tiers livre invite : Michel Lussault

"pour que l’espace existe, il faut qu’il soit racontable"


L’homme spatial, de Michel Lussault, n’est pas d’abord ou seulement le travail d’un géographe ou d’un théoricien de la ville et ses territoires. C’est d’abord un travail sur l’énonciation de l’espace, depuis la philosophie (Hannah Arendt très présente), et depuis les enjeux littéraires les plus contemporains, Perec notamment. Nous avons sans cesse à réapprendre comment, pour nourrir notre propre discipline : pour nous, en littérature, faire récit avec les concepts de territoire et les cinétiques de représentation tels que nous y contraignent nos pratiques de la ville, laisser enfin se faire poreuses les cloisons. Les géographes, ce n’est pas Julien Gracq qui mettra démenti, ont aujourd’hui une fonction bien spécifique dans ce croisement, qui nous ouvre à perception concrète et dynamique de notre réel le plus proche.

à lire en ligne :
- Michel Lussault sur remue.net : Perec géographe à propos du Dictionnaire de géographie qu’il avait co-dirigé avec Jacques Lévy (Belin, 2006)
- de Michel Lussault, sur remue.net : l’urbain sans figure
- pris sur le vif (pas flatteur pour les intervenants, mais tant pis !) une intervention commune à Tours, colloque sur la ville, vidéo écriture et ville
(ou voir aussi cette conférence sur les TIC à l’université)
- expérience d’atelier d’écriture que j’ai menée cet hiver avec une classe de lycée professionnel et des étudiants en urbanisme et géographie de Tours, à l’initiative de Michel Lussault et en réflexion commune : Indre et Loire paysages urbains
- à l’écoute sur France-Culture, Michel Lussault invité de François Chaslin dans Métropolitain (30 mai 2007, en ligne pendant 1 mois) _ à noter que le site de Métropolitain est un des mieux présentés et fournis des émissions de France-Culture, avec actu, parutions, dossiers etc...
- ci-dessous entretien de Michel Lussault avec Laurent Wolf dans Le Temps (Genève), ce 3 juin 2007.

FB


Michel Lussault, entretien pour Le Temps, Genève

La scène se passe dans un TGV bondé quelques minutes avant l’arrivée en gare. Elle est décrite par le géographe Michel Lussault dans L’Homme spatial. Deux jeunes gens sont assis face à face sur des strapontins près de la porte d’accès à la voiture. Ils cessent leur conversation pendant que le train ralentit. « L’un des deux étend alors ses jambes pour se délasser, écrit Michel Lussault. L’autre réagit immédiatement et lance, sans agressivité, sur le ton d’une boutade : « Eh ! Barre-toi de mon espace ! » Ce à quoi l’autre, du tac au tac, rétorque, rigolard : « Ce n’est pas ton espace, c’est de l’espace ! », tout en ramenant cependant un peu ses jambes sous son assise. »

Des moments comme celui-là, il s’en produit un nombre incalculable entre des individus tous les jours sur la planète. Mais il s’en produit aussi entre des groupes sociaux ou des communautés plus larges. L’espace est un enjeu politique, mais pas seulement. C’est un enjeu économique, mais pas seulement. C’est la matière des relations sociales. On ne peut mettre deux choses sociales à la même place au même moment sans que cela provoque des frictions. Appartements privés où se livrent des batailles entre les parents et les adolescents, quartiers chics où s’installent les Restos du Cœur ou une institution psychiatrique, cités en déshérence collées à des zones pavillonnaires qui se sentent menacées, enclaves urbaines livrées au trafic près d’un site touristique, villes historiques dévastées par la guerre et par le terrorisme...

Pourquoi l’espace urbain n’est-il aujourd’hui perçu qu’en tant que lieux de conflits, de douloureux ajustements sociaux, de perte de sens, de risque écologique ? La ville, la cité, qui était autrefois synonyme de civilisation (on parlait d’urbanité pour signifier le respect et l’élégance dans les relations entre individus), est désormais considérée comme un désastre auquel il faut tenter d’échapper, pour se retrouver, d’ailleurs, dans ces espaces intermédiaires, ni ville ni campagne, qu’on nomme du vilain vocable de rurbain ? Dans L’Homme spatial, Michel Lussault constate que les mots et les images manquent pour représenter l’urbanisation d’aujourd’hui. Le géographe apporte les siens.

© Laurent Wolf, Le Temps, Genève, tous droits réservés.

Samedi Culturel : Pourquoi consacrez-vous une grande partie de votre livre à un travail de définition au risque de dérouter le lecteur ?
Michel Lussault:Parce que les mots sont trompeurs. Ils ne correspondent plus à ce que nous vivons. Par exemple, le mot ville, qu’on utilise encore pour parler de tout ce qui concerne l’urbanisation, est très imparfait pour rendre compte des organismes urbains proliférants qui couvrent petit à petit les espaces mondiaux. Il n’y a pas de vision sur ce monde si on ne fait pas l’effort de reprendre le lexique scientifique ou ordinaire et de travailler les mots pour leur donner un sens aussi précis et aussi stable que possible.

Comment pouvez-vous affirmer que nous avons de la peine à percevoir la réalité urbaine parce que nous n’en avons aucune image, alors qu’elle est omniprésente dans les films, les informations ou les séries télévisées ?
Il n’y a pas d’images satisfaisantes comme il y en avait pour la ville. Nous traversons une crise visuelle. Nous baignons dans un monde d’images qui nous percutent. Mais où sont celles qui font sens ?

Et les images de chaos urbains, Bagdad, les autoroutes, les banlieues qui brûlent ?
C’est de l’image, peut-être les images de demain. Elles nous font penser à ce qu’est l’urbain, mais elles sont partielles, fragmentaires, souvent négatives. Ce que nous regardons, c’est de l’urbain en crise, en catastrophe, dévasté, en guerre, menacé de ruine sans qu’on sache très bien qui menace, qui est la victime, qui est le bourreau. Ces images sont saturées par un sens unique, alors que jadis la ville se représentait dans sa splendeur, dans son ordonnancement. Même avec Google Earth, on n’arrive plus à situer les limites de l’urbain. Il nous échappe, c’est sur cela que j’ai voulu travailler. Pour que l’espace urbain existe, il faut qu’il soit racontable. Et il faut qu’il soit figurable. Il n’y a pas d’expérience humaine collective vivable sans histoire à raconter et sans figure à rencontrer. La crise urbaine est d’abord une crise de la pensée parce que nous n’avons pas les instruments intellectuels nécessaires.

Comment réagir pour rendre un sens à la réalité urbaine et la sortir du chaos ?
Dans L’Homme spatial, je donne l’exemple de Liverpool, une ville au sens ancien du terme qui a été ruinée. Un travail de renouvellement urbain a pu être mené en se servant d’une toute une partie de la ville, le front de fleuve et les anciens docks, pour en faire une sorte d’emblème spatial. Le rôle des emblèmes spatiaux, c’est de donner une image, de dire ça fait du sens, je suis ici, c’est Liverpool.

Est-ce qu’un seul élément architectural peut servir d’emblème ?
C’est plus compliqué. Souvent un élément isolé ne suffit pas, même s’il est spectaculaire. Le Musée Guggenheim de Bilbao peut devenir petit à petit emblème de la ville, il est en train de le devenir parce qu’il y a le renouveau urbain tout autour et parce qu’il a été posé au moment où s’amorçait ce renouveau.

A la critique négative de l’urbain qui met l’accent sur l’aveuglement des acteurs sociaux, vous opposez les compétences qui sont nécessaires pour y vivre.
Il y a d’abord la compétence d’évaluer le proche et le lointain. Cela n’a l’air de rien mais c’est très important. Le proche et le lointain ne renvoient pas qu’à une métrique euclidienne. La position de soi par rapport aux autres est importante. Bousculer n’a pas le même sens partout. Il y a ensuite la compétence d’échelle. Discriminer la taille des objets. Cela varie selon les époques et les sociétés. La taille des objets spatiaux a changé. Autrefois, une grande ville, c’était 100 000 habitants. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La mondialisation a complètement modifié les systèmes de référence du grand et du petit. Il y a enfin la compétence de placement, savoir bien placer les choses par rapport à soi. C’est nécessaire pour mener à bien ce qu’on a envie de faire. On ne sait pas vraiment comment on a acquis ces compétences mais tout le monde les possède. Chacun s’efforce, comme je le dis dans mon livre, d’« arranger, en situation d’action, une configuration où il peut se tenir à bonne distance et en bonnes(s) place(s) ». C’est à partir de la reconnaissance de ces compétences qu’on peut s’interroger sur le problème essentiel : l’habitation humaine de la planète.

© Michel Lussault - Laurent Wolf pour Le Temps, Genève
voir page librairie pour plus - Michel Lussault sera le jeudi 22 juin l’invité de la librairie Le Livre à Tours

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2007
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