D’une manière générale tout le monde s’accorde pour dire que j’ai bon caractère. Je suis toujours souriant, bon vivant. On aime à m’inviter. Comme on dit : je suis une bonne pâte en somme.
Pourtant n’y-a-t-il jamais eu de caractère si égal ? Il faut bien l’admettre, une franche bonhommie ne va pas sans de profonds travers. Vous n’imagineriez pas l’un sans l’autre ? Ainsi, ce sont souvent les plus affables personnes qui sombrent le plus facilement dans les plus noires colères. Vous en doutez ? Je voudrais vous donner un exemple. Si seulement je pouvais me souvenir…
Les températures avoisinaient les trente-trois degrés… Je commence là par un détail car il me semble que ce fut un détail qui détermina puis précipita ce changement. Une broutille. Vous voyez ? Comme on dit : une mauvaise chute. Pas plus. Cette fracture bouleversa mon programme estival. Condamné pour trois mois à rester confiné dans mon minuscule deux pièces mansardé au sixième étage sans ascenseur, et alourdit d’un plâtre aussi haut que ma cuisse.
Mais laissez moi reprendre… Les températures avoisinaient les trente-trois degrés.
Couché sur le sofa vert, de tout mon long, je ne portais ce jour là que le strict minimum du linge nécessaire à ma décence. Rapidement, je constatait que ma peau ne formait qu’une matière indistincte d’avec le revêtement de cuir usé. Je décollais mon dos plusieurs fois du dossier, pour occuper mon mortel ennui, mais aussi, et il me faut bien vous l’avouer, car j’étais très amusé par le bruit de velcro que cette manœuvre provoquait.
À midi, Un avion ébranla les vitres du salon. Et l’ombre de la carcasse immense de l’appareil recouvrit les toits.
Les températures avoisinaient les trente-trois degrés. Un avion ébranla les vitres. Midi sonnait. Sur le petit écran, les images défilaient presque aussi vite que les pâles du ventilateur posé tout à côté, à mes pieds, sur la table basse. Beaucoup trop vite pour que mon entendement fortement diminué par la chaleur puisse démêler l’enchaînement sans fin des programme. L’après-midi promettait d’être caniculaire venait d’annoncer la voix féminine de la météo.
J’aime pas la météo. Ce matin je somnolais encore lorsqu’elle avait allumé le petit poste de télévision d’appoint. Ne s’étant nullement enquéri de me demander mon avis, elle l’avait posé sur la table devant moi puis branché avant de l’allumer.
– Ça nous fera une présence…
Elle m’avait souri tout en nouant derrière son dos les deux attaches de son tablier, puis avait disparu par l’encadrement de la porte de la cuisine.
– J’aime pas la météo, grognais-je.
– Et J’aime pas la télé, plus fort, mais cependant déjà trop tard pour qu’elle m’entende.
La pendule du salon indiquait midi. Pile quand l’avion ébranla les vitres. Sous la pendule, le thermomètre affichait bientôt trente-trois degrés. Promesses d’une après-midi caniculaire. La voix féminine de la météo. Qui aime regarder la météo ? Moi, j’aime pas la météo. Pas plus que j’aime la télé.
Une démangeaison sous mon plâtre gagna en intensité. L’aiguille à tricoter que j’utilisais jusqu’à présent pour me soulager avait glissée tout à l’heure sous le canapé. je n’eut pas le courage de me contorsionner pour la récupérer. Je tentais d’introduire mes doigts collants de transpiration le long de ma cuisse pour constater une énième fois qu’ils étaient beaucoup trop gros pour se faufiler dans un si fin espace. Je bougonnais un blasphème. Destiné à me soulager, il ne fit qu’attiser ma colère
Températures caniculaires. Quasi trente-trois degrés. Attisant ma colère. Quand l’avion ébranla-t-il les vitres ? Ce fichu plâtre me démangeait. J’ai dit. J’aime pas la télé. Ni la météo. Midi aux aiguilles.
Tiens, justement, la météo. Remplacée aussi vite. Une annonce publicitaire ventait les mérites de croquettes pour chien. Au bon goût de poisson frais chantait un slogan mou mais entêtant qui envahit le salon. Je soupirais d’exaspération. Je jetais un coup d’œil par la fenêtre sous laquelle j’avais heureusement pris soin de tirer le sofa avant qu’elle arrive. Histoire de pouvoir m’offrir un peu d’espace.
La persienne entrouverte ne me laissait voir qu’un petit bout du carrefour. Le soleil haut et nu dans le ciel lissait les surfaces, aiguisaient les angles, durcissait les gris et ne laissait aucune respiration a l’ombre rafraichissante quelle confinait au fond des interstices. Entre les murs des façades.
La rue était absolument déserte.
A l’horizon, je distinguais l’aéroport, comme un mirage. Ses vieux bâtiments noirs et sévères rendus flous par le bitume surchauffé d’où montaient des effluves de vapeur d’eau comme un brouillard transparent. Déformant.
Presque trente-trois. degrés. A midi. La carcasse de l’avion. Les vitres branlantes. Un après-midi caniculaire. Annoncé. Ma démangeaison. Colère attisée. Déformée. J’aime pas la télé. La rue était déserte. Silencieuse.
Une odeur de poisson frit me tira de ma rêverie. Un reportage sur la pêche en Amérique du Sud était diffusé à présent sur l’écran. Même bleu écrasant qu’en bas dans la rue mais il faut reconnaitre qu’il se conjuguait beaucoup mieux avec un camaïeu de vert. Le silence en moins.
Une casserole tomba dans la cuisine couvrant le bruit continu de friture.
Mon regard s’arracha vers le fond de la pièce. La bibliothèque croulait sous un très grand nombre de livres dont j’ apercevais les tranches brunes dans l’ombre fraîche. tantôt à la verticale, tantôt à l’horizontale. Le tout aurait mérité un bon rangement.
– Vous n’avez qu’à lire pour vous occuper un moment…
Je sursautai. Sa voix était fluette. Une voix de femme pourtant. Elle se tenait debout presque invisible dans l’angle de mon champ de vision. La poêle à la main et une spatule en plastique dans l’autre, elle regardait aussi en direction du fond du salon. Elle se pencha vers la table basse et disposa dans une assiette blanche un filet de poisson.
– Cette après-midi, j’époussetterais un peu ce bazar…
Avec la spatule elle désigna ma bibliothèque. La sueur perlait à son visage et de grandes taches sombres auréolaient ses aisselles.
– J’aime pas lire
Elle me dévisagea, mi-surprise mi-amusée par ma mauvaise humeur affichée. Puis sans rebondir:
– Il vous faut manger à présent, si vous voulez reprendre des forces…
Je lorgnais le poisson frit. Décidément, je n’aimais pas le ton directif qu’elle employait avec moi.
– J’aime pas lire, répétais-je plus fort, comme un défi.
Attiser sa colère. Trente-trois degrés. Soleil vertical de midi. Images déformées. Bitume surchauffé. Caniculaire. En bas: La rue déserte. Là haut: l’ombre branlante. Au-dessous: la démangeaison. Doigts collant de transpiration. Se faufiler dans cet espace. Mince espace. Un interstice. Derrière les façades.
– J’aime pas la télé,
– J’aime pas lire,
Une voix féminine, presque trop fluette.
– Et bien, écrivez…
Je me creusais la tête. Elle n’avait pas pu trouver mes carnets. À moins d’avoir fouillé mon bureau…
Je me préparais à l’interroger mais quand je levais les yeux il n’y avait plus que le petit écran dégueulant ses images. Milliers d’histoires. Sans fin. Aiguilles à ma colère. Condamné. Confiné. S’offrir un peu d’espace. Comme un mirage La fraicheur d’une ombre ? Dans la rue silencieuse, oser franchir les façades.
J’aime pas écrire. J’aime pas lire. J’aime pas les histoires. Je ne sait pas raconter d’histoires. Tout ceci n’est qu’un détail. Un brouillard transparent. Une respiration d’ombre bleue au fond des interstices. Un étroit oasis de fraîcheur ou ne pousse que l’herbe folle. Elle envahit tout et recouvre peu à peu les détails, comblant les vallées creusées dans l’usure des pavés gris. Comme un maigre tapis végétal. Camaïeu de vert.
Midi. Trente trois degrés. A présent je me souviens…
Une heure…une impression…Cette histoire a commencé par un jour de rue déserte et de températures caniculaires.
Par une broutille, à peine une démangeaison.
Par un ébranlement.
» Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses étalait en ligne droite son eau couleur d’encre. Il y avait au milieu, un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au-delà du canal, entre les maisons que séparent des chantiers le grand ciel pur se découpait en plaques d’outremer, et sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d’ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait du loin dans l’atmosphère tiède ; et tout semblait engourdi par le désœuvrement du dimanche et la tristesse des jours d’été.
Deux hommes parurent.Bouvard et Pécuchet
Gustave Flaubert
Bouvard et Pécuchet comme initiateurs à l’écriture ? ambitieux !
Oh non Danièle, pas d’ambition ! Déjà commencer c’est un bon début et on verra de quoi est fait demain !
Une belle incitation à me glisser à vos côtés ça c’est sûr !
heureux du retour, bienvenue !
Merci François ! Heureuse de constater que les belles choses sont toujours là !
Musique et gratouillis entêtants de ce presque 33 aux aiguilles de midi !
Ca me démange de lire encore cette rue déserte.
Merci Yael de ta lecture