâtre et les poutres moisis – avec ces fenêtres dont les losanges vous lorgnaient comme par des yeux de poisson – pourraient difficilement se retenir d’avancer et de m’écraser... et pourtant tout ce que j’avais lu c’était le dernier fragment du blasphème de ses runes avant de refermer le livre et de l’emporter.

Je m’en souviens, je lisais ce livre – blême, et enfermé dans le grenier que j’avais consacré de longtemps à ces étranges recherches. La grande maison était très calme, parce que j’avais attendu qu’il soit minuit pour monter. J’imagine que j’avais une famille alors – même si les détails sont très incertains – et je sais qu’il y avait de nombreux domestiques. Mais de quelle année il s’agissait, je ne sais pas ; parce que depuis j’ai connu tant d’âges et de dimensions, que toutes mes notions du temps se sont dissoutes et recomposées. C’était à la lumière de chandelles que je lisais – je me souviens de l’incessant égouttement de la cire – et me parvenait de temps à autre le bruit des carillons d’églises très distantes. Je crois que je portais attention à ces carillons dans une intention particulière, comme si j’avais peur d’entendre une note intruse, encore plus lointaine, qui s’y serait mêlée.

Alors se produisit le premier grattement et tâtonnement à la lucane qui donnait au-dehors, loin par dessus les autres toits de la ville. Et parce que ce fut juste alors que je lisais à voix haute le neuvième verset de ce chapitre primordial, je compris en frissonnant ce que cela signifiait. Parce que celui qui passe les portes toujours rejoint une ombre, et plus jamais ne sera seul. Je l’avais évoqué – et le livre était bien sûr tout ce que j’avais supposé. Cette nuit je passai la porte d’un vortex de temps et de vision ensemble tressés, et quand la lumière du matin parvint dans le grenier je découvris dans les murs, les étagères et les meubles ce que jamais je n’y avais vu auparavant.

Plus possible de voir le monde tel que je l’avais connu. Mêlé à la scène présente restait à la fois tenant un peu du passé et un peu du futur, et tous les objets autrefois familiers surgissaient inconnus et étrangers dans la nouvelle perspective de ma vue agrandie. Et depuis lors je marchai dans un fantastique rêve de formes inconnues ou mi-connues ; à chaque porte traversée, moins je pouvais reconnaître avec évidence les choses de la plus proche sphère dont j’avais si longtemps été entouré. Ce que je voyais de moi, personne d’autre ne l’avait vu ; et je m’imposais à la fois le silence et l’écart de peur d’être pris pour fou. Les chiens avaient peur de moi, parce qu’ils percevaient l’ombre extérieure qui ne quittait jamais mon côté. Mais je lisais encore plus – dans ces livres et ces rouleaux cachés et oubliés auxquels ma vision me menait – et me poussais à de nouvelles portes d’espace et d’êtres et de formes de vie plus près du noyau du cosmos inconnu.

Je m’en souviens que dans la nuit j’allumai les cinq cercles concentriques de feu sur le plancher, et me levai depuis le plus étroit, psalmodiant cette litanie monstrueuse que le messager de Tartarus avait transmis. Les murs s’évanouirent, et je fus emporté par un vent noir à travers d’insondables golfes gris avec les sommets en forme de crâne de montagnes inconnues à des kilomètres au-dessous de moi. Encore un moment, et vint la noirceur totale, et la lumière de myriades d’étoiles formant ces constellations étranges d’outre-monde. Et finalement je vis une plaine illuminée de vert tout dessous, et y discernai les tours torsadées d’une ville construite d’aucune façon que j’aie jamais vue ou lue ou rêvée. Et comme je flottais plus près de cette ville, je vis un grand bâtiment carré de pierre dans un espace ouvert, et ressentis la peur hideuse m’engloutir. Je criai, me débattis, et après un vide j’étais de nouveau dans mon grenier, affalé à plat sur les cinq cercles phosphorescents du plancher. Dans l’aventure de cette nuit, il n’y avait pas plus d’étrangeté que dans bien des précédentes nuits d’aventure ; mais il y eut plus de terreur, parce que je savais que j’étais plus près de ces golfes et de ces mondes du dehors que je n’en avais jamais été auparavant. Plus tard je pris plus de précautions avec mes incantations, parce que je ne souhaitais pas être coupé de mon corps et de la terre, dans ces abysses inconnus dont je ne pourrais jamais revenir.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 13 octobre 2015 et dernière modification le 5 juin 2017
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