#construire #01 | champs

C’est d’abord un champ. De l’autre côté de la route. Du côté de l’adolescence. Les épis arrivés à maturité ondulent doucement. A perte de vue. Il y a le froissement des feuilles aigues et des tiges sèches. Et ce parfum, poussière de pain en lumière. Il ne faut pas tarder dit mon père toujours inquiet qui revient de loin exprès pour la moisson. Il y a juste un créneau en plein été. Une fenêtre de tir, disent certains. Ne pas rater le coche. Si on ajoute l’attente à l’attente, les blés verseront dit mon père. Verser : intransitif ici. Verseront tout court. Cauchemar apocalyptique : on n’arrive pas à temps et on trouve tous les épis couchés, abimés, trempés par l’orage qui vient d’éclater. Irrécupérables. La moissonneuse-batteuse ne pourra pas passer sous eux pour les rattraper, séparer paille et grains. La terre devenue collante se mêlera de l’histoire et bloquera les couteaux de la machine. Les grains s’échapperont de leurs enveloppes et même les glaneurs devront renoncer aux collectes d’après. Trop tard. Et me voilà comme toujours assise à la table de travail. Au mur : revêtement de papier-tissu, fibres vieil or. Un champ vertical qu’avec le peintre nous avions tendu pour définir le nouvel espace. Un bouquet d’épis de blé mêlé de marjolaine y est fixé. Ton sur ton. Il vient de ce grand carré que le maire-agriculteur ensemence chaque année, spécialement pour la fête de la moisson, quelque part à la fin des terres. Pas d’histoire, Il comprend le lien avec la parcelle cultivée : tu veux des épis ? Viens les prendre, il est temps. J’arrive. C’est pour mes bouquets. Ceux de la traversée du village en liesse. Ceux des tombes. Ceux des amis. Ceux de la vie. Celui-ci, tout près. Tu cueilles comment ? A la faucille ? Ne te mets pas dans la peau de la faucheuse : ses bouquets secs sont pleins de larmes. Les champs se mêlent et la ligne de partage est infinie. Les textes poussent depuis longtemps. Pour ne pas avoir peur quand la nuit tombe sur le domaine, l’enfant chantonne en attendant que son père revienne des champs. Sur mon chemin, j’ai rencontré la fille du coupeur de paille, sur mon chemin, j’ai rencontré la fille du coupeur de blés. Et on danse, on sépare la balle et le grain. C’est le battage. On bat la mesure. On bat la démesure. Fin de l’âge d’or. Un jour mon père tente de débourrer à la main la moissonneuse-batteuse pour ne pas perdre de temps. Les grands couteaux de la machine lui guillotinent une phalange. Des hommes ont recherché ensuite le morceau de doigt dans le chaume mais trop tard. Quand il a eu du temps, encore plus tard, mon père a appris à jouer avec un doigt fantôme sur le clavier qu’il arpentait, enfin délivré de l’angoisse des moissons. Il lui restait si peu de temps. Après, je suis partie avec mes cahiers. Champs portatifs. Avec angoisse de la moisson. Récolte.

A propos de Christine Eschenbrenner

Génération 51.Une histoire de domaine perdu, de forteresse encerclée, de terrain sillonné ici comme ailleurs. Beaucoup d'enfants et d'adolescents, des cahiers, des livres, quelques responsabilités. Une guitare, une harpe celtique, le chant. Un grand amour, la vie, la mort et la mer aussi.

2 commentaires à propos de “#construire #01 | champs”

  1. Il y a quelque chose d’universel dans ce commencement du champ et de la moisson (de par nos origines à tous (lointaines) (je ne parle pas des miennes). « Ne pas tarder ne pas rater dit mon père » la moisson : mes enfants auraient pu l’écrire ce texte Champs. Il y a ceux qui partent avec leurs champs portatifs celui qui reste dans l’angoisse de la moisson. Récolte pour tous. Merci Christine.

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