
Chez Platon – Gravure de Ludwig Mack (de) d’après un dessin de Rudolf Lohbauer (de) représentant les trois juges des Enfers (1829).
Entre le passage Dieu et l’impasse Satan, au hasard d’une pérégrination dans ta librairie de quartier, ce livre feuilleté. Ces nom et prénom – Jo Clock.
Tu répètes ces deux monosyllabes, plusieurs fois, à haute voix – Jo Clock – 2 brèves [DJO / KLOK] ; 2 [O], cernés par quelques consonnes explosives ; 2 phonèmes lapidaires surpris de leur coexistence. Le premier O pointé au bord de l’orifice de tes lèvres, attend l’implicite de ton top départ avant d’émettre – la deuxième syllabe ; le O suivant – il reste un instant béatement dans l’alcôve de ta langue toute retournée, coincé entre le fond de ton palais et l’expir… de ta bouche entrouverte.
Un jour, tu ne sais plus quand, au détour d’une rue – la chronométrique rythmique de midi, entrecoupée du frottement d’1 balai sur le trottoir. C’est la seule fois où tu as entendu de près ces carillons s’imposant en bijoux royaux à tout le pays. En des temps pas si lointains, tu ne le savais pas encore, ces cloches avaient signifié -résistance- pour les habitants bombardés.
Tu vacilles entre deux tempos – le balai et Big ben, Big ben et le balai – d’abord au loin, la frappe du battant en fonte, dans la lourde gueule de la cloche, puis, tout près, le léger chuintement de broussailles œuvrant sur le trottoir à l’assemblage de petits tas. Au creux de ton apnée, entre les salves de l’airain et les frottements des branches du balai – 1 refrain, qui s’invente dans le vide sidéral – ton seul appui.
Vivre en cet instant dans l’1térieur du temps musical,
et, dans l’espace du temps de soi,
de soi, en démesure.
Jo Clock – méconnait l’ingratitude de sa tâche – au contraire – jour après jour et par tous les temps – sauf les WE – balayure après balayure, Jo joue entre les pulsations du bourdonnement de Big Ben et les rêches textures en crin de son balai ; Jo décide – ou pas – d’actionner son bras sur ce bout de trottoir londonien ; Jo – incognito – expérimente une multitude de valeurs d’intensité, d’accélérés, de ralentis, et nombre de variations ; Jo balaie, la crasse de la ville, malaxe la poussière du temps, et de ses gestes symphoniques, compose et interprète une musique virtuose en plis minimalistes. Jo Clock, se joue du néant.
12ieme coup de Big Ben. Tu as 12 ans. Tu es perdue dans la grande Londres. Une balayeuse de rue. Son œil, son œil qui dévie en direction du nez. Elle louche – tu ne pourras pas déchiffrer la partition de ses yeux pour te retrouver. Tes pupilles, écartelées entre le centre et l’extérieur de son regard, sont ballotées sur cette ligne de portées brisées. Dans son élargissement, 1 grand vide – où tu es seule.
Jo / Clock / Jo / Clock / balaye 1 trottoir de Londres,
vit en cet instant dans l’1térieur du temps musical,
et, dans l’espace du temps de soi,
bat la mesure
de soi, en démesure
1 o’clock, two o’clock… eleven o’clock … twelve o’clock…
L’œil de Jo. Ricochet – un jour tu ne sais plus quand, en songe – télescopage. Tu ne vois plus qu’1 œil – 1 œil unique, rond, au milieu de son front, 1 front large – et dans le fond de cet œil, la foudre, des éclairs, la tempête – 1 œil de cyclope, se débattant dans l’espace irreprésentable du Tartare – 1 œil météorite – plongeant du ciel – à la renverse, éternellement – en direction, de ton lit – en son épaisseur même – 1 lit dans 1 chambre – dans ta chambre d’enfant. Dureté du matelas, ça grouille du dedans. Dureté du bois de lit et du sommier. Ton corps pesant mais absent, plaqué, collé. Une course sans jambes : même pas une levée de quelques grammes. Dans le blanc de tes draps – la figure fantôme de ta bouche grimaçante – tu es, et n’es plus que, ce vague rictus qui a peur. Le son gonfle. Tu vas, tu veux – ne plus entendre les pulsations métriques de Big Ben. Mais, Big ben ne s’arrête jamais.
L’œil de Jo. L’œil de Jo sort de son orbite, se lance dans un ciel dévié entre Ouranos et Gaïa. L’œil de Jo, secoue des diagonales, d’étangs glacés, de lacs de soufre bouillant, surgit des vagues de mers de feu – débordements féroces, brouhahas de clés de sol, de fa, d’ut, et déchainements de portées d’étoiles grinçantes – le balai, au pied de Big ben, frotte. L’œil, joue sa danse macabre – s’éloigne sans jamais te perdre des yeux, te frôle mais ne s’appuie pas, se cache, pour réapparaitre et s’ajuster tout contre toi. D’une voix blanche à la tessiture de langue inconnue, l’avatar de diable, rit à ton oreille, s’amuse à la mesure – de sa démesure.
Tu glisses sans fin, en rotations convulsives, éperdue dans l’air vicié d’un vent cinglant, chute dans la houle de nuages essoufflés, au milieu des interlignes brisées du ciel et de la terre, aspirée dans des ondes magnétiques – jusqu’à, l’endroit le plus souterrain du monde – un temps, à l’état pur – tu vas, tu veux – crier : petite boule compacte, recroquevillée, sonnée par le chant des sirènes, déchirée, acculée sur ce sol et ce ciel dérobés – caresse les parties fines derrière les volets des morts, n’entend plus que la sonate morbide des vagissements de bacchantes.
- Tu vas, tu veux – lever les yeux.
- Pourquoi je n’y arrive pas ?
- Ne pas pouvoir voir et entendre, un lieu de l’être.
- Cette faim de mort, pourquoi… ?
- J’ai ouïe dire, inévitable.
- Et, ces destructions… ?
- Des tragédies en refrain.
- Alors… ? Fuir ?
- Claudicante, à l’infini, renaitre à la décision de vivre. Vague espoir anarchique. Composer. Mais aucune garantie.
- … Jo Clock ?
Musiques réunies des lundis et des mardis
Perec, Butor, Collobert, Proust, Deleuze, Barthes …