Depuis l’intérieur du magasin, elle observe la rue. Il y a d’abord le ciel, un ciel gris-blanc, cotonneux, le genre de ciel qui ne promet rien de particulier.
En face, les immeubles. Six étages de pierre claire, les balcons en fer forgé, les fenêtres dont elle sait lesquelles sont habituellement allumées à cette heure-ci. Au quatrième de l’immeuble du milieu, quelqu’un a mis un vélo sur le balcon.
Un homme passe, marchant vite, téléphone à l’oreille, col relevé. Derrière lui, une femme plus jeune pousse une poussette d’une main et tient une cigarette électronique de l’autre. Elle regarde dans la poussette un moment.
Pause
La boulangerie en face a de nouveau changé l’ardoise du menu. Elle lit « soupe à la courge », c’est la saison.
Un scooter de livraison double un bus, le bus freine, quelqu’un sur le trottoir se retourne.
Pause
Deux adolescentes s’arrêtent devant la vitrine. Elles regardent les chrysanthèmes orangés sans voir la fleuriste. L’une montre quelque chose sur son téléphone, l’autre rit. Elles repartent sans entrer.
Un jeune homme marche en regardant son écran, mouvements frénétiques des pouces. Il est ailleurs. Elle retient son souffle une seconde pour rien. Il frôle un poteau de signalisation, s’en écarte d’un centimètre sans même lever les yeux, sans ralentir, sans rien.
Pause
Un cycliste arrive à vive allure sur la piste. Une dame âgée, son cabas à la main, pose le pied sur le bord de la piste sans regarder. Le cycliste pile, dérape légèrement, lâche un juron bien senti. La dame se retourne, l’air offensé, comme si c’était lui le fautif. À qui la faute ? L’homme repart en maugréant, la tête dans les épaules.
Pause
Un homme en costume glisse sur une feuille mouillée, juste devant. Un pied part devant, les bras s’écartent, le cartable vole un instant — il se rattrape de justesse à un panneau, à moitié accroupi, les yeux écarquillés. Il regarde autour de lui pour vérifier si quelqu’un a vu ses acrobaties ridicules. Deux personnes ont vu. Elles font semblant de rien. Il rajuste sa veste, reprend sa marche, un peu secoué mais digne, les joues rosées.
Elle sourit derrière la vitrine.
Pause
Le platane perd ses feuilles par à-coups, quand le vent se lève. Une feuille colle contre la vitre une seconde, puis glisse.
Elle voit un homme âgé traverser lentement, très lentement, pendant que les voitures attendent. Il ne presse pas le pas.
Un chien renifle le pied du lampadaire. Le ciel est pale.
L’épisode de la glissade de l’homme en costume m’a bien plu. Si tu enlevais le qualificatif « ridicule », est-ce que ça n’y gagnerait pas ?