de Billazais à Sainte-Verge

paysage du thouarsais par Marc Deneyer


Le travail sur les terres de Koichi Kurita m’incite à reprendre ici ce texte sur les paysages des Deux-Sèvres de Marc Deneyer, aussi en collaboration avec Dominique Truco et Jean-Luc Terradillos. Autre point commun par Deneyer photographiant le Japon.

On peut
trouver d’autres images de Marc Deneyer sur Internet, ses voyages
au Groenland
, un entretien,
ou La Rochelle.
Marc Deneyer a aussi publié avec Denis Montebello Fouaces
et autres viandes célestes
au Temps qu’il fait. Le texte ci-dessous
a été écrit pour Actualité
Poitou Charente
en novembre 2003, merci à Jean-Luc Terradillos.


Billazais, Brie, Brion-près-Thouet, Chavigny, Louzy, Maulais, Mauzé-Thouarsais, Missé, Mont, Noizé, Oiron, Saint-Cyr-la-Lande, Saint-Jacques-de-Thouars, Saint-Léger-de-Montbrun, Saint-Martin-de-Mâcon, Saint-Martin-de-Sanzay, Pas-de-Jeu, Puyraveau, Sainte-Radegonde, Sainte-Verge, Sault, Taizé, Taizon, Thouars, Tourtenay : les noms sont comme des paysages de mots. Ils ne disent rien par eux-mêmes, mais nous les portons en nous par avance. Ils ne nous renseignent pas sur le village, le hameau, la route, l’église, le garage, la ferme, la boulangerie ou le tabac, mais dans chacun de nos quatre départements de Poitou-Charente ce sont les mêmes noms qui se répètent. On est d’ici parce que ce sont tels ou tels noms qui se reproduisent en nous, lorsque la voiture nous fait déboucher à ce carrefour, sur cet horizon de champs.

Ce qui provoque en nous ce sentiment d’être de quelque part n’est pas l’apanage des gens de l’image. Lorsque je reviens sur mon coin de côte de Vendée, c’est la lumière d’abord qui m’est familière, cette sur-luminosité de la côte. Et puis très vite l’odeur même, la présence du salin. A la villa Médicis, à Rome mais sur une éminence, le vent portait jusque-là, parfois, ce sentiment de mer proche qui se mêlait à l’odeur des pins, et c’était un bref instant de nostalgie ou d’appel. Cela m’est arrivé, avec la même force, plus récemment, alors que je menais un stage pour enseignants à l’IUFM de Fort-de-France : j’étais logé dans un petit studio à la mode de là-bas, des persiennes sans fenêtres, et c’est seulement ce courant d’air, imprégné de mer, sur le sol carrelé plus frais, qui l’a provoqué. Parce que les paysages qu’a photographiés Marc Deneyer sont des paysages vides, de signes rares, de forte présence du ciel, nous prend avec force ce même sentiment : être en prise soudain avec l’impalpable qui nous fait reconnaître un paysage, le savoir pour sien.

Quand je reviens en Poitou, lorsqu’un bref instant on traverse en voiture un bois ou une forêt : l’odeur est celle gardée de l’adolescence, des virées avec les copains, des côtes descendues sur nos « demi-courses » (pas de VTT à l’époque) avec cadre et tubulures décorés de « guidoline », ou bien ces lianes qu’on allumait pour faire semblant d’être grands à en aspirer la fumée âcre, ou ces mousses qui glissaient dans les doigts quand on descendait dans les grottes. Une odeur, même un simple instant, même en voiture, peut porter tout cela et vous l’offrir. Quand on marche le dimanche, qu’on débouche sur un coin de champ, avec le hérissement rugueux des mottes laissées par le tracteur et durcies par l’hiver, même votre pied peut faire resurgir un univers. Ici, un ciel arrêté sur l’arrangement géométrique des terres suffit à tout évincer pour ne garder que cette sensation d’origine.

On a trop confiance dans les signes. On s’habitue bien trop à ce que l’image soi-disant nous informe. On prend ses repères comme si le monde autour de nous était un dictionnaire. Nos populations des quatre départements sont trop mêlées pour se croire encore Celtes. Immigrations venues par le Sud (ah, 732 et tous nos Morel, Morin, Moreau qui se sont fixés au passage), immigrations venues par la côte (les Portugais qui achetaient avant de repartir du bois de barrique et du sel), le trafic d’entre Bretons et Basques qui s’implantait derrière chaque digue, et même les bagnards qu’on envoyait les construire, depuis Louis XIV, voire les Juifs au Moyen Âge : contrairement à tous ceux qui nous entourent, en Limousin, en Bretagne, en Gers ou Périgord, nos noms à nous témoignent de toutes ces routes depuis si longtemps croisées. Et pourtant, on a tous touché de la paume de la main (comme ce geste rituel qui leur faisait, dès l’époque de la grotte Chauvet, apposer sa marque sur les parois souterraines) ces pierres d’un autre âge. A Civray, le dolmen de Saint-Saviol, les goulots du Chaffaud, nous les connaissions par cœur. En Vendée, un soir au coucher du soleil, au dolmen de la Frébouchère, pour la seule fois de ma vie j’ai vu le rayon vert. On connaît ces civilisations parce qu’on les met dans des musées. Au musée Sainte-Croix de Poitiers il y a la petite hache-pendeloque (objet rituel transformé en bijou, porté sur un collier) taillée dans une roche métamorphique (jadéique, serpentinite ?) venue de loin, et c’est le même profil de hache qu’on retrouve taillé à même le granit de tel menhir d’Écosse ou dans le fond des grottes du Caucase ou de l’Atlas. Celle-ci, la hache-pendeloque du musée Sainte-Croix, date de 3000 ans avant notre ère, du sortir de la dernière glaciation. Avec elle, on a exhumé au dolmen de Puyraveau des poignards, et les restes de flèches à pointes de silex. Les rites, la guerre. Est-ce que Marc Deneyer pensait à la hache-pendeloque le jour où il est venu photographier le dolmen de Puyraveau dans son bout de champ sauvage ? Tout est loin. Les hommes sont loin. Le temps présent est loin. Les pierres ont cette force sauvage héritée du temps. Elles sont immensément belles parce que tout ici se tient à l’écart. Et lui-même les respecte, cadrant de façon à ce que la terre travaillée (sillons labourés à gauche, et ces tournesols qui s’inclinent à droite), la terre mise à rançon pour nous servir, s’arrête autour des vieilles pierres, nous dise seulement que des hommes, ici, priaient ou s’assemblaient, dont les routes aussi croisaient ce pays.

Réflexions de Marc Deneyer : « J’ai écarté certaines photographies où le ciel me paraissait trop spectaculaire, trop romantique […] Même dans un paysage désolé, il y a toujours quelque chose qui se passe. Mais plus les paysages sont désolés, comme ces grandes plaines du Thouarsais, moins on s’y intéresse — jusqu’à ne plus les regarder. Elles parlent cependant tellement bien de nous-mêmes. » Justement alors pour cela : même pas l’impression de jardin protégé qu’on a à ces recoins de Touraine, même pas cette aridité et ces escarpements aux premières bornes limousines, et même la mer sur nos côtes acceptant la mise en travail. Nous sommes d’un pays sans définition, et c’est sans doute ce qui nous permet le voyage, le départ. Même l’histoire, ici, les ruines, on les garde dans nos villes au présent, on les mêle à notre fréquentation quotidienne. Une terre qui accueille et laisse partir. Une terre qui accepte le soc, le vieux chemin et la maison. Trois bouts de fil de fer et un coin de potager, vous savez, ces potagers en hiver, avec des choux montés trop hauts, deux artichauts et une treille… Une terre qui accepte la main. Et plus Marc Deneyer nous montre l’immense (je me souviens d’autres photographies de Deneyer, avec des maisons, des châteaux d’eau, quand le Thouarsais est si effectivement nu), moins nous sommes effrayés : ce ciel est nôtre, et on ne se perdrait jamais, le soir, comme le Grand Meaulnes a pu se perdre sur le chemin de Vierzon… Le crépuscule, pour nous autres, n’était pas romantique : il l’est sur les montagnes et sur la mer. Ici, c’est la terre qui s’illumine de pourpre.

La maison aux volets bleus d’entre Coulon et Arçais, dans le marais poitevin, ce n’est pas pour moi une carte postale, mais le souvenir précis, et attentivement gardé selon l’image même des années 50, de ce qui représentait le territoire familial. La maison des grands-parents maternels était là, près du vieux pont à dos d’âne, avec la vieille conche qui s’écoulait paresseusement dans la Sèvre. On avait le trémail pour la pêche, et avec l’autre barque, l’un pigouillant avec lenteur, l’autre les mains effleurant les épaisses lentilles d’eau, on capturait les grenouilles aux yeux d’or. Nous ne participions pas à l’épreuve aujourd’hui considérée barbare (comme on avait un vieux billot pour égorger les poules, un clou sur la porte du fenil pour dépiauter le lapin du dimanche), qui voyait ma grand-mère, et personne de plus de gentillesse qu’elle, séparer les cuisses, et rejeter tout le reste « au fumier ». J’ai souvenir encore, fin des années 80 où j’étais revenu y vivre, de ces martin-pêcheurs d’un bleu éblouissant dans l’herbe grise de l’hiver, de randonnées solitaires en kayaks dans les labyrinthes d’eau verte. Alors comment expliquer que celle liaison au paysage (véritablement) maternel, comme on dit aussi de la langue, fait de signes aussi luxurieusement riches et précis que le marais poitevin, soit aussi ce qui s’est mis à revivre pour moi, cet été, quand j’ai découvert les paysages de Marc Deneyer, alors exposés à Melle pour « L’art d’être au monde » ? Je pense à cette phrase du photographe Raymond Depardon dans son livre Errance : « Si je me sens bien dans le désert, c’est que je n’y ai jamais peur. » Comme à Civray, sur la place Leclerc que tout le monde appelait place d’Armes, j’avais ce refuge d’une minuscule pièce ronde au toit conique en haut de la vieille tour médiévale qui nous servait d’escalier, directement du garage à notre cuisine, ce que l’enfance retient des signes c’est ceux qui éliminent toute peur, parce que relevant d’un déjà là. Relevant de quelque chose mystérieux mais immensément concret : ce bord de route, cette amorce de labour, un arbre déplumé dans le vent, la silhouette au loin de quelques toits. Le Thouarsais, en notre pays même, offre l’agrandissement libre du désert aux signes de l’enfance.

Réflexions de Marc Deneyer sur sa découverte des jardins zen japonais, probablement le Ryoan-Ji à Kyoto. On s’attend à de l’immense, du spectaculaire, et nous voilà assis sur des marches de bois (mais elles sont cinq cents ans d’âge), devant un rectangle de « gravier blanc soigneusement ratissé », à peine plus grand qu’un potager de chez nous, devant un mur bas, de vieille pierre ocre, avec au-delà des arbres. « Ce paysage peu démonstratif laisse à chacun la possibilité de s’y rencontrer, pourvu qu’il y soit disposé », dit Deneyer : « choc profond, un miroir qui nous renvoie invariablement à ce que nous sommes ». Deneyer a photographié des fleurs, l’Italie, le Groenland, Herculanum ou l’Écosse. En accompagnement des photographies de Marc Deneyer, on m’envoie ce poème de la japonaise Ono no Komachi (9ème siècle…) : Il y a les lettres attachées à une fleur / Il y a les lettres de la belle-de-jour au soir […] Il y a les lettres où l’eau filtre entre les rochers / Il y a les lettres de canards mandarins, où l’on déplore les rumeurs fluctuantes [...] Il y a les lettres qui excèdent la vue — mailles des filets que l’on tire dans la baie d’Akogi / Il y a les lettres du rocher recouvert par les algues / Il y a les lettres du cyprès – éprouvât-on de la pitié / Il y a les lettres où est écrit : logis où croît l’armoise […] Il y a les lettres des nouvelles apportées par le vent / Il y a les lettres de la passerelle faite d’un tronc, sur le torrent d’un ravin … Pour dire ce qui nous rassemble dans une identité, et non pas que l’on cherche à inventer faussement cette identité, depuis nos routes croisées, ces routes séparées qui ici font notre richesse, mais pour ce sentiment que nous partageons tous de reconnaître tel ciel comme ciel d’enfance et d’appartenance, Marc Deneyer a su trouver dans notre sol même, en notre pays même, le beau dépouillement nu du Thouarsais, ce qui nous retient fascinés si longtemps, sur les marches de bois du Ryoan-Ji, l’abstrait qui devient miroir de soi-même. Paysages qui sont comme cette lettre. Pourvu d’y être disposé.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 janvier 2007
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