qu’un artiste doit savoir apprendre à voler

retour sur Franz Reichelt comme allégorie de notre condition même


C’était l’idée de chute. Une idée très fragile de chute. Et qu’on savait si bien voler, dans les rêves.

Puis à cause du livre que je lisais ces jours-ci. Dans le début de l’histoire du cinéma, en 1912 exactement, un nommé Reichelt, tailleur de son état et dit l’homme oiseau, ayant inventé une combinaison qui lui permettait, prétendait-il, de voler, avait voulu en donner démonstration depuis le premier étage de la Tour Eiffel. La caméra l’avait suivi s’habillant, s’équipant, puis grimpant, sur le rebord. Ensuite, on avait vu (on voyait encore, sur le film), son hésitation. Non pas une peur, pas vraiment une peur, et c’est cela qui était fascinant, plus encore : l’idée qu’il ne fallait pas, que peut-être il n’était pas prêt. Qu’on ne pouvait se risquer là qu’à condition de vaincre. L’homme se retournait, crispé. C’est cela dont on se souvenait, après le film. Puis marquait un instant de répit, de préparation intérieure, ne regardant plus rien que le vide. Finalement sautant. La caméra ne filmant plus que le parapet vide, et le ciel, l’horizon de la ville, mais longtemps. Seuls les cinéastes aujourd’hui se souviennent de ce film : l’histoire du vol humain, non.

Homme devenu linceul avant d’être le linceul même.

 

Ainsi, depuis lors, une fois par an et à même date, nous tous artistes, via écoles d’art ou conservatoires, bibliothèques, l’un ou l’autre régulièrement était choisi. C’est à intervalles réguliers. Celle ou celui qui est choisi (on avait dépassé ces questions de sexe, maintenant tous à égalité dans le risque et le choix), était requis pour sauter.

Sauter est une expression métaphorique. Pour qui regarde, pour la ville, une fête, et même parfois avec feux d’artifice, pétards, éclats. Et pour celui qui se lançait seul, étrange et jouissif instant de luminosités rassemblées, brèves tonalités chantantes. On livrait son feu.

C’était pour les musiciens comme ce rêve d’un mouvement soliste, ou pour l’écrivain d’un livre total, en tout cas quelque chose après quoi plus besoin de rien, aucun projet. On ne vous demandait que cela, sauter, et si vous hésitiez on se moquait, vous étiez même livré à l’incompréhension mais tant pis : c’est cela qu’il fallait donner, qui vous retournait du dedans comme un gant. Ce n’était pas beau, dedans ? C’est qu’on ne regardait pas comme il fallait, sans doute. Vous étiez aussi, dans la vie, le contraire de tout cela : on sait se tenir, et puis on demande à la vie plutôt aimer, contempler, étudier. Dans l’instant du saut on appelait tout ce qu’on maîtrisait, tout ce que notre discipline nous avait appris à pratiquer, la lévitation même, et tout flambait.

Après, il y avait bien évidemment l’absence. Quand on s’y retrouvait, aux Beaux-Arts, au Conservatoire, dans les bibliothèques, on se taisait, on se serrait pour combler la place : manquait un visage, une silhouette. Il y avait cette obscurité globale où on était, et puis l’éclat de lumière, et puis la nuit nous semblait — quoi ? — agrandie. Celui qui avait sauté : remplacé par son livre.

Pour d’autres, les champions, les très forts, cet éclat provisoire, cette démonstration, ils s’en passaient. Oui, ils étaient choisis, et parfois celles-ci, ou ceux-ci, demandaient même à l’être. D’eux-mêmes ils marchaient en avant. On faisait cercle autour, mais le cercle s’ouvrait, s’élargissait. De celles qui avaient sauté et si bien volé, on se souvenait de cette femme, c’était le jour de ses trente-huit ans, qui avait désigné le lointain d’un geste très simple de la main, et puis avait marché vers ce lointain : on gardait d’elle quelques minces poèmes, préalablement publiés. De ceux qui avaient sauté, infiniment mieux qu’on saurait jamais le faire, on se souvenait de ce grand type au corps de colosse, colosse amaigri, dont on savait la maladie, et qui, lisant — mais très lentement — semblait vous décortiquer la langue du dedans. Il vous semblait, se le remémorant, d’une longue lueur dans l’orangé ou presque la cessation d’un rouge profond. Celui-ci aussi, finalement, s’était tu.

On ne savait pas quand on serait requis, et si même on le serait. Pour cela, qu’il fallait ces écoles, ces conservatoires, ces rencontres et joutes d’auteurs. On comptait de très vieux poètes, danseuses maintenant âgées, peintres obstinés : tous gens de savoir, et parfois de transmission. Et puis, requis, on pouvait l’être à n’importe quel instant. On en savait une qui, presque centenaire, avait légué ces mots presque d’enfance et de silence, de très grande paix, d’infinie lutte. Alors ceux-là aussi continuaient. Que ferions-nous d’autres, nous tous ?

On ne savait pas qui serait requis. Parfois c’était comme une gifle : retournez-vous vers votre bibliothèque, celui s’en était opéré vivant, du jeu même, avant ses vingt-quatre ans, ou celui qu’on avait porté anonymement au cimetière Montmartre cette fin novembre 1870. Ou celui qui avait vieilli parmi ses dessins, et l’infinie suite de poèmes et fictions reprenant inlassablement le même chemin, et que peut-être nous appelons, nous, aujourd’hui, sans que lui-même à aucun moment ait eu la sensation d’autre chose qu’attendre – on n’avait pas voulu d’eux pour le vol.

Ceux qui se présentaient, les mains ouvertes, dans les écoles d’art, les conservatoires, ou présentaient ces manuscrits, comment le leur faire savoir ? Et quand on vous payait pour leur transmettre ce qu’il y a dans écrire, le lundi, au huitième étage, on devait quoi, leur apprendre ?

On ne sait rien, en fait. On fait comme si. Apprendre à voler, pas le choix. S’exercer au rêve. S’illustrer suffisamment pour avoir à se tenir dans le cercle de ceux qui pourraient être un jour appelés. Être prêt à répondre à l’appel, et ce seul et très simple mouvement qui agrandirait la nuit. La nuit seule est certitude, et de très proches ici infiniment nous manquent.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 juillet 2006 et dernière modification le 26 juillet 2017
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