toile cirée

une réponse à Francis Marmande, qui ne la lira pas


Soit le bref texte ci-dessous. En remplaçant l’indication [XXXXX] par les mots fiction, roman, romanesque, personnage, ouvrage, livre, vous pourrez recomposer un texte autonome d’un très grand livre concernant la tâche aujourd’hui de l’écriture. Ce livre est probablement déjà dans votre bibliothèque.

En remplaçant l’indication [XXXXX] par une série de mots tels que site, écran, toile, réseau, mise en ligne, on retrouve peut-être un peu cette impression qui nous fonde, dans le travail sur Internet, à y retrouver un prolongement continu des catégories les plus sûres et risquées du travail llittéraire. Seul le mot lecture a été soigneusement respecté.

En lisant ce texte, ce matin, j’ai pensé qu’en écrivant ce jeu serait une bonne et amicale réponse à la dure sortie de Francis Marmande dans le Monde ce 8 février, dont je reproduis un extrait ci-dessous.

Oui, cher Francis, pour farrago on est d’accord. Non pour Michel Deguy, qui a récemment pris avec nous le risque d’un dossier Internet. Et est-ce que c’est la toile, ou pas assez de toile, qui n’a pas suffi à enrayer les difficultés de farrago (dont il faut respecter la minuscule), diffusé pourtant par la Sodis ? Est-ce que le mal qui affecte aujourd’hui l’exigence n’est fondé que dans le déplacement des pratiques vers le virtuel ? Poser la question c’est y répondre, mais je n’aime pas la réponse, même exagérée ou joueuse, de l’article du Monde : toile cirée, toile sacrée. Non, Internet, pour la littérature, on s’y déplace — nous autres — comme Michel Deguy : en vélo, et pas en 4 x 4. C’est comme votre chère tauromachie, goût que je ne partage en rien, on peut vivre les désaccords en bonne intelligence : mais ces 3 lignes sur la joie sale et les nouveaux barbares sont en trop. La Toile, comme vous dites avec majuscule, ne tue pas la littérature : elle s’en contamine, et heureusement. Mais à en faire le bouc émissaire, on accroît encore la puissance de ce qui se disloque, et ne naît pas du virtuel : en tout cas, pour le livre.

Sans doute pour la plupart d’entre nous un axiome : Internet produit désormais, dans la même diversité et les mêmes oppositions (on sait de beaux sites parfaitement infréquentables) que l’édition graphique, la vie réelle et la presse, un travail du texte qui ne remplace pas ou ne complémente pas le premier, mais est sa forme littéraire : l’intérieur littéraire du Net, avec les mêmes effets de rareté, de nécessaire militance, de recherche purement formelle et d’intersections avec les disciplines visuelles ou les savoirs.

Et autre point de jonction, cette question du plan de circulation appliqué à la lecture : ces plans à petites lumières du métro parisien, j’ai souvenir d’en avoir encore vu un, délaissé, gare de l’Est, il y a 2 ou 3 ans. J’ai l’impression qu’on les a tous démontés. J’ai encore présent l’émerveillement qu’ils me causaient étant gosse. J’aurais voulu en placer un ici en illustration, symbole effectivement de ce qui change sans retour.

- voir prolongements chez Patrick Rebollar et sur Lignes de fuite, avec une belle réflexion sur le texte de Victor Hugo (donné à relire), cité par FM


 

Qui niera que la multiplicité des relations — partiellement clandestines — établies entre les divers éléments d’un [XXXXX] en constitue la richesse ? Seulement tout est dans le courant qui passe à travers les innombrables conducteurs, finement anastomosés, d’un [XXXXX] : à supposer qu’on parvienne à les détecter tous — dénombrement objectif qui n’est pas, à la limite impensable — il resterait à déterminer comment ces contacts « intra-textuels » se hiérarchisent et se commandent l’un l’autre. Détermination de toute importance, car le courant de la lecture ne se divise pas, et toutes choses, en matière de lecture [XXXXX], posent une question moins d’existence que d’intensité. Le courant de la lecture, aveuglément, parmi tous les embranchements que lui présente un [XXXXX], suit les fils de la plus grande section, et certains des exégètes modernes du [XXXXX] rappellent à l’esprit, en réaction, ces plans électrifiés qu’on trouve dans les stations du métropolitain : mille chemins s’y trouvent interconnectés, en apparence interchangeables, mais, si on appuie sur le bouton, seul le trajet le plus court entre le départ et le terminus s’illumine. Il y a certes autant de lectures d’un [XXXXX] que de lecteurs — lorsqu’il ne s’institue pas promoteur artificiel de lectures marginales — il y a un trajet à travers le [XXXXX] et en fait il n’y en a qu’un. Le fil de la lecture ne se ramifie jamais ; si, pour un moment, nous perdons de vue un [XXXXX], en gardant le pressentiment qu’il va reparaître dans certaines éventualités, ce pressentiment n’est pas mis en réserve à l’écart dans notre mémoire : il s’incorpore aussitôt au sentiment global que promeut à chaque instant notre lecture, et vient le nuancer sans s’en distinguer. Cette mémoire des éléments déjà absorbés et consommés — mémoire tout entière intégrée, tout entière active à tout moment — que crée la [XXXXX] à mesure qu’elle avance, et qui est une de ses prérogatives capitales, contredit, non à l’existence, mais à la ségrégation des « niveaux de sens » étagés dans un texte. Ces niveaux n’atteignent pas à la présence réelle parce qu’ils ne sont jamais suivis séparément par l’attention, mais plutôt perçus synthétiquement à la manière d’un accord musical : ainsi la richesse d’un [XXXXX] tient-elle moins à la multiplicité consciemment enregistrée de ces « niveaux de sens » qu’à l’ampleur de la résonance indivise qu’ils organisent autour du texte au fur et à mesure de la progression de la lecture. Le refus de toute séparation, l’impérialisme du sentiment global, qui font de toute lecture vraie d’un [XXXXX] une totalisation indistincte, y amènent à prévaloir très généralement, sur le plaisir intellectuel de la compréhension, qui disjoint, la jouissance fondamentalement unitaire qui naît de l’écoute d’une symphonie.


 

Francis Marmande | Eloge de Michel Deguy, la littérature en danger

Qu’est-ce qu’un poète ? Rien. Le contraire de ce qu’on croit : un homme ou une femme dans la ville, le silence, qui se prononce. Sur quoi ? Sur le plan de circulation, la littérature, sur les poètes ou sur le fait de vivre. Un des plus beaux textes, un texte de journal, un point de vue sur ce qui arrive actuellement à Paris, sa transformation en espace aménagé pour classes aisées, émane d’un poète : Michel Deguy. Un poète sait s’il a un rapport à la poésie mais ne se traite pas de poète. Des trente-sept titres que l’on pourrait mentionner, A ce qui n’en finit pas : thrène (Seuil, 1995), L’Impair (Farrago, 2001), Spleen de Paris (Galilée, 2001), ou le plus récent, Desolatio (Galilée, 128 p., 16 euros).

« Je pense à Gauguin devant des idoles semblables, les scrutant, les aimant, les mimant, et qui refaçonna leur semblance, corps humains d’or sur le rivage » ; ou ceci : « Mince comme une Vierge de Memling : de Memling à Rubens, les femmes en peu de siècles ont pris des rondeurs, la peinture du volume (et au bout de cette série : Renoir, Botero). Avec Memling, la peinture ne s’occupait pas de la peinture - ni des femmes. » L’intimité de la langue, l’accouplement avec le concept, cette alerte de la pensée, cette moquerie active, comment les définir, sinon par allusion à la poésie ?

Trois tabous aujourd’hui, tous les autres en découlent : les religions, surtout les monothéistes, qu’on vend toujours comme de meilleure farine que les autres ; le fait du prince et ses diverses manifestations ; la Toile enfin, la Toile sacrée, la Toile cirée, aussi intouchable que l’armée dans un Etat fort, la police dans une dictature, la religion partout.

Comment échapper à la meute ? En faisant face, en exaltant ce qui n’intéresse plus personne, en dénonçant ce qui se prépare, ce que les tabous annoncent, tapis dans les silences de l’ombre, déroulant leurs anneaux reptiliens dans la glace d’un cul-de-basse-fosse où il s’agirait de passer la soirée. Ce qui n’intéresse personne et ne fait aucun bruit dans le vacarme ambiant ? [...]

Oui, sans doute, voir le « Ceci tuera cela » de Hugo dans Notre-Dame de Paris. La Toile tuera le livre, vous avez raison, mais vous n’avez que raison. Cette mort promise du livre, de la littérature, du journal, plonge dans la joie sale qu’ont toujours éprouvée les nouveaux barbares devant ce qui les rassure. Rien à dire, rien à faire contre la conjuration des imbéciles et la revanche des 4 × 4. Vous avez raison, mais vous avez tort d’avoir raison. Nous n’avons que pauvrement raison d’avoir tort. Tiens, Farrago, l’un des éditeurs de Michel Deguy, poète, philosophe, professeur-artiste à Vincennes (université Paris-VIII), Farrago donc, vient de fermer boutique. Plus de place pour les petits éditeurs et ceux qui éditent les poètes. Dégagez, on vous dit.

© Francis Marmande | Le Monde, article paru dans l’édition du 08.02.07

Le texte concernant la lecture comme plan de métropolitain est extrait des Lettrines de Julien Gracq.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 février 2007
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