#constuire #01 | Trevi

D’une façon, il aurait mieux fait de rentrer chez lui. Il est vrai qu’alors il serait arrivé d’autres choses. S’il avait quitté Rome, il serait probablement en train d’errer d’une terre à l’autre, en quête d’un endroit qui veuille bien répondre au nom de maison, puisque la sienne, de maison, ainsi que tout ce que recouvrait cette vague notion, « chez lui », n’existe plus, ou sous une forme si différente de ce qu’il a connu, qu’il la verrait affreuse s’il la revoyait. Il serait sans doute seul, sans un cheveu, sans le sou. Mais son âme ne serait pas piétinée et mordue comme elle l’est aujourd’hui.

Tout a commencé comme ça, un matin de février, par ce qui devait être une promenade de routine, et qui prit la tournure d’un cataclysme intime. Le début de la fin. Son billet d’avion était réservé pour l’après-midi et, comme chaque fois que se terminait un séjour romain, il marchait d’un pas allègre, les mains dans les poches, en sifflotant un air à la mode. Ce jour-là, il avait relevé son col à cause d’un vent froid qui s’engouffrait dans la via del Corso, la prenait à toute allure, et fonçait sur lui avec la nette intention de le renverser, insinuant son haleine glacée entre col et chemise ; peut-être le maestrale, ou le grecale qui portait malheur à son ami Pablo, et qui disparut dès qu’il eut tourné dans la petite rue menant à la Fontaine de Trevi. Tant est vrai qu’une tempête peut souffler sur le monde, si les cinq étages crépis d’un palais vaguement art nouveau vous la cachent et vous abritent, elle n’existe nulle part.

Sans être gorgées de monde, les zones touristiques de Rome faisaient déjà face à une affluence qui irait s’amplifiant jusqu’à la saison pleine, quand les façades contiendraient avec peine le flot des visiteurs, et que les pavés trembleraient à s’en déchausser sous le pas cadencé des foules. Comme toujours, la petite place qui entoure la fontaine, dans son doux arrondi de bivalve, voyait la lente déclivité de ses quelques gradins masquée, plus qu’ailleurs, par la densité d’une humanité occupée à immortaliser, bras tendu, la débauche de marbre et d’eau qui surgit d’une façade, avec des colonnes, des femmes allégoriques, un Poséidon se tenant bien droit entre les fenêtres et, dans la vasque en contrebas, des tritons chevauchant des chevaux marins qui semblent sortir en même temps que l’eau d’un amas de rocaille, pour s’élancer vers leur public.

Il ne savait pas. À part ses visites à l’hôpital, aux horaires réglementaires, il était peu sorti de l’appartement prêté par Pablo et Mina où, absorbé par son projet, il n’avait pas consulté le moindre média ni écouté les échos de la ville. Ses promenades l’avaient porté dans des zones marginales ou vers les ruines de la via Appia, et il n’avait croisé que peu de personnes de tout son séjour, acceptant une seule invitation à dîner, ne rencontrant personne pas hasard dans aucun de ses bars habituel. La saison ne s’y prêtait pas, peut-être. Car depuis quelques années, il préférait venir l’hiver. Et même, à la toute fin décembre, au tout début janvier, quand Janus montre son double visage aux rares promeneurs. Tout le reste de l’année, la ville disparaissait, recouverte en continu d’une masse de chair plus ou moins vêtue de couleurs criardes, exalhant une odeur de crèmes en tous genres, éternellement saturée.

Il ne savait donc pas que l’accès à la fontaine de Trevi était devenu payant. Quelque chose s’ébranla. Des nano-fissures s’ouvrirent dans tout l’univers, invisibles encore sur les murs des immeubles qui l’entouraient, sur la pierre du palais où s’adosse la fontaine, sur le piperne du trottoir, cependant il en eut la perception, avec sa sensibilité si particulière. On pouvait encore observer la fontaine d’en haut, de ce bout de rue qui entoure la place, mais des barrières en forme de panneaux de plexiglas empêchaient de s’en approcher librement pour y jeter, de dos, la pièce magique assurant un retour à Rome. Rien, dans ce rite positif, ne menace l’oublieux de ne jamais revoir la cité éternelle ; il apaise, seulement, la conscience de ceux qui ne peuvent vivre sans savoir qu’ils reviendront. Le geste ainsi lui importait, cette certitude qu’il s’acquittait envers la ville, envers le temps, d’un devoir, d’une dévotion. Il fallait qu’il jette sa pièce dans l’eau. Il ne pouvait plus.

Il ne s’enquit même pas du prix du droit d’entrée. Même un centime était de trop. Monnayer la légende et la superstition, c’était vendre la ville elle-même. Il aurait volontiers lancé des poignées d’euros. Mais mettre une pièce dans une fente pour pousser un portillon, passer sa carte sans contact pour voir s’ouvrir l’accès à la vasque, il ne pouvait pas. La fontaine ne trouvait de sens urbain et esthétique que si elle s’inscrivait dans l’espace public. C’était fini.

Révulsé, il tourna les talons et, serrant les dents, il marcha longtemps, les mains dans les poches, les dents serrées, d’un pas long qui le mena jusqu’aux confins de la ville antique. Le vent le glaçait. Il n’en avait cure. Il ne pouvait pas partir sans avoir jeté sa pièce dans la Fontaine de Trevi. Il ne voulait pas le faire à cette condition. Il devait donc partir sans avoir la certitude de revenir un jour. Il ne pouvait s’y résigner.

Il décida de rester.

A propos de Laure Humbel

Site internet : Sur mes tablettes, laurehumbel.fr. Dans l’écriture, je tente de creuser les questions du rapport sensible au temps et du lien entre l’histoire collective et l’histoire personnelle. Un élan nouveau m'a été donné par ma participation aux ateliers du Tiers-Livre depuis l’été 2021. J'ai publié «Fadia Nicé ou l'histoire inventée d'une vraie esclave romaine», éd. Sansouire, 2016, illustrations de Jean Cubaud, puis «Une piétonne à Marseille», éd. David Gaussen, avril 2023. «Ton Nombril» et «BigBang» (Toutàlheure, 2023 et 2024, illustrations de Luce Fusciardi) sont des albums pour les tout-petits qui forment un diptyque sur le thème de l'origine.

12 commentaires à propos de “#constuire #01 | Trevi”

    • Merci Nathalie. Je l’ai imaginé comme début de roman, en pensant à « Si par une nuit d’hiver un voyageur » d’Italo Calvino (succession de débuts de romans sans suite, le livre lui-même ayant en son centre le lecteur), et en empruntant le premier paragraphe à « Tempo di Roma » d’Alexis Curvers, que je renverse car son personnage quitte Milan pour Rome.

  1. on se demande un peu ce qu’il vient faire là, sûrement écrire j’ai pensé – j’aime l’eau de Rome (moins celle de Lourdes) – une pièce dans l’eau pour revenir est un lien, un travers peut-être, dont ma grand-mère usait quand on partait en voyage – pour qu’on revienne, certainement (je l’aime toujours)

    • peut-être, peut-être pas, le personnage vient de naître à l’occasion de ce texte d’atelier, restons prudent.
      mais ce qui me désole, c’est que l’accès bientôt payant à la fontaine n’est pas une fiction. Chouette la fin de ton commentaire, qui exprime de façon simultanée ton amour continu pour l’eau de Rome et pour ta grand-mère.

  2. J’aime cette manière d’être totalement déconcerté par un évènement qui peut sembler dérisoire au regard des tragédies de ce monde mais c’est dans ce minuscule que se révèle l’abîme d’une civilisation en déclin.
    Et je pense que la nuit ce doit être surveillé… sinon enjamber et hop! et plouf!
    Merci et à suivre!

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