# 04 Construire # Le hors piste de ton nous

Tu rentreras chez toi, tu te réécouteras, transcriras ces mots 1 à 1. Ce sera déjà ça.

00 :15 :57 sur ton H1n Handy Recorder, plage 21/22, mark 1.

Tu fermes ta porte d’entrée, fais 15 pas, tu arrives à l’ascenseur, appuies sur le bouton, tu attends,

… la porte se ferme, dans le reflet du miroir toi et la lumière crue, l’ascenseur atterrit au rez-de-chaussée (sensation pas très claire), la porte s’ouvre – tu arrives dans le hall de l’immeuble, tu fais 32 pas jusqu’à la première porte de sortie, puis 4 avant la seconde… Tu as oublié d’appuyer sur le bouton qui ouvre automatiquement le portail, tu fais marche alors arrière, mais cette fois tu ne comptes pas tes pas…

Te voilà sur le trottoir de la rue des Orteaux, tu la longes : 1 laboratoire de dentisterie, vitrines opaques, rayées, sales, barbouillées ; derrière, ombres d’ordinateurs et d’humains ; tu traverses le passage-piéton rue des Vignoles, phares de voitures allumées.

Il fait gris et froid à Paris. On est un milieu d’après-midi d’une fin de mois de janvier. En face, juste au coin, le brocanteur vient de savonner son trottoir,

Tu parles dans ton H1n Handy Recorder. Mots improvisés, dits par ta voix essoufflée, au rythme de tes pas indifférents, trainant dans quelques recoins cachés d’une ruelle, d’une impasse, ou d’une rue encombrée du 20ieme. Lenteur de tes chuchotements, au micro les hasards de soubresauts et d’impromptus de la ville. Ta bande son saturée d’images, d’odeurs, d’affects de quidam invisibles.

… 1 parka noire épaisse, courbée, appuyée de sa main gauche sur 1 canne, 1 chapeau blanc et élégant sur la tête, et les doigts de la main droite vrillés autour de l’anse d’1 petit sac en tissu à carreaux écossais, la parka reste plantée là devant la vitrine – tu la dépasses, un instant te retournes, mais ne t’attardes pas car elle pourrait être gênée d’être ainsi à vue ; une boutique de fleurs devant le collège, des gestes, sauts, cris sous capuches d’1 bande de blousons ; à peine plus loin assis sur 1 barrière en bord de rue, 2 pantalons gris, le faux naturel d’une bouche qui aspire la fumée d’1 cigarette, 1 autre bouche, admirative et envieuse ; encore un peu plus loin, à même la rue, 1 cycliste debout sur ses pédales,

Tu t’accroches à ta voix, tu te dis ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et perçoit. Tu as décidé d’attendre la rencontre, même si tu n’as pas grande idée de ce que tu attends – tu marches, tu frôles, tu longes les murs râpeux et pelés de la ville,

… mains féminines de 45 ans, pleine d’égard, à l’arrêt sur le trottoir, dénouent 1 scoubidou ; en face, 1 foulard frigorifié attend devant 1 immeuble – 1 gant appuie sur les boutons d’1 digicode, à sa droite porte de parking, et au-dessus, sur un balcon, 1 père noël affaibli et des boules de sapin oubliées – tu avances – 1 voix au téléphone derrière 1 poussette – tu marches – des murs tout du long, affiches arrachées, bribes de phrases en loque : La gauche unie pour Paris … cils clairs… ment ; vélos encore, avec ou sans sièges enfants, avec ou sans enfants, passent rue Franz Fanon ; au centre de la chaussée, ilot de terre fraichement retournée,

… longue vitrine de pharmacie fermée depuis longtemps ; cous de pigeons roucoulant sur le trottoir ; sens interdit ; la très longue vitrine de la pharmacie rayée de colère ; 2 voix au lointain se rejoignent ; 1 chaise roulante traverse au passage clouté ; 1 jet de bouteilles en verre dans 1 container ; la trentaine masculine, 1 casque sur la tête se promène,

… à l’arrêt, quelqu’1 met du stick sur ses lèvres – tu avances – rubalise devant 1 immeuble en travaux, 1 crissement métallique de scie sauteuse au 2ieme étage –percute ton oreille, roulement de tubes ferreux qui suit, doux en contraste ;  1 large manteau triangulaire attend que son chien très poilu, fourrure beige clair, ait fait ses besoins, 1 voiture immatriculée EG 559 CR – 69 sort d’1 parking,  le manteau triangulaire sursaute, repart à pas menus : allez chausson on y va… ; 1 poussette traverse, ses courses sens dessous, dessous – tu te retournes – disparues le manteau triangulaire aux pas menus ainsi que Chausson le chien très poilu,  

Tu te demandes où te guident tes pas – tu avances sur leurs traces en quête de, tu t’accroches à ces instantanés urbains, fébrile tu enregistres cette ode en attente, recueille ce récitatif aveugle et les houles anonymes de ces mots tout troués,

… feu rouge ; ventre enceint devant 1 banque, fouille dans son sac, cherche peut-être sa carte bancaire, non, se saisit d’1 gourde, et boit au goulot ; 1 lunettier au carrefour de la rue des Orteaux et de la rue de Bagnolet, et en face, la librairie du Merle Moqueur ; à gauche 1 pizzéria, sandwichs burger ; au 53, le café Margot d’or, et sur l’autre versant, le labo de radiologie médicale ; macadam, ramdam d’une valise à roulettes – tu lui passes devant – 1 taxi, des piles de caisses vides sur 1 chariot sortent d’1 pharmacie, traversent en biais l’avenue, rejoignent une camionnette CERP, la sante chaque jour ; 1 moto vrombit,

Tu te demandes : cette logorrhée en balade, cet égrenage presque incantatoire que tu transcris, pourquoi ? A quoi joues-tu avec ce récit métis ? Quelle issue à ces brèves de trottoirs volées à la capitale ? A vouloir immobiliser tes larcins sur une page, ne les condamnes-tu pas à sombrer dans la stérilité ?

… rue Monté Cristo, cabas dans l’épicerie bagnolet primeurs, des crêpes flambent ; à l’entrée d’1 impasse sur ta gauche, inscrites dans le mouvement, 1 maman louve avec son bébé – hurlements dessinés sur 1 mur moisi qui s’effrite, morsures en plâtre ; au 35 bis, canalisations devant une porte vert olive – Charles Tellier De Roncheville, architecte – 1 tronc et à sa cime 1 projecteur sur 1 plateforme végétalisée, en bas, des poubelles, l’1 recouverte de cageots plastiques, l’autre de bouteilles en verre 25 cl de Coca-cola ; sur le profil d’un autre mur à quelques mètres de là, graffitis encore : sauterelle arc en ciel, Wild Wonder Women, fleurs et femmes nues, Cie des Salines de Sardaigne. Deux petits yeux en plastique collés. 1 très court extrait d’1 conversation téléphonique : Voilà écoute heu… 

00 :14 :55 sur ton H1n Handy Recorder, plage 21/22, mark 2.

Au sol dans un coin, tas de grosses pierres et 1 anneau en acier. En tendant à peine  la main, 1 portail – tu entres – boule frêle assise sur le rebord d’un trottoir derrière l’écran d’1 portable ; de gros pavés sur le sol de cette impasse – tu marches prudemment – au fond, des quelqu’un·e·s festoient autour d’1 table – ton appareil enregistreur contre ta bouche, tu n’oseras pas aller jusqu’à eux ; 1 BMW immatriculée FG673ZA-74 garée devant une maisonnette, collection de boîtes aux lettres posées sur 1 vieille colonne tarabiscotée à ses deux extrémités : Irina P, studio Riberolle, Art et impressions, Loft and love Maurice. R. Stir, SAS Deux choses lune, Studio Hip Hop, Serrurier, Espace danse, Ferrera D. S S et C. P., Le bateau Safrane, Gentle, Jungle studio … ; graffiti flamboyant, cheveux et lèvres rouges tenant 1 large sac rouge, 1 hibou observe ; fumée qui s’évacue ; autre graffiti de lèvres pulpeuses, et joues en forme de cœur – tu avances,

Cet élan, très, trop, sérieux vers cette démarche en chaussures, à l’écoute de figures anonymes… Tu crains ta naïveté. Tu te moques de toi : avec ce sous texte, imagines-tu vraiment pouvoir assener un coup de poing à l’aridité de ton écriture ? Tu te rassures, un peu : au moins ces quelques peaux de mots improductifs, ne contraindront-ils personne à la visibilité.

Les murs ont des oreilles. En face d’un bâtiment flambant rénové, des papiers froissés, feuilles d’hiver en décomposition, la pochette vide d’un paquet de mouchoirs, entremêlement de gants en cellulose, 1 barquette plastique de – feux gâteaux secs, 1 masque, le tout arrosé de vieilles pluies ; rangées de poubelles encore, certaines pleines, petit balai et pelle à côté ; au fond de la ruelle, au milieu du passage, 1 miroir sur pied, 1 pneu, 1 sachet de chips vide – tu continues de marcher, tu longes d’autres murs dessinés – personnages monstrueux avec cous à rallonge derrière lesquels se cache un nez rouge ; au fond de l’impasse des rires et dans le reflet du miroir, 1 petit oiseau – tu t’approches encore un peu – d’autres personnages dessinés aux triples ou quadruples paires d’yeux, et, 1 grosse paire de lunettes signé MGLO –  là, tu fais demi-tour, redescends l’impasse – 1 voiture recule, le portail que tu as traversé en arrivant est maintenant grand ouvert ; rigoles d’eau stagnantes entre les pavés ; 2 autres motos garées : 1 Yamaha FA 472 73XW, 1 Onda B500 FR 197PB77 ; 1 panneau stationnement gênant –  tu marches, marches avec ton micro au bord des lèvres – quelqu’1 te croise ; fil électrique coupé ; quelques plantes au repos, de celles qu’on trouve dans les cimetières, un peu de romarin – écriteau concierge sur la petite porte à droite du portail – tu tournes à droite,

00 :22 :06 sur ton H1n Handy Recorder. Mark 1 de la plage 21/22

 … comme pour palper sa respiration, tu touches les interstices en mortier d’1 muret ; dans un coin d’immeuble, une tente posée sur un amas de planches en déséquilibre, et à l’abri dans une entrée condamnée, un fauteuil, ou plutôt un pouf, ce n’est pas tout, contre 1 mur pourri, 1 petite étagère plastique à 3 niveaux : grand sac dans le premier tiroir du bas, dans le second, sac de couchage enroulé dans sa housse, dans le dernier, nourriture (une pomme rouge au moins) ; en face sur 1 place de parking, devant 1 atelier artisanal éclairé de toutes parts, 1 rutilante Volkswagen Airline immatriculée EN874HF93 ; Cité Aubry 35 ateliers : polissage sur métaux, montures en bronze, restauration de meubles, vernissage au tampon…, 3 étages : au premier, Retro style, atelier Leonardi, Atelier Metal Précision, au second : Ombre Portée, Aubry, Pigment rouge, Studio Lula, au dernier, Création Bronze, décoration, Le trusquin filant, F. Lunardi, F. Lunardi, F. Lunardi… ; des poteaux peints tout le long de cette voie du 20ieme, sans doute un guidage possible pour qui, aveugle, se déplace par ici ;

… cheveux d’herbe verte qui surgissent des pavés, sensation de végétal combatif, désirant ; portes de garage rouillées ; au 11, interphone, sur un bout de feuille collée au scotch, on prévient à l’encre délavée : L’interphone ne fonctionne pas ; voiture garée : bébé à bord – tu fais quelques pas encore – jardin partagé, collectif Le Revers, Ici on jardine. Liste des jardins du 20ième : Jardin Fréhel, Le jardin du Bas Belleville, le Jardingue de Belleville, le Jardin Luquet, Le village Jourdain, Soleil Blaise, Les ombres potagères, L’Îlot Léon, Le soulier des Fougères, le Jardin des Tourelles, le Jardin des soupirs, le Jardin des boulistes de Ménilmontant, le Jardin suspendu, 

la ruelle fait un arc de cercle et rejoint la rue de Bagnolet ; cris de mouettes satisfaites du marché de la place de la Réunion ; à nouveau 1 mur de pierres et des graffitis, à nouveau des maisonnettes derrière des portails avec devant des poubelles ; au coin, la peinture d’un oiseau au long bec, le café Piston Pelican – tu continues ton chemin qui n’en est pas 1 –  Top Griff, Nous anti gaspi, Poulet Crousty ; voitures en pagaille – tu vas, tu vas, tu passes devant 1 camionnette garée, fenêtres fermées, tu entends le haut-parleur d’1 téléphone qui parle très en colère… pas à elle, c’est à moi, et pas aux gens de l’extérieur… ; l’avenue monte, grand Intermarché, 1 moto de quel côté de la rue te trouves-tu, tu ne sais plus –  coiffeur, barbier,épicier de produits orientaux – tu as froid aux mains, tu t’arrêtes pour mettre tes gants,

Tu cherches une chose que tu ne connais pas, une chose à deviner, qui pourrait à tout moment bifurquer – attention, tu t’égares tellement vite et si souvent – peut-être une trame à tisser en te glissant dans quelques failles d’entre-mots ?

Suite de la plage 21/22 – 00 :09 :19 – Mark 3 sur ton H1n Handy Recorder.

… devant la laverie Smile libre-service ouvert de 7H à 23h, une capuche de sweet assise dos à la vitrine, attend, sans bouger, rivée à 1 portable, pendant que son linge tourne, se lave ou sèche en machine : 16kg = 8€50, 9 minutes de séchoir = 1€, bassines en plastique vides à disposition, au centre une table formica blanc, sale, dans un coin, une poubelle ; écriteau : Attendre l’arrêt complet des machines avant d’ouvrir la porte ou le couvercle, en cas d’incident appeler le 07 87 67 21 ; dans la ruelle qui grimpe à gauche, gros plot en béton pour empêcher les voitures d’y pénétrer ; souffle de la laverie qui surgit par l’arrière, chaleur sur ton visage et effluves de lessive, calme retrouvé ; au loin, lettres en grand : Lycée professionnel Charles De Gaulle ; des sandales et chaussettes courent vers toi, te dépassent essoufflées,

…petits immeubles et maisonnettes, volets en bois, ouverts, barreaudages en acier (ou grilles de défense) aux fenêtres des rez-de-chaussée, certaines galbées – tu es émue, tu ne sais pas bien pourquoi, tu l’es tout autant en marchant sur cette plaque d’égout ronde et sur cette inscription : Sambre et Meuse EN124, Acier moulé – tu te dis : tiens !? La vision d’1 réseau sous terrain de plusieurs centaines de kilomètres, une fuite possible au milieu de l’urbanité, on ne sait jamais ? Des lève- tampons, pour assurer une vérification journalière de ces regards de chaussées par les égoutiers de la ville, ils soulèvent 1 plaque (50 à 80 kg) en même temps que l’autre à 50 mètres de là, évacuent ainsi par l’entrée et la sortie en même temps d’éventuels gaz toxiques, puis descendent à 2 pour inspecter l’espace – touchée également par ces gouttières et pierres aux couleurs palimpsestes, par ces couches superposées d’enduits ciment, touchée encore par ces fissures dans les murs extérieurs et par ces vieilles targettes qui ne coulissent plus : 1 fragile vivant, des fêlures en bord d’oubli,

Cette quête de kairos, cette promenade ? Pour qu’en ce labyrinthe sans fil d’Arianne, tu t’approches des flammeroles éperdues de ta libido d’écriture, et protèges ton désir qui à chaque instant manque de se faire écraser ?

… 7 rue Lignier, plusieurs fonds de bouteilles en plastique crochetés, là où ça peut, pour y faire pousser des plantes ; sur 1 poteau en bois, 1 annonce : Donne cours de piano – petits rectangles blanc en corolle avec inscrit dessus ce numéro de téléphone : 06 12 12 33… Dentelle papier que jusqu’ici, personne n’a entendue…

… au 11 bis, on se prend à rêver : Pas de pub SVP, phrase assortie de plusieurs petits cœurs, on ajoute : Prière de ne pas laisser votre chien faire ses besoins, ni sur le seuil de cette porte, ni dans les bacs à plantes ou à leur pied – tu avances encore – au sol dans un pot, 1 fleur à 4 pétales, le printemps déjà ? Plus loin, côte-côte avec ce qu’il reste de peintures au pochoir, l’annonce d’1 exposition photographique : Orangerie espace TourlièreVerrières-le-Buisson, du 6 mars au 15 avril.

… au tournant du 17, 1 échelle transformable à 2 plans, fixée au balcon d’1 immeuble à 2 étages ; plantes tout du long encore, autres graffitis, autres motos garées, comme ça peut – tu avances encore, encore – rénovation en cours de 2 petits immeubles, l’un couleur rouille, l’autre ocre,

… la forêt dans la ville : accumulation de pots toutes dimensions, rectangulaires, ronds, évasés ; accrochées derrière les grilles des fenêtres des rez-de-chaussée, des plantes grasses un peu crâneuses, d’autres nues et sèches, celles-ci trop sensibles ou trop gâtées, protégées par des sacs plastiques fermés par des pinces à linge en bois; dans la terre traine encore la vie, chaque hiver, les racines se laissent faire, s’abandonnent au froid et au gel ; au sol, superposition de grands ou petits bacs, parfois surélevés, fabriqués avec des portes d’armoire, dans l’1 d’eux, 1 plant d’arbre pas très convaincant,

… au bout de la ruelle. Top ongles, Au Spatule- cuisine de partage, Bazar de bricolage- jardinage :  terre pour les plantes, engrais, arrosoirs de différentes contenances, pots toutes catégories ; odeur d’encens en entrant ; 56 / rue / de / Bagnolet / dit le feu rouge,

Tes pas tâtonnent dans les tourbillons anarchiques de ta cité minérale. Dans cette profusion et dans l’ombre de ce théâtre de figurines, tu cherches entre deux intervalles, le trouble éclat du non encore.

Mark 4 de la plage 21/22 – 00 :03 :58 sur ton H1n Handy Recorder.

… petites voix sauvages qui sortent de l’école, se retournent vers toi intriguées, cherchent à comprendre ce que tu racontes à ton micro ; entre petit·e·s quelqu’un·e·s et quelqu’un·e·s, des A demain ; écharpes, bonnets et pains au chocolat – tu passes devant Le fitness park – dépasser, se dépasser, se surpasser ; non loin du cimetière Père Lachaise,bus 76 ; brouhaha de sirènes et klaxons sapeurs-pompiers –  tu traverses l’urgence de la ville –  devant toi, avatar d’1 Lucky Luck, musclé du mollet, jambes arquées en short et chaussettes longues ; Coffee shop – breakfast ; traces sur le sol d’un liquide suspect – tu l’enjambes – odeurs de viennoiseries, des aurevoirs de boulangère, en retour des aurevoirs de petit·e·s humain·e·s, 

Mark 5 de la plage 21/22 – 00 :25 :24 sur ton H1n Handy Recorder

Te voilà revenue à ton point de départ. Il fait de plus en plus froid, plus gris, et presque nuit maintenant.

… tu marches au-devant de quelqu’1 qui traine ses pieds bruyamment, tu crains d’être raillée toi et ton micro, mais en te croisant, surprise, le quelqu’1 dit haut et fort à son téléphone : Mais pourquoi tout le monde me regarde ? Grands gestes, et voix plus intense encore en s’éloignant,

Tu traverses, tu n’as toujours pas envie de rentrer chez toi,

…  Torréfacteur thé, chocolat, et, la librairie Le merle Moqueur, tu y entres, lis et nomme pêle-mêle ces titres de livre, de BD, en n’obéissant qu’à tes seuls et timides battements de cœur :

Je suis ce qui me manque ; Fragments d’âmes ; Reconnaitre le fascisme ; Libres d’obéir, Questions juives, problèmes arabes ; La condition d’écrivain ; De quoi la Palestine est-elle le nom ? Eloge des oiseaux de passage, journal d’un ornithologue enthousiaste ; Herbier de prison ; 25 façons de planter un clou, La semaine où je ne suis pas morte…

Tu as peur, peur de consentir, peur de – l’exigence d’être de l’écriture – peur chair de poule, peur prison – au-delà de ton désir qui veut sauter la barrière et gravir la prochaine marche fantôme.

… dans la librairie, auprès des livres, tu te réchauffes … Plaisir du geste, les toucher, les feuilleter, s’autoriser. Ces titres ou plutôt ceux-là ? Qu’est-ce que ton regard saisit sans que tu ne le guides ? Dans l’inattendu, pourrais-tu découvrir ce à quoi tu obéis sans savoir ?  

Un pas encore à franchir ? Attraper tes obscures questions entre les rayons et dans les angles morts des titres de ces livres ; cette fois, tu veux nommer les titres et les auteurs,

/… Tu tournes les pages, nommes, parcours, lis au hasard dans cette belle collection, aux éditions du commun …/

Mon corps de ferme d’Aurélie Olivier (J’ai vécu dix-huit ans à l’intérieur d’une ferme, j’ai vécu dix-huit ans à l’extérieur d’une ferme, j’ai la majorité des deux côtés, j’en ai assez des deux côtés…) ;

L’odeur des pierres mouillées de Léa Rivière (Je pense qu’à ça vieillir, vieillir tous ensemble, ici avec les fous, les cons, les trans, les chats qui dorment sur les rebords des fenêtres…) ;  

Voici mon cœur, brise-le avec un marteau, du collectif – Mickaël Correia, Céline Costa et Juliette Rousseau (C’est la saison de la cigale, aïe, toutes les bêtes vont au champ, le riche et le pauvre aïe, le monsieur au chapeau blanc, la tristesse pour notre peuple aïe, de la joie pour l’année à venir…) ;

Bleu nuit, blousons roses d’Etaïnn Zwer (Moi je veux brûler d’un soleil intérieur, je veux me donner naissance…) ;

Un carré de poussière d’Olivia Tapiero (Les monuments remontent, les autres corps coulent, chaque nation se décharge, les guerres se déclarent souvent de la même manière, mais tous les cadavres ne naissent pas égaux…) ;

Fiévreuse plébéienne d’Elodie Petit – Tu t’attaches à respirer la ponctuation en lisant … (Mes sept villas. demandent. toujours. Plus de. Lumière.) […] Liberté du tissu qui s’échappe comme la vie même, laisser cette porte ouverte au mouvement, la laisser ouverte le temps qu’il faut pour contempler l’absence et se résigner à laisser filer. Toute chose passe […]  Ça respire […]

/…Puis tu te lis plus longuement ce texte, tu tournes ses pages, le parcours, de plus en plus curieuse… / T3M d’Héloïse Brézillon, toujours aux éditions du commun. […] Et ça te comporte, ça te comporte sans que tu ne le saches, tu roules les jours à l’aveugle, tu as un monde en toi, un petit monde dont tu n’as jamais fait la carte et tu roules dedans, hors-piste. Il faut la faire la carte, oui c’est important pour ne pas être triste. […] Chapitre 1 : Cartographie. La mémoire est une carte. C’est ce qu’on me dit, oui, les Corte graff en blouse sont formelles, elles répètent, la mémoire est une carte. Les têtes sont hochées comme des chiens en plastique sur un tableau de bord, les yeux et les bouches se pincent, ça ne rigole pas, ça fronce les sourcils, moi je dis c’est improbable la mémoire, ça empile le temps en petits bouts informes, ça ne peut être une carte mais les blouses parlent, elles reformulent, c’est comme un lieu en ruine, si vous préférez un trou perdu en vous-même, je traduis : un rond de mégot sur le cerveau, tac, écrasé le souvenir sur ta tête, deux plans, sans mort, sans nord, ça laisse des traces, elles acquiescent ou si vous voulez, on peut voir ça comme ça, puis, elles expliquent encore, longtemps au début je suis sceptique, leur histoire me fait beaucoup de pelotes à la tête, mais,

ça commence à faire sens maintenant, enfin, direction… (Tu t’arrêtes là et c’est toi qui mets cette dernière phrase à la ligne)

Tu retournes vers ce bouquin sur l’étagère près de la porte, couverture rose bonbon dans l’espace de la librairie à droite en entrant : Les 8 vies d’une mangeuses de terre de Mirinae Lee. Tu l’ouvres, te mets à lire à voix basse, lentement, lentement cette fois (en te cachant du monde autour). 4ième de couverture : « 3 mots pour résumer son existence… Elle en choisit 7 … » 

La cinquième vie– Vierge fantôme à la frontière nord-coréenne 1961. […] Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr… […] La première vie – Quand j’ai arrêté de manger de la terre, 1938.Je mangeais de la terre quand j’étais jeune, ce n’était pas dû à la faim, mais à la curiosité, une envie irrépressible me poussait à manger de la terre comme on réclame de l’eau quand on a soif. De temps à autres mon corps avait soif de terre et je n’avais pas d’autre choix que d’accéder à sa demande. Manger de la terre, ne visait pas seulement à remplir mon estomac, je savourais son gout, sa saveur et sa texture, unique au monde. Ma capacité à apprécier de telles subtilités fit de moi une experte dans ce domaine, dès le plus jeune âge, je sais que c’est difficile à saisir pour les non géophages, bien souvent ils imaginent que quand nous mangeons de la terre, nous en mangeons comme des hyènes aveuglées par la faim, se repaissant de viande à pleine gueule, mais je n’en prenais jamais une bouchée, c’était toujours une cuillérée rarement plus grande que l’ongle de mon auriculaire, à peine plus lourde qu’une pièce de 10 wons. C’est seulement ainsi qu’on pouvait goutter à sa saveur de rouille, étaler tous ces granules sur la langue et permettre alors au palais de saisir sa texture, tendre et rugueuse à la fois… […]

La troisième vie – mettez le feu, 1950. La nuit, il était rare, que nous ayons un toit au-dessus de la tête. Des maisons abandonnées, détruites par les flammes nous servaient souvent de refuge pour dormir. La lumière des étoiles persistait, surplombant nos visages froncés, plongés dans le sommeil. Malgré la chaleur nocturne qui s’engouffrait au travers du plafond déchiqueté, nous dormions bien, nous mangions ce que nous pouvions, nous survivions. NOUS – pendant la guerre de Corée, était un concept glissant. Cela pouvait désigner un habitant du nord ou du sud, un coco comme un capitaliste, peu importait.

Chaque nuit j’essayais de former un NOUS avec un étranger…(Tu t’arrêtes là et c’est toi qui mets cette dernière phrase à la ligne)

Plage 22 – 00 :00 :00 sur ton H1n Handy Recorder

Commande pour l’épisode suivant : cartographier ton monde à partir de fulgurances pédestres. Suivre ce protocole de mise en mouvement d’1 NOUS, pour aller vers ton hors-piste.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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