Tu marches dans les rues de Saguenay. La neige tombe, fine, serrée, obstinée. Elle tombe depuis hier, tu ne sais plus depuis quand. Le ciel est invisible, sans profondeur. Il n’y a pas d’horizon. Tout est blanc. La blancheur monte du sol, et toi tu es là dans la nuit. Tu remontes le boulevard. Tes pas crissent dans la neige durcie. Le froid mord tes joues, s’insinue sous ton col, cherche ta peau. Le froid est là, partout. Tu approches de la zone commerciale, le parking est vide. Un pick-up passe en vrombissant. Tu bifurques. Fais demi-tour. Tu marches, tu écoutes le bruit de tes boots. Bruit rassurant, un bruit d’homme qui marche la nuit dans la neige. Les maisons basses défilent, toutes pareilles ou presque. Devant chacune, un pick-up ou une berline américaine, ensevelis à demi sous la neige. Des lumières de Noël pendent encore aux gouttières. Tu les trouves pathétiques ces guirlandes. Tu tournes dans une autre rue. Des bancs de neige aussi hauts que toi bordent la chaussée, sièges de neige sculptés par les souffleuses. Entre deux bancs, le trottoir forme un corridor étroit où tu avances seul. Personne ne marche ici. On ne marche pas à Saguenay l’hiver. On roule d’un stationnement à un autre, du chauffage de sa maison au chauffage de sa voiture au chauffage du centre commercial. Mais toi, tu marches. Tu as tout quitté. Tu es parti sans prévenir, sans rien dire. Tu as jeté ton téléphone. Tu ne lis plus tes mails. Tu as fermé toutes les portes de ton ancienne vie. Tu ne penses pas encore à ce que tu vas faire. Tu marches. Tu te fais à l’idée de ressembler à ces flocons de neige. Un flocon seul est invisible. On ne voit que la neige. Tu es venu ici parce qu’ici ça ne ressemble à nulle part. Dans cette ville, tu ne connais et personne ne te connaît personne. Une ville perdue au bout d’un fjord, accrochée au bout du pays, comme oubliée sur la carte. Devant toi, un dépanneur Couche-Tard. Le hibou du logo te fait un clin d’œil. Ses néons éclairent la neige sale. Tu pourrais entrer, acheter un café, te réchauffer, faire quelques courses. Tu continues. Tu passes devant une clinique dentaire. Un Tim Hortons. Un Subway. Restaurants fermés. Un Jean Coutu. Supermarché low cost, fermé lui aussi. Tu regardes à peine les vitrines. Les enseignes se succèdent, interchangeables, anonymes. Tes orteils sont engourdis dans tes boots. Bientôt, tu ne les sentiras plus. C’est comme ça qu’on gèle, tranquillement, sans s’en rendre compte. On s’assoit dans la neige, on ferme les yeux, on s’endort. Ce serait si simple. Mais tu continues. Rue après rue. Banc de neige après banc de neige. Tu marches parce que marcher remplit le temps, occupe le corps. Tu as changé d’hôtel. Tu t’es rapproché de la ville, tu es presque à Chicoutimi. Tu loges dans une chambre au-dessus d’un bar. Cinquante dollars la nuit. Le propriétaire ne demande rien, ne dit rien. Il encaisse. Tu marches parce que dans ta chambre tu ne fais que regarder le plafond, les fissures dans le plâtre, la tache d’humidité près de la fenêtre. Tu dépenses lentement ton argent. Quand il n’y en aura plus, tu ne sais pas. Tu n’y penses pas. Tout est blanc, opaque, impénétrable. Même dans la nuit, tout est blanc.