Heartbreak Hôtel
Attention, ce texte est peut-être une fiction.
Attention, ce texte contient peut-être des scènes dérangeantes.
Attention, ce texte ne doit peut-être pas être lu en diagonale.
Attention, il s’agit peut-être d’une histoire tragique.
Attention…
Je marche dans une rue solitaire. Je n’attends plus rien, peut-être que je préférerai ne pas savoir ; garder un peu d’espoir, continuer à rêver à un futur possible, mais c’est trop tard tout est dit, tout est écrit. Allongé sur le lit de notre chambre pendant plusieurs heures, le visage contre les draps, je sens son parfum, et mes pensées viennent tout gâcher, je vois mon futur, une autre histoire sans elle, une histoire que je connais déjà, une histoire de lit froid, de repas solitaire, de journées vides et trop longues, une journée où je n’ai plus le cœur qui bat, une sale journée suivit d’une autre sale journée. Je me lève, je m’habille, je prends le trente-huit dans le tiroir de la table de chevet, il est froid, je regarde la chambre, je regarde notre chambre. Je marche dans une rue solitaire. Je pensais que la Cadillac ferait l’affaire, après tout, c’est là que tout a commencé, il serait logique que cela se finisse aussi sur ce siège de cuir rouge, mais elle est présente. Je l’entends, je la vois. Il pleuvait, elle était trempée, je me suis arrêté, j’ai baissé la vitre, je l’ai appelé, elle a hésité, je ne sais pas pourquoi elle a accepté de monter. Elle m’a souri, je ne savais pas où elle allait. Je crois qu’elle m’avait reconnu, je ne le saurais jamais. Pour faire ce que j’ai à faire, il me faut un lieu inconnu. C’est idiot, je pensais que cela n’avait pas d’importance. Mais je ne veux pas salir cet espace, il fait partie de notre histoire, il vaut mieux que ça, il vaut plus que ça. Alors je laisse le parking derrière moi, je descends le boulevard, tous les magasins sont fermés à cette heure, la ville semble vide, les seules silhouettes que je croise sont plantées dans les vitrines des magasins, elles me regardent avec leurs yeux vides, je ne sais pas qui d’elles ou de moi, est le moins vivant. Je passe devant notre café, à notre table il y a deux chaises seules. L’endroit dans la pénombre me glace ; je ne sais pas expliquer ce qu’est la présence d’un être, mais je ressens l’absence, le vide, l’inquiétude et la tristesse dans mon corps, et le silence. Il y a le regret des mots que je ne peux plus lui dire, des phrases que j’aimerais lui redire autrement, sur un autre ton, avoir la certitude que j’ai été compris ; refaire ou faire des gestes, que je n’ai pas faits ou que j’ai mal faits, mais cela est impossible, l’absence ne me laisse que des regrets, que des impossibles. J’ai passé ma vie, à douter de moi, ne jamais me croire à la hauteur, mais avec elle, dans ses yeux j’étais plus que moi, elle me disait que je me trompais, que j’étais celui qu’elle voyait ; pourtant elle est partie. J’imagine qu’elle a vu qui j’étais vraiment. J’arrive à l’hôtel au coin de la rue de la plage. Tous les deux quand on passait devant sa façade, on serrait nos mains croisées, on accélérait le pas et on se racontait quelques horreurs que devait avoir vues cet endroit sordide, et notre vie après ces histoires sinistres nous semblait encore plus belle. Ce soir j’ouvre la porte en verre fumé, devant moi il y a un comptoir en bois noir, un homme âgé regarde un écran que je ne vois pas, je reconnais les sons d’un match de basket, le crissement des chaussures sur le parquet, les applaudissements, les cris des commentateurs. Il lève son crâne chauve, je vois ses yeux bleus derrière des lunettes à la monture dorée.
Je lui demande une chambre pour la nuit. Il veut voir ma carte d’identité puis que je remplisse le registre. Il veut savoir combien de temps je compte rester, je lui réponds : une nuit. Il me donne les horaires du petit déjeuner, et les tarifs. Il me faut payer la chambre pour cette nuit, je paye, je pense un instant à lui laisser un gros pourboire, mais je me dis qu’il risque d’avoir des doutes sur mes intentions, je ne lui donne rien. Il me tend la clef de la chambre dix-sept au premier étage. Je prends un escalier recouvert de moquette gris clair, par endroit la trame apparaît, quelques taches sombres et incrustées décorent les dernières marches qui me mènent au premier étage. J’ouvre une porte coupe-feu rouge foncé. Le couloir est éclairé par des néons posés au mur au-dessus de chaque porte de chambre. Le sol est en lino jaune. Ma chambre est au bout du couloir. J’ouvre, devant moi il y a un lit couvert d’une couverture beige, un drap et des oreillers blancs, la tête de lit est en bois clair. Je ferme la porte, à ma gauche, il y a la porte des toilettes, puis j’imagine celle de la salle de bain. Je m’assois au bord du lit. Les rideaux ne sont pas tirés, par la fenêtre, je vois le ciel de la nuit, les lumières du boulevard, mélange de lampadaires jaunes et néons colorés. Une voiture passe, ses phares éclairent un peu plus la chambre, au loin j’entends la sirène d’une ambulance, j’imagine à l’intérieur un corps allongé sur un brancard qui lutte pour vivre. Je prends le trente-huit dans la poche de ma veste, je devine sa masse claire qui brille aux reflets du boulevard, je sens au bout de mes doigts les stries de sa crosse et le froid du métal de sa gâchette contre mon index. Comme un enfant malade face au médecin, j’ouvre en grand ma bouche.
Codicille : En 1955 Tommy Durden et Mae Boren Axton écrivirent cette chanson. La chanson fut inspirée par un fait divers rapporté dans The Miami Herald que montra Tommy à Mae. Un jeune homme s’était suicidé ne laissant derrière lui qu’une lettre d’adieu disant : I walk lonely street. Mae présenta cette chanson à Elvis Presley et à son manager. La chanson fut d’abord proposée à The Wilburn Brothers qui la refusa, Elvis décida de l’enregistrer : Elvis au chant, Scotty Moore à la guitare, D. J Fontana à la batterie, Bill Black à la contrebasse, Floyd Cramer au piano. La chanson devient numéro un du Billboard Hot 100 le 28 avril 1956. Le single se vendra à plus d’un million d’exemplaires. Les revenus de cette chanson permirent à Elvis de déménager en 1957, et d’aller vivre dans sa demeure : Graceland. Quelques années plus un tard, un couple ouvrit un hôtel à Memphis près de Graceland, ils le nommèrent : Heartbreak Hôtel.
très beau, beaucoup aimé
tes phrases courtes m’ont aspirée et j’ai glissé pour découvrir l’histoire dont on ressent vite l’issue
et ton codicille nous la met en musique
merci Laurent, aimé beaucoup…
Merci Françoise pour cette lecture.
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