78 | manger à Cergy 5, kebab en sous-sol

tags : Cergy, EnsaPC, 2015, Charlie Hebdo, Eric Maillet, Patrice Rollet

un lieu au hasard

manger à Cergy : 1, soirs, 2, petits-dejs, 3, brasseries, 4, cantine, 5, kebab

Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et devenu assez massif, mais non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

78 | manger à Cergy 5, kebab en sous-sol


Et puis, dans cette typologie des cinq ans à Cergy, deux jours par semaine, trente-quatre semaines par an, plus une sixième année décousue mais quasi complète et en ajoutant jurys ou réunions, et en retranchant quelques missions en service commandé (colloque à Montréal, interventions ponctuelles dans quelques autres écoles d’art comme Rennes, Valence, Marseille, ou ce déplacement Erasmus à Tel Aviv, ou les rares fois, moins rares la dernière année, que je reprenais au soir le RER pour quelque généreux hébergement de fortune à Paris, le frangin, les petits-enfants) une estimation à quatre cents jours et donc là sur la dalle cent quatre-vingt-dix nuits, la persistance un peu obsédante, comme hors de durée et fréquence, de deux autres lieux : le premier tout voisin de l’école, sur l’esplanade côté piscine et patinoire, la suite d’au moins quatre établissements de type kebab, mais le tout premier, à l’angle même de l’esplanade, le seul à disposer d’une salle rectangulaire très vaste mais en sous-sol, avec des châssis l’éclairant depuis le haut du mur de gauche, je ne sais pas bien comment j’y étais descendu la toute première fois mais dans mon souvenir j’y étais seul, on commandait à l’étage des assiettes ébly salade avec si on voulait une brochette viandes mixtes et je prenais aussi un Coca, bien sûr la diététique n’a pas trop son mot là-dedans mais c’était une fois par semaine et vraiment un temps limité entre les cours du matin et l’atelier de l’après-midi, la tête farcie d’un boulot où ce que confiaient à vos mains étudiantes et étudiants ne pouvait se traiter sans charge émotionnelle à compenser, d’où ce quasi besoin d’un temps absolument vide et d’absolu silence, si on peut parler de vide et de silence puisqu’à peine j’étais assis dans cette immense salle en sous-sol, qu’on m’avait promis en bas que mon assiette ébly salade brochette mixte m’arriverait au plus vite, je me découvrais dans le brouhaha de dizaines et dizaines de lycéens et étudiants, pas vraiment les profils des employés de la dalle qu’on croisait dans les brasseries, et puis en face de moi, mais sur lequel se découpaient les silhouettes habillées toutes de façon traditionnelle à l’Afrique, le monde arabe, les pays asiatiques, un écran géant non pas voué aux éternels matches de foot comme ailleurs mais à des clips et de la danse d’un même éclatement de toute géographie et ce bain bruyant, agité et mouvant, le ballet incessant des silhouettes cherchant une table ou remontant vers la lumière c’était finalement l’obscurcissement intérieur qui vous soignait le mieux, mes collègues enseignants fréquentaient peu ce lieu, sinon la terrasse mais le jour des attentats Charlie Hebdo on y était, dans le sous-sol, j’étais avec Éric Maillet et on était là tous deux rivés à nos téléphones et ça venait de se passer mais qui pouvait savoir quoi, des dépêches qui parvenaient chaque minute et semblaient une invention à la fois terrifique et fantastique sans rien de réel qu’on puisse assimiler ou concevoir et finalement à peine on avait touché à nos assiettes à peine on avait échangé sinon des phrases mais si banales parce que quoi dire quoi et même à 14 heures au moment de refermer la porte de l’amphi on pouvait toujours rêver contre les certitudes — ce jour-l) je devais faire travailler sur Charles Juliet mais dedans et même les mains je tremblais, les étudiants ne seraient informés que le soir ou le lendemain donc on était là mais dissymétriques j’avais dit pourquoi mon état, là du blanc dedans et m’étais embarqué dans la tragédie grecque, ça tombe bien il faut bien qu’un jour on leur parle de la tragédie grecque et puis je n’avais fait que parler de la tragédie grecque et puis de Beckett et surtout pas demander pourquoi, on avait même été jusqu’au bout du temps prévu c’est seulement plus tard le soir et le lendemain qu’on commencerait à réaliser, et puis la famille kurde qui tenait la grande salle, la terrasse et le comptoir kebab brochettes salades à l’entrée avait clos la porte pour un mois, c’était la guerre en Irak, on avait même un étudiant dont la famille était restée à Mossul, ils devaient rouvrir le mois suivant et ça n’a jamais rouvert, le deuxième lieu qui viendra donc seulement ici à la fin (encore je n’ai pas été exhaustif) je crois que c’est un midi où, besoin d’un raccord ou d’un câble ou chargeur pour le Mac, ou autre bricole du genre, j’étais entré dans le centre commercial, avais pris l’escalator pour le premier niveau (encore un autre niveau il aurait fallu pour ce toit terrasse végétalisé), pris la galerie perpendiculaire, passé la zone magasin de chaussures et tenue de sports, puis à l’angle suivant, sur la droite, la zone sandwicheries, enfin l’angle à gauche pour le magasin de valises et sacs bradés (j’ai encore deux valises et un sac qui viennent de chez eux), avant que le vigile à l’entrée de la Fnac vous fasse ouvrir votre sac à dos lesté de tout votre matériel photo ou informatique, moins justement ce câble ou chargeur qui manque et donc en sortant, retraversant la zone sandwicherie, sorte de haut le cœur qui te prend mais quand même, trois heures non stop avec les étudiants ensuite, avais repéré ce stand asiatique, barquettes nouilles frites ou riz curry légumes, quatre tables serrées là en bord de galerie j’avais descendu la barquette en vitesse, c’était même pas cinq euros avec le Coca, la dame qui servait ne parlait que chinois sauf le prix que vous aviez à payer mais on se comprenait très bien quand même, une autre fois où ce que je voulais surtout c’est être seul mais tout seul j’étais revenu et comme les tables étaient toutes prises, j’avais vu le minuscule escalier derrière la caisse et en haut c’était une salle moins grande qu’ici ma cuisine mais la surprise : vitrée sur les deux parois à angle droit et c’était comme l’immense tableau brutaliste du centre commercial, avec cette tranchée qui le coupait à la verticale pour que les bus de toute la banlieue nord-ouest accèdent à la gare routière, la ville de Cergy, autrefois voulue nouvelle, devenue le grand pan vertical d’une ville fantastique et toute en hauteur sur son socle gris, toi-même devenu jouet dans la totalité sculptée d’une ville sans aucune silhouette perceptible, sinon les imbriquement d’immeubles, bureaux, logements, entrepôts et même là-bas, près du silo abstrait des théâtres, l’école où tu officiais, tout cela soudain en surplomb, et même les lettres AUCHAN vues à l’envers et géantes sur le toit d’en face devenaient, parce qu’à l’envers, une action lettriste au plus subversif, contre les vitres quelques plantes vertes maladives tu avais fait des photos, et étais même d’autres fois revenu, au moins deux fois par an ensuite tu revenais uniquement pour, là en haut, dans la petite salle minuscule et quasi clandestine au point d’être le havre un peu trouble des rencontres de bureau cherchant l’anonymat, refaisant les mêmes photos exactement, et même, discrètement, après avoir ostensiblement fait ces photos du dehors, laissant l’appareil sur la table près de ta barquette et de ton Coca pour la photographier dans son enfilade, avec ces quelques clients aussi clandestins qu’elle, la petite salle qui te semblait à elle-même une chambre photographique et, comme par hasard, le seul que j’ai vu ici me rejoindre, tout aussi surpris que moi qu’on ait mêmes goûts et idées, évidemment Patrice Rollet le prof de ciné, l’ami de Jonas Mekas, des Straub et de bien d’autres, et que j’avais vu pleurer, quittant l’école au soir de l’attentat Charlie Hebdo, pour aller reprendre son métro.

 


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1ère mise en ligne 7 janvier 2022 et dernière modification le 10 janvier 2022
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