et quand Kenneth Goldsmith cite Gertrude Stein...

quand la lisibilité d’un texte tient à la prééminence des éléments visuels, mais que la vieille traduction, avec l’assentiment de l’auteur, a tout gommé...


Suis dans un passionnant passage du Uncreative Writing de Kenneth Goldsmith où il analyse la « lisibilité » d’un texte non pas en fonction du signifiant mais de l’obsession visuelle qu’il peut chercher à établir, et utilise comme exemple ce très puissant passage de Gertrude Stein dans son Making of Americans (1934).

Le problème c’est que la traduction française, sous le titre Américains d’Amérique, dont Stein était très fière, a été faite quasi en sa présence dès 1934 par la baronne Seillère et Bernard Faÿ, d’ailleurs toujours distribuée par Gallimard parce qu’y a pas de petit profit, sans aucune préoccupation de ces enjeux, normal pour l’époque.

Je mets ci-dessous 1 le passage en anglais, en 2 mon ébauche de trad. Pour la traduction de 1934, je l’insère en fin de billet, après les autres propositions.

Ma vieille connaissance d’Adorno et ma connivence dans la pratique du numérique m’ont aidé pour aborder la pensée Goldsmith. Mais lorsqu’il s’agit de Gertrude Stein… plaque glissante. Et c’est pareil pour la version 1933 de Autobiographie d’Alice Toklas, sans parler du jamais traduit How to write – qui s’y met et quand ? D’autant que son oeuvre, depuis 2 ans, s’est « élevée » au domaine public...

Alors, lors de cette riche discussion sur Facebook (merci Robert Hébert, Samuel Mercier, Guillaume Cingal et Philippe Met (en particulier sur weakness/meekness, Chloé Samaniego (sur le being du début, et plusieurs autres), trois personnes m’ont fait cadeau d’une rédaction complète du passage, chacune et chacun à sa façon. Et je suis sûr qu’il y a d’autres approches encore.

Je les mets en ligne toutes trois, merci à Sabine Huynh, Philippe Blanchon, Magali Duru. N’hésitez pas, si vous voulez ajouter la vôtre...

Dans l’analyse qu’en fait Kenneth, il y a le côté infini du projet impossible de Stein (décrire une famille, puis tous les gens que connaissent cette famille, et ainsi de suite jusqu’à décrire tous les Américains...), mais aussi ce côté formel de la phrase, par répétitions et fugues ou déconstructions lissées jusqu’à n’être plus portées que par cette trace visuelle des récurrences – et ce bourdonnement en essaim des sonorités (le them de elles, entre les there et les then, le mot millions de et ainsi de suite...) – quel beau défi pour la faire enfin accéder en France à ce statut qu’elle n’a jamais pu obtenir.

Après tout, signe très positif, au nom de ce que défend Kenny tout au long de ce livre, que ce passage cité de Stein résulte d’une traduction collaborative ! (photo : le buste de G.S. derrière la N.Y. Public Library, mai 2013).

« MAKING OF AMERICANS », ANGLAIS ORIGINAL

There are then always many millions being made of women who have in them servant girl nature always in them, there are always then there are always being made then many millions who have a little attacking and mostly scared dependent weakness in them, there are always being made then many millions of them who have a scared timid submission in them with a resisting somewhere sometime in them. There are always some then of the many millions of this first kind of them the independent dependent kind of them who never have it in them to have any such attacking in them, there are more of them of the many millions of this first kind of them, who have very little in them of the scared weakness in them, there are some of them who have in them such a weakness as meekness in them, some of them have this in them as gentle pretty young innocence inside them, there are all kinds of mixtures in them then in the many millions of this kind of them in the many kinds of living they have in them.

MA PROPOSITION DE TRAD (WORK IN PROGRESS)

Et il y a alors toujours combien de millions, qui sont des femmes conservant en elles leur nature de servante femme, il y en a toujours parmi elles qui sont faites des combien de millions qui dépendent de cette faiblesse un peu agressive mais surtout effrayée en elles, il y en a toujours parmi elles qui sont faites alors des millions d’elles qui ont en elles cette soumission timide et effrayée même avec quelque part en elles quelque chose qui en elles résiste. Il y a toujours quelques-unes alors de ces combien de millions de celles-ci de cette première catégorie des indépendantes dépendantes qui n’ont jamais eu à avoir cette agressivité en elles, il y en a combien en elles parmi les millions de cette première catégorie d’entre elles qui ont très peu en elles de cette faiblesse effrayée, il y en a parmi elles qui ont en elles une telle faiblesse qu’elle est soumission en elles docilement acceptée, quelques-unes ont en elles cette belle et douce et jeune innocence en elles, il y a toutes sortes de proportions en elles dans les tant de millions d’elles de cette catégorie d’elles dans toutes les façons de vivre alors qui se pressent en elles…

PROPOSITION DE SABINE HUYNH

Ainsi il y a toujours plusieurs millions d’êtres qui sont des femmes gardant toujours en elle un tempérament de servante, ainsi il y en a toujours qui sont toujours plusieurs millions qui en possèdent un quelque peu agressif et surtout faible, soumis et craintif, ainsi il y en a toujours plusieurs millions qui en ont un soumis, craintif et réservé mais qui pourtant quelque part en elles fait parfois montre de résistance. Ainsi il y en a toujours parmi les plusieurs millions de la première espèce qui sont du genre soumises insoumises et pour qui cette sorte d’agressivité et elles cela fait deux, comme il y en a davantage d’entre elles parmi les plusieurs millions de cette première espèce d’entre elles qui ne font que très peu montre d’un tempérament faible et craintif, il y en a certaines d’entre elles qui possèdent une telle faiblesse les rendant insipides, certaines d’entre elles possèdent ce côté doux, innocent et juvénile, ainsi il y a toutes sortes de natures composites parmi elles et parmi les plusieurs millions de cette espèce parmi les nombreux modes de vie qui les animent.

PROPOSITION DE PHILIPPE BLANCHON

Il y a ainsi toujours de nombreux millions d’êtres fait de femmes qui ont en elles la nature de filles serviles toujours en elles, il y a toujours ainsi il y a toujours des êtres faits ainsi de nombreux millions qui sont un peu agressives et surtout dépendantes d’une faiblesse effrayée en elles, il y a toujours des êtres faits ainsi de nombreux millions d’entre elles avec une timide soumission effrayée en elles avec une résistance quelque part quelques fois en elles. Il y a toujours certains ainsi de nombreux millions de cette première sorte d’entre elles sorte indépendante dépendante qui jamais n’ont cela en elles pour avoir une telle résistance en elles, il y en a plus parmi de nombreux millions de cette première sorte parmi elles, qui ont un peu la faiblesse effrayée en elles, il y a certaines d’entre elles qui ont en elles tant une faiblesse comme une soumission en elles, certaines d’entre elles ont cela en elles comme une gentille jeune innocence jolie en elles, il y a toute espèce de mélanges en elles ainsi dans les nombreux millions de cette sorte dans de nombreuses sortes de vie qu’elles ont en elles.

PROPOSITION DE MAGALI DURU

Il y a alors toujours d’innombrables millions de femmes conservant en elles leur nature de servante, il y en a toujours alors il y en a toujours alors parmi elles qui sont faites des nombreux millions qui ont en elles cette faiblesse un peu agressive et terriblement effrayée, il y en a toujours parmi elles qui sont faites alors des millions de celles qui ont en elles une soumission craintive et effrayée avec un quelque chose qui résiste à un moment quelque part. Il y a toujours un certain nombre alors parmi les nombreux millions de cette première catégorie d’indépendantes dépendantes qui n’ont jamais en elles cette agressivité, il y en a plus encore parmi les nombreux millions de cette première catégorie qui ont très peu en elles de cette faiblesse effrayée, il y en a certaines parmi elles qui ont en elles cette faiblesse sous la forme de la tendresse, quelques-unes l’ont en elles sous la forme d’une jeune, douce et charmante jeune innocence, il y a toutes sortes de combinaisons dans les nombreux millions de cette catégorie dans les nombreuses façons d’être vivantes qu’elles ont en elles.


LA TRADUCTION SEILLÈRE-FAŸ DE1934 : EUH ?

Les femmes ont parfois en elles un pouvoir d’opposition. Chez certaines, c’est une conscience d’elles-mêmes, leur pouvoir de résistance ne peut naître que d’un tel sentiment. Chez d’autres, la résistance ne vient pas du sentiment qu’elles ont d’elles-mêmes. Cela fait donc deux sortes de femmes, et presque toutes les femmes peuvent se ranger dans l’une ou l’autre catégorie. Les femmes patientes ont besoin d’un tel sentiment pour pouvoir s’opposer à ceux dont elles dépendent. Les femmes agressives, dont le fond n’est que faiblesse, n’en ont pas besoin pour faire de l’opposition : cela leur est naturel et masque leur faiblesse. Les femmes réfléchies, sans faiblesse profonde, n’ont pas besoin non plus de ce sentiment, elles sont faites pour résister, la réflexion, c’est tout leur être, elle leur donne ainsi une force que les unes éprouvent grâce au sentiment qu’elles ont d’elles-mêmes, les autres grâce à la puissance d’agression qui masque leur faiblesse profonde. Ces femmes réfléchies n’ont donc pas en elles de pouvoir de résistance ; céder, voilà l’essentiel de leur nature.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2017
merci aux 372 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page