perceptions cinétiques de la ville

modélisations neuves du réel pour le récit


J’avais choisi ce planétarium un peu à l’écart, dans le contexte évidemment décalé de Coney Island, avec sur les planches au long de la plage uniquement ces gens qui parlaient russe pourquoi mais l’environnement convenait bien au projet.

Une salle sous coupole propice aux images que j’envoyais depuis l’ordinateur, largement d’espace, puisque nous étions les huit de la convention Steppenwolf, et la vingtaine de personnes (incluant les traducteurs) que la fondation invitante poste chaque fois en observation et pour le travail de transcription, mais la règle veut qu’ils n’interviennent pas activement.

J’ai donc proposé de travailler en deux textes parallèles, avec pour contrainte que chaque paragraphe sur une colonne devait déclencher son symétrique sur l’autre colonne : une colonne chacun pour la ville où on vit, puisqu’on était de huit pays différents, et une colonne pour New York, puisque cela fait six jours qu’on l’arpente chacun séparément aux heures libres et la nuit, itinéraires qui se recoupent en partie, mais pas tant que ça.

J’ai demandé, en m’appuyant sur des modèles d’abord de dispersion météorologique, ou de la répartition de la matière dans les champs d’énergie, de visualiser intérieurement, en fonction de heures tout d’abord (toutes autres catégories confondues), puis en fonction de la répartition spatiale, en fonction enfin de l’activité sociale, les traces imaginaires des mouvements et déplacements : comme on les voit sur ces cartes de circulation ou d’itinéraires, avec du rouge et du vert selon les intensités de trafic.

Que dessinaient pour chaque ville ces courbures d’intensité ? On a développé ensuite, ensemble, l’idée suivante, avec quelques modèles astronomiques très simples : on peut supprimer la courbure de ces tracés, et les établir spatialement en fonction de ce qu’ils mesurent. Une carte pour les heures, une carte pour les déplacements selon les points de transit de la ville (ponts, gares, portes, gros ronds-points et tunnels), une carte pour l’activité sociale selon le métier ou pas de métier. Les plans de ville obtenus seront ainsi radicalement différents, si pour chacun la distance traduit la valeur mesurée. Les endroits calmes seront loin des points focaux du centre de la carte, et ces points repères de la carte peuvent être aussi bien un axe transversal (je me référais à la fois à Paris et à une ville moyenne de province traversée par un fleuve, Orléans) que les portes même de la ville, ses accès autoroutiers ou les entrées périphériques radiales.

Nous dressions grossièrement ces trois cartes principales, faisant varier les modes de représentation : le dimanche par exemple, comment se transformaient-elles ? Il ne s’agissait pas encore d’écrire. Juste laisser gagner la perception mentale de ce vrombissement dynamique. J’avais entré quelques modèles de ces cartes dans l’ordinateur : si on traduisait les schémas obtenus en équivalent bruit, coloration, volume, intensité et hauteur, chaque carte devenait objet vivant.

La ville n’est plus alors une disposition de surface, mais des points de tension différents, séparés par des flux.

J’ai avancé l’idée que ces flux, pour l’instant, nous n’en tiendrions pas compte, on les laissait au contraire s’annuler. Mais que les points d’intensité qu’ils définissaient n’étaient plus alors, nos lieux principaux de pratiques de la ville : les point de passage passaient au premier plan, de même les principaux points qui sont notre propre fréquence dans la ville. Parfois, juste tel feu rouge.
A l’inverse, apparaissaient les séries de lieux vides dans la ville. Séparés de notre propre pratique, non pas individuelle, mais comme séparés globalement de toute activité de transit ou de pratique sociale. Ce qui n’empêche pas qu’on y vive : ainsi, les fictions de Samuel Beckett dans leur affinité avec ces lieux que l’habituelle description en terme de friches urbaines nostalgiques, ou du stérile concept de « non-lieu » même porté par un théoricien sympathique.

Alors oui, progressivement, on pouvait commencer d’écrire. Les lieux correspondants à ces points focaux (j’aime bien l’expression, elle vaut aussi dans la gestion de réseaux informatiques complexes) de grande intensité, lieux de transit et de passage, de pics provisoires de circulation, dans leur prolifération de signes et leur géométrie particulière. J’avais une série d’images du carrefour dit de « La Folie » à Bobigny, et la jonction à Bondy (un inventaire récent, en 142 images frontales), comme j’ai projeté une série de ces radiales urbaines que j’essaye progressivement de documenter, une dizaine successivement, dont celle-ci sur quitter Bordeaux en 160 images.

Puis j’ai visionné le site Internet encore non public que construit en ce moment Philippe Vasset, à propos des trente-et-une zones vierges de la carte IGN de Paris et alentours. J’ai proposé ma propre série d’endroits vides de New York, puisque j’avais travaillé sur ce thème ces derniers jours.

La proposition d’écriture : que chacun des invités soit d’Osaka, Vancouver, Cracovie, Detroit, colonne de gauche travail d’inventaire puis texte images concernant la disposition des signes, des géométries, la perception cinétique qu’on a de chacun de ces points focaux, pour sa propre ville, et colonne de droite New York, au hasard des cinq jours de pratique personnelle. Puis les points de distance, lieux vides ou lieux de non transit, et même travail.
Que devient alors, pour chacun, la fresque de la ville quotidienne, et l’imaginaire de l’onirique métropole accueillante ?

J’ai enquêté : Espèces d’espaces de Georges Perec n’est pas encore suffisamment traduit dans suffisamment de langues. Ma propre description du livre, hier, au début de mon heure cinquante de conférence sur le mot réalité semble avoir laissé des traces.

Nous avançons dans la logique narrative d’appropriation de l’espace.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2007
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