#voyages #03 | l’impossible retour

..et toujours ils me versaient à boire, les yeux bandés, à deviner les cépages, les châteaux, moi qui me vantais de venir du pays des raisins, je ne savais rien car les vignes de Montmartre c’était piquette et je ne savais pas les noms, je balbutiais de vagues réponses, ma langue encombrée par les règles du parfait présent se mettait à se délier, à chanter, plus confiante à chaque verre. …et les visages tournaient de plus en plus vite, j’y mettais beaucoup de cœur à les faire rire, à raconter des histoires extraordinaires qui étaient arrivées à mes frères et sœurs mais qui finissaient par devenir miennes. Et jamais on ne mangeait vraiment, les frigidaires s’ouvraient sur des bières et des pots de marmite, dans les placards du pain carré tout blanc, des chips et des boite de haricots. Avec docilité je me rappelais qu’à Rome on faisait comme les romains. Je refoulais toutes mes questions, il fallait juste pouvoir revenir des fêtes et rentrer dormir un peu.

…Il fallait servir des cafés mousseux, des cappuccinos soyeux, et je ne savais pas faire ronfler la machine à café, la mousse me sautait au visage et le café restait au lait, les clients s’impatientaient, les cuisiniers me pinçaient, le manager soupirait en retenant chaque café sur mon salaire, et jamais à ce rythme, je ne pouvais réunir l’argent pour revenir, j’oubliais ma langue, je rêvais à gauche.

Il fallait pointer chaque semaine. Les emplois noirs étaient nombreux et sans pourboire. Il fallait sonner aux portes, faire remplir les questionnaires, recenser la population. Les habitants étaient absents, ils se cachaient pour ne pas être sur les listes, ils épiaient derrières les rideaux. Il fallait sonner longtemps, longtemps et se mettre bien dans l’œil du judas pour rassurer, expliquer que ce n’était pas la redevance, que je ne venais pas pour les impôts, ni pour vendre des bibles, alors quelques portes s’ouvraient, des vieilles dames en robe de chambre en pilous et chaussons m’invitaient à prendre un café. Mes mains se réchauffaient contre les parois de la tasse, et je ne voulais plus quitter la table de leur cuisine pour retrouver le vent froid et humide, j’avais pris une mauvaise toux qui me secouait par quinte, elles me regardaient brusquement inquiètes, me poussaient vers le corridor, ne voulaient plus me parler du tout, je devenais importune, indésirable, étrangère, contagieuse, je repartais avec mes questionnaires que je finissais par remplir en fin de matinée pour hâter le retour.

… Les habitants avaient effacé mes diplômes, mon identité, on ne me croyait pas quand je voulais me présenter à des emplois supérieurs, on ricanait devant tout ce temps perdu derrière les comptoirs ou les trottoirs. On ne peut pas revenir là où l’on a été, ils avaient tout effacé. Cela faisait des mois que je n’avais pas quitter la grande ville, ils me demandaient de promener leurs chiens, des chiens de porcelaine, minuscules, blancs à pompon, des chiens à houppette, aussi gracieux que des mules, aussi capricieux que des folies . On me demandait de leur parler français, de leur chanter des romances. Ils me mordaient dès qu’ils le pouvaient, ils emmêlaient leurs laisses, ils tournaient autour de moi, ils me ligotaient, en aboyant en me mordillant. Il fallait savoir leur gratter l’échine pour les ramener jusqu’à chez leurs maîtresses.

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…et toujours je voulais sortir pour les rencontrer mais ils se dérobaient, les rues étaient désertes mais derrière moi , à quelque mètre, j’entendais les premier pas, puis un autre frappé, puis trois, ils se tenaient la main, et d’autres sortaient des maison, une classe entière derrière, une classe indisciplinée, c’était un concert de claquettes, ça sifflait, ça se pressait de plus en plus nombreux, de plus en plus menaçant, alors je ne pouvais que retourner à la maison pour les fuir, ou aller vite me baigner au large car ils ne savaient pas nager.

…et toujours je restais enfermée dans la maison. Il fallait plus se poser de questions, plus penser au grand voyage, au trajet parcouru pour se retrouver enfermée. À attendre qu’ils rentrent du travail. Les souris se promenaient tranquillement depuis qu’ils avaient manger le chat. Les habitants avaient très faim, la farine de sarrasin n’arrivait plus, les bateaux étaient immobilisés à quai, immobilisés depuis le début des hostilités. Les habitants s’impatientaient. C’était un peuple guerrier qui vénérait les hommes forts, les chefs. Ils nous regardaient différemment depuis le début du conflit. Chaque jour des groupes partaient du village pour descendre jusqu’à la ville pour se faire engager comme mercenaires

Avions nous commis un impair ? Avions nous fouler une règle ancestrale qui ne nous avait pas été expliquée ? Une poutre maîtresse, invisible mais indiscutable quelques soient les règles de l’hospitalité ? Les habitants avaient convoqués le chef du village qui en avait parlé à ses cousins qui vivaient bien loin sur une île à l’est du continent. On alimentait les conversations. Les habitants aimaient la discussion, la contradiction, les protocoles, les procédures, les histoires. Les habitants nous évitaient quand nous sortions et maintenant quand la nuit tombait, nous épiaient. On devinaient des visages, des mains collés contre la vitre, nous tirions les rideaux.

Il fallait ne pas renoncer à se faire accepter et enlever le mauvais œil qui était sans doute tombé sur l’un d’entre nous. On se regardait suspicieux assis autour de la table, il faudrait peut être tirer à la courte paille pour connaître celui qui allait être sacrifié, le plus petit tremblait pensant au petit navire, la fille ne s’appelait pas Iphigénie, les parents se sentaient coupables. On avait décidé de s’en remette au poulet comme la tradition le voulait. Prendre un poulet, le couvrir de tous nos malheurs et le lancer dans la vallée des poulets laveurs de mauvais sort.

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.