Comme un carnet d’écriture, mais pour l’essentiel :
#06 | retouches
#07 | au mitan
#08 |
#09 |
#10 |
03022026

1 William-Adolphe Bouguereau, La Leçon difficile (1884)
Correspondances |
La nouvelle année de correspondant local s’ouvre comme l’année passée, avec les vœux des maires. Bilan de l’année, quelques projets, les élections (brièvement), devant quelques dizaines de personnes. Un verre de l’amitié pour finir. Comme un cycle de saison, peut-être un éternel retour. Il va falloir n’opposer aucune résistance pour découvrir, en soi, le petit fait singulier, circonstanciel, insignifiant, qui palpite, disons, sous le poids de la manifestation une, sociale, collective, traditionnelle.
Ici, à Saint-Germain-de-Vibrac, un joli petit buffet de chez Lilie : petits fours à base de croque-monsieur, quiche lorraine, choux au fromage, galette des rois, crémant ou jus de fruits. Sur toute la longueur du mur de la salle, un rebord gris que je n’avais jamais remarqué, à bonne hauteur pour poser son coude, et son verre. Très pratique pour rester encore quelques minutes avec Gilles, qui me retient au sujet de l’avion que Jean-Claude, un ami, termine de construire, de ses aventures pour un atterrissage dans le champ, un verre de champagne, et on redécolle. Et comment bien préparer son vol, le temps passé sur les cartes, le parcours à tracer, attention à la météo, le vent surtout qui fera dériver, et bien savoir où se poser en catastrophe. Le tout en quelques notes qu’on garde auprès de soi.
Lecture |
Je viens de terminer le quatrième volet du Sapiens de Yuval Noah Harari, L’Ère des révolutions. Bloqué sur ce questionnement de l’avenir (post-humain) :
« Alors, que voulons-nous devenir ? / En fait, puisque nous pourrions bien être capables sous peu de manipuler même nos désirs, la vraie question est non pas : “Que voulons-nous devenir ?”… / … mais : “que voulons-nous vouloir ?” / Si cette question ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’avez pas assez réfléchi. »
Non, pas assez réfléchi. J’aurais l’air d’un chien courant après sa queue.
Au début de 70 bis. Entrée des artistes, Patrick Modiano évoque le peintre académique, pompier, Adolphe William Bouguereau. Bis de la rue Note-Dame-des-Champs, il n’en dit rien. Rien d’autre que ce que Joris-Karl Huysmans pense sévèrement de sa peinture : « c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe ». Aïe !
Cela vaut sûrement pour les thèmes mythologiques. Mais bien moins pour les tableaux plus réalistes, les portraits de jeunes filles simples, encore que relativement idéalistes, mis en scène à la manière des photos de Lewis Carroll.
Écoute |
Lightning in a twilight hour — éclair pour une heure crépusculaire ? —, c’est le nom du groupe que je viens de découvrir à l’occasion de la sortie de son dernier album, Colours Yet To Be Named.
« Effets de gouttes d’eau qui suintent des plafonds abandonnés de la Fortress, discrètes couches électroniques sur Inner Heat ou une boite à rythme feutrée sur un Graph Paper qui nous plonge en pleine rêveries, le pouls de l’album bat en sourdine et au ralenti jusqu’à ne plus battre du tout, nous emportant dans un état second, méditatif », lit-on sur Sun Burns Out.
04012026
Escapade vazquaize | nuances |
Ce soir, Kingdom of Heaven, de Ridley Scott. Au bout d’une heure de scènes moyenâgeuses entre réalisme cru (à grands coups de plans rapides, accélérés, et de pieux dans la tête) et merveilleux qui ne l’est pas moins (oh ! le cheval survivant au naufrage, enchaîné dans la carcasse du navire ; oh ! le cheval libéré qui se barre, mais on le retrouve à la première oasis !), pause.
« Ce sont d’ailleurs ces temps de respiration qui donnent de l’espace au texte, de la texture, un certain volume et, le plus important : des nuances. »
L’autre jour, je suis allé faire un tour. Il faisait beau. Il fallait que je marche. La dernière fois, le vent en pleine figure m’avait valu un nez bouché, des bronches prises et un coupe-gorge. Une dizaine de jours après, presque remis, j’y suis retourné, la tête emmitouflée dans une écharpe et l’épaisse capuche de mon manteau. Il fallait que je marche, j’en avais assez de ces articles qui se ressemblent.
J’ai repris le même chemin blanc qui monte dans le coteau. La buée sur un verre de lunettes. Reine, la chienne du voisin, est venue me trouver à mon passage. Une moto pétaradait quelque part dans les vignes. Elle a vite disparu.
Je n’ai pas entendu d’oiseau. Il y a parfois un petit oiseau qu’on entend, là, à quelques pas, sans le voir. Là, un peu en hauteur. Et c’est à croire que c’est le ciel qui sifflote. Il devait faire trop froid. Et les rayons du soleil, tombant vite sur l’horizon, ne réchauffaient pas.
Je suis monté au pied du coteau, le soleil dans le dos. Mon ombre immense devant. J’ai ensuite longé les vignes jusqu’à la route. Et je suis rentré. Sans lunettes. J’y voyais moins bien, mais la lumière était belle.
Marcel |
Il y a les textes réalisés via les ateliers du Tiers Livre. Il y a les innombrables notes qui les ont accompagnés. Il y a une première vague des textes supplémentaires essayant de conjurer le sort de l’écriture impossible du livre. Il y a cette seconde vague en forme de dialogue tronqué avec le bot chat pour conjurer la conjuration. Et je ne sais toujours pas par où commencer tout ce que j’ai écrit.
- Allez, fait pas la tête. Tu vas t’en remettre.
Moi peut-être, mais toi ?
(Lulu n’est plus là.)
06012026

(On rentrait de la galette chez Seb et Stef.
La lune se levait sur le coteau.
J’ai tenté une photo.
Mode nuit.)
Structure |
L’année débute avec une réunion d’équipe, et toujours les mêmes malheureuses formules imagées dans les discours : le boulet qu’on traîne ; la mer calme, agitée, la tempête ; se mettre les mains dans le cambouis ; tirer tous dans le même sens ; de la force de frappe… je les ai notées, j’ai dû en rater.
Ciné |
Hier soir, Les Choses de la vie. Un petit film dont je ne me lasse pas. Emporté par le thème musical, terrible, de Philippe Sarde. — Et la version chantée par Romy Schneider, la Chanson d’Hélène. — Lulu aimait beaucoup Romy, en particulier dans la saga romantique de Sissi.
(Et toi aussi, avoue.)
« L’histoire n’est plus à suivre et j’ai fermé le livre
Le soleil n’y entrera plus
Tu ne m’aimes plus »
Lecture |
1984 de Georges Orwell, nouvelle traduction de Josée Kamoun et version BD de Fido Nesti.
- Ça change quelque chose ?
- Ça change le paragraphe aligné sur le phylactère.
- Et ça change quelque chose ?
- De rythme, saccadé. D’autant qu’à la coupe de la phrase s’ajoute le mode de lecture visuel. On change de focale.
« Et pour qui l’écrit-il, ce journal, au fait ? Pour l’avenir. Pour ceux à naître. Comment communiquer avec l’avenir ?
Impossible, par définition. Car de deux choses l’une : soit le futur ressemblera au présent, et il ne l’écoutera donc pas, soit il sera différent, auquel cas sa triste situation ne lui évoquera rien.
Il a l’impression d’avoir perdu toute capacité à s’exprimer, oublié ce qu’il avait l’intention de dire. »
Il a neigé cette nuit. Dehors, c’était tout blanc. Et quand on est allés se promener, je me suis retrouvé à devoir marcher en rythme avec ma douleur. À l’aine, elle ne me lâche pas. La neige avait fondu. Sauf sur les chemins. Pourquoi, va savoir. Et il y a eu du monde sur ces chemins. Voitures, vélos, piétons, des grands et des petits, des chiens, des chats, des oiseaux, des grands avec des traces qui avaient l’air dessinées à l’aide de bâtons, et des petits, avec même la trace de la queue, comme une traîne de plume.
08012026

|| Pour souhaiter une bonne année de façon un peu moins conventionnelle, Claro, sur le mur des Éditions Inculte, a choisi de dire « Bon an », avec une image de l’artiste chinoise Xiao Lu — 肖鲁 : la photo d’une performance où on la voit, en chemisier et robe blancs, en train de se verser sur la tête un seau rempli d’une substance noire, qui va retomber sur un drap blanc, et ça éclabousse.
Précisément, il s’agit de One, 2015 (39 2/5 × 32 7/10 in | 100 × 83 cm), que je serais tenté de traduire par l’adjectif désignant ce « qui n’est pas fait d’éléments disparates ou contradictoires, qui constitue un ensemble uni, harmonieux » (Le Grand Robert). Bon, c’est vrai, ça fait toujours un.
Je précise parce que, si noirs semblent les vœux que nous adresse Claro pour l’année qui vient, il me semble qu’il y a aussi, dans cette douche de noirceur sur la tête, toute l’encre possible, rêvée, sur la blancheur immaculée du corps et du sol. On pourrait voir là un mal pour un bien. Quelque chose de l’ordre de l’ablution, de la purification ?
Dans un style quelque peu différent, mais non moins radical (c’est peu de le dire) : Caroline Coon, I am whore, 2019 (Medium : video MP4 470mb ; Größe : Format variiert)
Et alors bonne année ! ||
Lectures | avec Marcel |
Sinon, j’aime bien 70 bis de Modiano et Mazzalai : galerie de portraits traversant ce lieu, grâce auxquels il traverse le temps.
(Mon petit Marcel ne devrait pas fonctionner autrement.)
|| Du mur d’André Markowicz :
« Il ne s’agit pas, encore une fois, de “se réfugier dans l’art”, il s’agit, dans le monde tel qu’il est, – et que nous affrontons en essayant de le décrire, – d’être dedans en essayant de rester nous-mêmes, d’être en gardant une voix, ou, non – pas une voix, mais, justement, assez de voix pour être capable de traduire, autant que nous pouvons, comme nous pouvons, les voix que nous pouvons sentir. » ||
09012026
Atelier #construire 1 |
Premier jet
Ça a pu commencer comme ça, si tu veux. Cette vieille photo dont j’ai déjà parlé. C’est quelque part dans les notes. Un texte peut-être. Va savoir où. Mais plus j’y repense, plus je ne vois qu’elle pour commencer. Cette vieille photo en noir et blanc.
Mais c’est fatiguant, à force. Ça va, ça vient, ça revient. Ça use. Le vieux Marcel, on aurait fêté son siècle cette année. Lui, l’éternel petit Marcel. Sa vie soufflée avant sa première bougie. Imagine un peu ça. Il y a près d’un siècle, dans l’entre-deux-guerres. Imagine ça, il y a plus que ça à faire. Parce que t’existais pas. J’existais pas. Personne. Même Lulu. Lulu, la petite sœur qui l’aura pas vraiment été. Mais elle l’aura été toujours, elle y pensait régulièrement à Marcel. À ce grand frère qu’elle appelait le petit. Pour elle c’était toujours le petit frère. Qu’est-ce que tu veux ? Un grand frère que t’as pas le temps de connaître, mort avant d’avoir pu marcher et parler, sinon quelques pas et quelques syllabes. Une poignée de mots informes peut-être. Ce grand frère, la vie a cueillie dans le bourgeon de l’âge, quand toi tu vis pendant près d’un siècle, c’est toujours le petit frère, non ? Imagine. Pour Lulu ça a toujours été ça, ce lien, du petit. Et ça allait, ça venait dans son esprit. Et de plus en plus sur sa fin. Ça revenait, ça la hantait sûrement.
C’est là où on sait plus, en fait. On se demande si c’est elle qui en parlait plus souvent ou si on lui demandait plus souvent. Ou c’était l’un et l’autre, l’un par l’autre. Il y a dû y avoir un point de bascule. Comme un relais, un passage de témoin. Mais quand ? Comment ça a commencé ? Et elle était plus là, Lulu, pour le dire. De toute façon, elle aurait pas su. Elle non plus, à force, elle savait plus. Elle y pensait, elle oubliait. Et avec le temps elle y aura plus vraiment pensé. Ou alors tout le temps, oubliant tout le reste qui lui échappait. Surtout son verre qui finissait toujours par se renverser.
Non. Au final, ça a jamais commencé. Ou alors c’était un jour comme aujourd’hui. Un jour de vent, un jour de pluie, vigilance orange. Un jour d’aller acheter le pain, et y avait plus un flan. Un jour d’aller mettre de l’essence, et ça a encore augmenté. Un jour d’aller pisser dans le supermarché, c’est ça de boire deux grands bols de café le matin, quand on tient pas longtemps. Un jour de faire une machine de noir. Un jour de sieste en milieu d’après-midi, parce que ça aussi on tient plus. Et c’est bien la seule chose qu’on a pu avoir en commun avec eux. Ça et le café. Pour le reste, faut se remettre dans les conditions de l’époque. Un jour de travail aussi, un peu. Aujourd’hui, deux cérémonies de vœux à couvrir. Bilan de l’année, quelques projets, les prochaines élections, devant quelques dizaines de personnes. Un verre de l’amitié pour finir. Voilà. Comme un cycle de saison, comme un éternel retour. Et cinq encore comme ça, demain et après-demain. Merci le week-end. Va falloir être bon pour pas écrire le même article, pour dégager le petit fait singulier, circonstanciel, insignifiant mais qui palpite, disons, sous le poids de la manifestation une, sociale, collective, traditionnelle. Et un jour d’enterrement, tiens. Eh oui, il y a les petites affaires insignifiantes du quotidien, tu vois, et hier, avec, il y a eu ça aussi. Oh, c’est pas qu’on se croisait beaucoup avec le mort. La dernière fois, ça remonte. Je crois que c’était chez lui, pour les dix ans de sa petite. Elle a la vingtaine aujourd’hui. Mais bon, c’est ça qui nous lient, les enfants. Avec le temps, les enfants se sont perdus de vue, on s’est peut-être croisé deux ou trois fois quand même. Peut-être à la boulangerie ou aux courses. Va savoir. Et puis voilà, bonne année et salut l’ami. Les obsèques sous le déluge.
Je n’existe pas… C’est difficile à concevoir, ça, pour la petite Théa. Quand on lui montre une photo de sa mère au même âge qu’elle aujourd’hui, elle la reconnaît pas, et quand on lui affirme que, elle, Théa, elle existait pas encore, tu la verrais te regarder les yeux grand ouverts. Si elle dit plus que c’était elle, sur la photo, elle imagine qu’elle était déjà dans le ventre de maman. Y en a là-dedans ! Mais qu’en t’y penses, au fond, qui peut comprendre qu’il existait pas, avant de naître. On le sait. On le conçoit, c’est une idée. Mais de là à le comprendre vraiment, de là à le sentir, ça reste une autre histoire. Et c’est sûrement ça qui fait que la petite est restée les yeux grands comme ça, l’espace d’un instant, avant de tourner la page de l’album photos.
Non. Ça a jamais commencé. Ça fait que continuer. Après ces notes, ces textes, et ces dialogues, ces réflexions, et les souvenirs qu’on en garde aujourd’hui, comme autant de récits d’une réalité qui aura pas d’autre forme que ça, maintenant, du récit. Une histoire et des images qu’on formule à part soi. Plus ou moins. Et qui continue. Une histoire de famille, comme il en existe beaucoup d’autres du même style, aussi insignifiante qu’on la veut importante. Et d’autant plus qu’elle est désormais sans témoins. Et il y en a jamais eu en fait. Du temps où ils existaient encore, ils en auront rien dit. Ou on aura rien entendu. On avait pas encore l’âge pour ça. On existait pas encore pour cette histoire. Et pourtant. Elle devait être là. Elle était quand même là. Elle devait se raconter. Forcément, par un bout ou par un autre, elle sera revenue, elle aura couru. Elle allait et venait, et puis on oubliait. Mais elle aura poursuivi sa course, elle aura continué son bonhomme de chemin. Avec ce petit bonhomme, Marcel.
Mais qu’est-ce que tu veux ? Va savoir comment ça a commencé. Ça va, ça vient. Mais c’est fragile, cette histoire. T’y penses et puis t’oublies. D’abord parce que ça va pas. On a beau prendre des notes par dizaines, par centaines, des notes qui ont fini par ensevelir les quelques textes illisibles, au fond, qu’elles ont fait naître, tant bien que mal, ça va pas. Ça va pas parce que ça vient pas. Pas vraiment. Pas comme on voudrait. Jamais. Mais qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu veux ? Au final, c’est ça la question, non ? Qu’est-ce que tu veux avec cette histoire sans nom ? Est-ce que tu veux seulement quelque chose ?
***
J’existais pas. Mais je reconnais le lieu et les personnes. On les reconnait mal. Je sais qu’il s’agit de mes deux oncles et de ma mère parce que c’est Lulu qui m’a donné la photo. Et qui a dû la prendre. Je ne sais pas exactement quand, mais vraisemblablement à la fin des années 1960, ou au début des années 1970. Une photo de ses enfants au pied du chai. Le chai du grand-père, Omer. Je ne sais plus quand Lulu m’a donné la photo. Il y a longtemps maintenant. Elle est là, à portée de ma main, dans une envelopper kraft qui m’est adressée, parmi d’autres photos de moi tout petit, dans les bras de maman, de Lulu. Protégée dans une sorte de film translucide. L’étonnant, c’est qu’elle a l’air en bon état. Hormis de légers plis, elle brille. Pourtant, je ne les reconnais pas bien. L’image est granuleuse. Comme une photographie qui aurait pratiquement été prise avec l’appareil de Niepce, du temps où l’image prenait si lentement que, ce qu’on voyait du monde, c’était le monde d’après sous l’empire de la poussière. Les pieds, les jambes, semblent fondus dans le massif, quand les visages, pour des sourires aux regards sans yeux, se sont effacés. (On pense à Henri Michaux, J’ai lavé le visage de ton avenir.) Et sur le film négatif, une image plus lisse ou un étrange ciel étoilé ? La photo s’est-elle détériorée, avec le temps ? ou ce que je vois c’est ce que les enfants, sur la photo, voyaient aussi d’eux à l’époque ? une photo déjà ancienne ? d’autrefois en soi ?
C’est peut-être jour de Gerbaude. Lulu prend l’appareil photo de l’oncle Rousseau et rejoint la troupe dans les vignes. Elle fait quelques photos des vendangeurs dans les rangs, sur le tracteur et le tombereau, la hotte sur le dos. Les enfants sont là. Elle, dans un rang, avec sa grand-mère. Le petit au bout de la parcelle, non loin du tracteur. Il joue avec sa cousine et le chien. Ils n’auront pas tenu toute la matinée, cette fois, pour cueillir les raisins. Mais les rangs sont trop longs pour eux. Et le grand tient le choc de la hotte, les allers-retours incessants. La journée est belle. On a quitté depuis longtemps les cirés qui protégeaient de la rosée, et quelques gilets. Ils pendent sur des piquets, en bout de rang, comme des peaux. On termine un peu plus tôt que prévu. À midi, c’est fini. Le tombereau est devant le pressoir, La machine tourne dans un bruit assourdissant. Le grand s’assoie sur le vieux timbre contre le mur, pour se reposer. C’est là que Lulu appelle les deux autres pour le rejoindre. Elle fait d’abord de grands signes. Et puis Allez… venez donc à côté. Tu n’existais pas non plus. Plus.
Le chai a disparu. Tout le corps de bâtiment a été vendu, rénové. Les accès ont été fermés. Un mur a été construit ici, une clôture installée là. L’accès principal à ce qui est aujourd’hui une maison se fait par la porte qui donnait, de l’intérieur du chai, dans le garage, détruit. Une maison de vacances, précisément. La propriétaire réside et travaille ailleurs, en fait, je ne sais où à l’étranger. Elle vient là de temps en temps. Et le plus souvent, la maison reste vide.
11012026
Correspondances | Structure |
Dans ma tournée des vœux, d’une commune à l’autre, il est souvent question de tenir le budget à l’équilibre, de recevoir les subventions, de percevoir des impôts… Et j’ai pu entendre dire que, à la mairie, on gérait la chose comme une entreprise. Je ne sais pas vous mais, moi, ça me gêne. Voire : ça m’inquiète.
On m’a déjà fait le coup à la Structure où je travaille. Quelqu’un, de je ne sais plus quel organisme, intervenant auprès des salariés des associations dans le cadre d’un Dispositif Local d’Accompagnement, nous a assuré qu’il n’y avait aucune différence entre une entreprise et une association — sinon l’enrichissement, ou pas.
Donc, qu’on soit une institution ou une association, le modèle de fonctionnement de la société, c’est l’entreprise… Alors, quid de l’État ? ou du Peuple (si ce mot a encore un sens) ?
JE NE SUIS PAS D’ACCORD !
Atelier #construire 1 | noir (animal)
Jadis, on pouvait dire On prend les mêmes et on recommence. Mais si je recommence, je peux me retrouver avec quelque chose de très différent. Le même a disparu. Ou alors c’est, en lui-même, toujours un autre. Et alors on n’a pas recommencé, on n’a pas emprunté le même chemin, on a exploré une autre voie.
Jet 2
Ça a pu commencer dans un rêve. Un rêve il y a longtemps, avec cette vieille photo, un jour, que Lulu t’a donnée. Elle se trouvait dans une grande enveloppe de papier kraft adressée à ton nom. Elle s’y trouve toujours. Une photo parmi sept autres. Des portraits, des photos de famille dont tu connais chaque membre. Sauf sur la photo qui te retient. Ou plutôt, tu les connais mais sans les identifier clairement. Tu les reconnais à travers ce grain si spécial qui les renvoie à des ombres.
Ça a dû commencer là, dans l’enveloppe à ton nom. Ta main a glissé dedans, tes yeux ont parcouru la photo, et depuis c’est comme si, chaque fois, tu t’y glissais tout entier. Comme si tu prenais la photo. Parce que c’est toi, cette image, c’est toi l’appareil. Tu es là, au fond, devant eux. Tu es là devant ce mur en noir et blanc. Là dans ce monde d’avant, quand tu n’existais pas. Tu es là, et va savoir si tu n’es pas, toi aussi, de ces silhouettes de terre friable.
Ça a commencé là, avec cette terre jetée sur du papier glacé. Avec ce fond blanc passé, jauni, pour des motifs d’un noir battu, poudreux. Avec cette photo, ces portraits, cette famille de charbon, de suie. Famille coke, famille noir. Noir animal. Et toi aussi, avec eux, devant eux. Là derrière l’appareil et sa pellicule de cendre. Là, petit frère des cendres.
Alors f, en vidéo : « C’est nous qui installons notre récit et qui disons “Ceci est le commencement.
11:42 — Voici comment les choses ont commencé” et on installe cette scène, cette situation. Est-ce qu’on a besoin de savoir à quoi elle introduit ? Et bien justement, c’est ça le miracle, non ? Par contre, on aura introduit notre façon d’écrire, notre rapport à la situation, notre rapport à l’histoire, ça a débuté comme ça.
12:07 — C’est quoi le miracle ? C’est que précisément, puisqu’on l’a tiré en arrière, qu’on est en amont du travail qui va donner le livre, on est encore dans la zone où c’est la pulsion intérieure d’écrire qui détermine ce qui va pouvoir en émerger. Ça a débuté comme ça et puis voilà, on a la place Clichy, on a les terrasses, on a le café crème ou le verre de rhum, et puis on a ce défilé militaire qui va surgir.
12:41 — On est libéré de du couloir linéaire, du tunnel du récit. On ne s’est pas encore engouffré dans le tunnel du récit. »
14012026

(Et le petit garçon, assis dans l’escalier, qui se bouche les oreilles.)
Musique |
Toute la musique que j’aime…
« J’aime entendre le son craquer. J’aime bien qu’on perçoive une sorte d’insecte à l’agonie. Qu’on puisse se dire : “Je ne reconnais même pas quel est instrument qui donne cette impression d’insecte à l’agonie. Il va falloir que je réécoute, que je monte le son, que je le descende, que je l’écoute dans plusieurs situations différentes.” Ou quand soudain, on entend un mot qu’on n’avait jamais entendu au fond du morceau. Moi, c’est ça que j’aime dans la musique, quand il y a des couches de profondeur, de signification, où il y a un effet immédiat, un effet secondaire et un effet tertiaire. »
(Blandine, du groupe Catastrophe, dans un entretien pour le magazine Magic, revue pop moderne, décembre-février 2026)
Correspondances |
À faire le tour des salles des fêtes pour les vœux des municipalités, avec M. ou Mme le maire : qu’est-ce qu’on retient ?
La gorge nouée de ce vieux monsieur, pourtant rompu à l’exercice du discours en public, au moment d’annoncer qu’il ne se représentait pas.
La chaise d’écolier en guise de tribune, sous ce grand gaillard taillé comme une armoire.
Seul au milieu de la salle des fêtes, en costume noir, gilet bordeaux, un homme dans l’âge, poivre et sel, mais encore svelte. Avec son micro et sa tenue altière, on aurait dit un crooner prêt à chanter My Way.
La toute petite salle, les gens le long des murs, autour des tables au milieu, la petite mamie fait la bise à tout le monde, souhaite la bonne année à chacun. Même moi.
Le discours avec l’écharpe officielle, bleu, blanc rouge, devant la figurine d’un lutin farceur rose, bonnet à pompons rouge et vert.
La répétition de la même formule, deux fois, trois fois, quatre. Et puis une autre un paragraphe plus loin, et ça voulait dire la même chose. Et à la fin, elle me confie : J’crois que y a eu un bug à un moment.
Escapade vazquaize |
D’un visage, humain ou non humain, personne, maison, pierre, rue, objet, pièce, lieu, ville… décrire ce qu’il fait.
« Que tout autour agisse et bouge et touche. »
17012026
Visage vazquaize |
La terre me porte
Les lacets me dénouent
Les chaussures m’enlèvent
L’herbe me chatouille
La pluie me mouille
Mes idées m’ennuient
Mes vêtements me gênent
Les cailloux me piquent
Les oiseaux m’enchantent
Les éclairs me surprennent
Le tonnerre me guette
Un chien me suit
Quelque chose me…
Le ciel menace
Des cailloux me coupent
Le chemin blanc m’emmène
Mes idées noires me dépouillent
Mes vêtements me dénudent
La solitude me fait marcher
La pluie me noie
Ma peau me glace
Le chemin blanc m’élève
Le coteau me hisse
Le corps me lâche
Les arbres m’alignent
Leurs ombres m’ignorent
Le temps m’oublie
21012026

Atelier #construire 2 | cendrillons
Dans le texte, f : « on se saisit d’un tout petit minuscule détail, et on construit cette bulle, puis cette série de bulles… des incursions, plongées, explorations qui seront autant de “bulles” bien définies, et non pas simplement bassin ou accumulation de vocabulaires, et partant de nuances, horizons, échappées, trappes. »
les poussières d’étoiles forment-elles des nuages de cendre
la cendre voletait dans la cheminée, quelques flocons, emportés par les tourbillons de fumée, qui parfois stagnaient, hésitaient à monter, retombaient à côté du foyer
la cendre fumante, encore, le matin au réveil, couvant un peu de braise endormie, une poignée d’escarbilles
parfois, les traces d’un petit feu au bout de la vigne, au bord du chemin, près de la rivière, une auréole de cendre grise, chinée, de centre noir, charbonneux, des restes de braise froide
la main dans la cendre froide, la main grise, la main poudreuse, le nuage de poussière en frappant
un tas de cendre, et si c’était ce qui reste d’une ombre, une ombre effondrée, émiettée, bientôt dispersée
pas de fumée sans feu, pas de cendre non plus
la cendre, la braise, les flammes, le panache de fumée, la suie grasse, le feu pris dedans, le souffle grondeur, quand il a fallu monter sur le toit, jeter un pauvre sac en toile de jute humidifié, vaporisé, en attendant le tuyau d’arrosage du jardin, son filet d’eau sur la langue de feu frondeuse, des litres d’eau dans la cheminée, le foyer éteint, répandu en coulées de cendre noire, la suie en feu toujours rageuse
parfois, contre une flammèche volante, une particule de suie tombe
la cendre de la clope collée au bec
la cendre dans la cuisinière en fonte, à râcler ce qui reste des bûches, du charbon, à vider le tiroir plein dans le seau, à mettre la main dedans et sur le sol
sur les ombres portées sur le sol et les murs, incrustée en eux sous l’effet de la bombe atomique, d’un rayonnement intense, de l’hyperlumière, a-t-on retrouvé une fine pellicule des cendres soufflées par l’explosion
la mère Fissou, devant la cheminée, se réchauffe, on passe, vite, on pousse, elle vacille, veut se retenir à un chenet, il bascule, elle aussi, nuage de cendre,
une tête de piston renversée, pleine de mégots et de cendre
dans le pot de chambre vidé, nettoyé, désinfecté d’un fond d’eau de javel, une poignée de cendre
les grands feux de branchages, de journaux, de magazines, de vieux vêtements, de meubles et d’objets cassés, de sacs en plastique, de morceaux de polystyrène, de pneus usés, fendus, le panache de fumée noire, le gros tas de cendre le lendemain
la pelle du bourrier vidée dans le feu, le seau de cendre vidé je ne sais où
la carotte de cendre pendant qu’on bricole, la fumée dans l’œil grimaçant, les mains prises
qu’est-ce qui fait qu’une photo en noir et blanc a l’air d’un dessin tant l’image semble décomposée, tant les motifs semblent couvert de cendre, une certaine texture de la luminosité au moment du cliché, la matière de la pellicule, de la surface d’exposition, la substance qui continue de virer insensiblement sous l’effet de la lumière ambiante, de l’air, du temps
et parfois la cendre, emportée par la fumée, retombait loin du foyer, en flocons dispersés
pour allumer le feu, dans la cheminée, dans le poêle, dans la cuisinière, c’était toujours avec des feuilles de papier journal, les anciens numéros entassés dans la cheminée, près du feu
si on parle de cendrillon, par antonomase issue du personnage populaire, ou de cendrine, de quel type de personne brûlant, ou cramé, parle-t-on
Rêve |
L’autre jour, à la structure, on a lu L’Homme qui plantait des arbres, de Giono. Fatima ne connaissait pas le mot puits. De là provient le rêve que j’ai fait ? D’un puits, je regarde dedans, j’aperçois le fond, une lueur, je recule, et j’aperçois Lulu, elle s’approche du bord, passe par-dessus le muret, et je ne sais pas si elle tombe ou saute, on la voit au fond du puits, je crois qu’on tente de la remonter avec une corde.
Structure |
Du livre que j’ai autoédité, non destiné à la vente, Au Travail — va savoir pourquoi il me revient à l’esprit —, je me suis dit :
- Que je pourrais supprimer le tout premier texte. Il décrit en partie l’image qui le précède. Il la complète, la prolonge, avec du dialogue, des interrogations, et de l’imagination. Et trois petites notes faussement explicatives. Je pourrais faire suivre l’image des notes, simplement.
- Le livre est constitué de deux parties. On pourrait les séparer pour un livre en deux volumes. D’autant qu’il est épais.
- On pourrait agrandir les images, trop petites. Il faudrait en supprimer, certainement. Ou les remplacer par une description. Une simple esquisse de la toile de fond d’où le texte est ensuite apparu (je crois).
(Je ne me souviens plus des deux ateliers ayant servi de supports d’écriture.)
24012026
(Je me demande ce qui m’a le plus vexé — et c’est un euphémisme : d’avoir supprimé d’un trait un dossier de photos du téléphone, ou d’avoir perdu 3352 photos récupérées au bout de la journée ?)
Structure |
Il y a aussi la question des marges. Elles semblent trop étroites. Il faudrait les élargir, il faudrait aérer le texte par les marges. Idéalement, le texte pourrait avoir l’air de s’inscrire dans une colonne. Comme une colonne de journal, tantôt centrée, avec beaucoup d’espace de part et d’autre, tantôt plus ou moins décalée à gauche ou à droite. Une colonne flottante, en somme, pour une écriture qui ne l’est pas moins.
Atelier #construire 2 |
Il aura fallu plusieurs couches de cendre pour former cette liste. Deux pour les souvenirs, une autre pour déplacer les fragments, ajuster les anecdotes, en ajouter, une dernière pour la même chose avec vérification du nombre d’occurrences des mains, et l’intégration de trois fragments concernant des ombres. — Mais quel rapport entre la main et l’ombre ?
28012026
Atelier #construire 3 |
Dans le texte (en vrac), f : où c’est tout votre livre encore non écrit qui sera appelé et brièvement convoqué, comme un éclat de stroboscope, par cet aperçu ou rien de plus n’interfère et que la structure temporelle y soit repérable, aussi précise qu’un métronome, jusqu’à cet instant de « catastrophe » on va développer une situation et un personnage justement en ce qu’ils n’interfèrent aucunement à notre livre projeté ou en cours pousser à l’extrême la construction de ce personnage (ou de cette situation) mais du point de vue de ce personnage, lié d’évidence au projet en cours, mais de l’autre côté d’une fatalité qui se saisit simultanément des deux
« Des deux »… Et voilà que j’ai bien fait, pour commencer, de ne pas livrer ce début qui n’en finissait pas. Voilà que je peux reprendre, remanier, ces trois fragments déjà écrits. Ils me semblent aller dans le sens de cette situation, photographique, de ce personnage, qui va photographier. Quoi ? La catastrophe de l’image « ratée », « passée ». Ça ne vous est jamais arrivé de vous dire que, si une photo est mauvaise, mal cadrée dans l’instant, détériorée avec le temps, c’est parce que le sujet photographié n’en veut pas, de sa photo : il ne se laisse pas faire, il évite le regard. Ou quelque chose, en plus, n’en veut pas. Quelque chose, dans l’image, s’inscrit en faux, jusqu’au « ratage », au « passage ». Là serait la catastrophe.
Et rien qui risque d’interférer avec le projet de livre, mon vieux Marcel. Il n’y a là rien qui te rejoigne encore. Sauf dans l’esprit, peut-être. Avec toi, là, esprit des limbes errant entre les vies de ces parents inconnus. Des vies, des parents, une famille par procuration.
L’holocauste et la honte |
« Ce 27 janvier le rappelle avec force : la mémoire de l’Holocauste n’est pas un héritage figé, elle est une vigilance de chaque instant face aux dangers où mène la haine de l’Autre. »
Je lis ces mots du Directeur général de l’UNESCO, Khaled El-Enany, sur le site de l’organisation, avec un étrange sentiment de honte. Car ce soir, j’étais partagé entre la nécessité de regarder les documentaires sur les rescapés des camps de concentration, Les Survivants, diffusés sur Arte, et le désir de regarder, comme chaque soir, un nouvel épisode de la série Twin Peaks : et David Lynch l’a emporté. Je peux les regarder en replay, bien sûr. Mais quand même, quand on y pense : c’est reporter les témoignages des déportés, c’est faire attendre l’histoire qui jamais n’attend.
Et puis il y a ceci : que, durant les premières minutes du film, le récit de cette jeune fille de 17 ans nourrie par injection intraveineuse dans la cuisse, tant ses autres veines étaient introuvables, ma fille du même âge, dans le canapé, téléphone en main, scrollait une série de vidéos loufoques, absurdes, idiotes, insignifiantes, nulles. Ne supportant pas l’injonctive contradiction, je lui ai demandé de changer de chaîne — alors que j’aurais mieux fait de tuer ce foutu téléphone.
30012026
Lecture |
Dans Les Yeux de Mona, de Thomas Schlesser, à partir du tableau Le Concert champêtre, du Titien :
« Le concert en pleine campagne agit comme une mise en mouvement de l’imagination qui, elle-même, produit des motifs de l’imagination. Parce que l’imagination appelle toujours davantage d’imagination, qu’elle court le long d’une spirale qui se nourrit de son propre mouvement. Ce tableau nous raconte cette excitation merveilleuse qu’il y a à s’imaginer les choses toujours plus profondément, et il nous invite à faire confiance à cette prodigieuse faculté grâce à laquelle l’invisible devient visible et l’improbable possible. »
D’où cette histoire du grand-père qui emmène sa petite-fille admirer les chefs-d’œuvre des musées parisiens ? D’où ce risque de cécité qui pèse sur elle, de la plongée dans une nuit éternelle, comme le fond noir d’une toile faisant ressortir son sujet, ou faisant glisser la scène vers l’imaginaire de la peinture ?
(Pourtant, j’avoue, ce « contexte » me semble un peu artificiel. Je dépouillerais presque le roman, d’une manière tout aussi artificielle — et à vrai dire injuste —, de sa « romance », et ne conserverais que les descriptions de tableaux.)
Atelier #construire 3 | flashes
C’est peut-être jour de Gerbaude. Lulu a pris un appareil photo et rejoint la troupe dans les vignes à vélo. Elle a fait quelques photos des vendangeurs dans les rangs, sur le tracteur et le tombereau, la hotte sur le dos. Ça devait être l’Instamatic de l’oncle Rousseau. Il doit être encore là, quelque part, dans un vieux tiroir ou un carton. C’était un appareil avec ces drôles de flashcubes qu’on devait changer. Quand on utilisait le flash, l’ampoule émettait un bruit, un petit souffle sec qui faisait plutôt penser qu’elle venait de griller.
Les enfants sont là. Elle, dans un rang avec sa grand-mère. Elle l’aide à couper des grappes de raisin, fait avancer son seau. Ses bottes un peu grandes glissent et claquent à chaque pas. Le petit joue avec sa cousine et le chien au bout de la parcelle, non loin du tracteur. Ils n’auront pas tenu toute la matinée, cette fois, mais les derniers rangs sont trop longs pour eux. Et le grand tient le choc de la hotte, les allers-retours continus, l’échelle et le coup de rein pour vider le raisin, sans partir avec.
La journée est belle. On a quitté depuis longtemps les cirés qui protégeaient de la rosée, et quelques gilets. Ils pendent sur des piquets, en bout de rang, comme des peaux. On termine finalement un peu plus tôt que prévu. À midi, c’est fini. Le tombereau est devant le pressoir. On boit déjà un coup en regardant le cylindre tourner, grincer, et les lames en bois pisser un jus bien rouge. Lulu prend deux photos. On lui lève son verre en criant.
Et puis le grand, qui descend vers la maison du père et de la mère Fissou, s’assoit sur le rebord d’un vieux timbre gagné par des herbes sauvages, contre le mur, pour se reposer. Il offre son visage au soleil éclatant. En le voyant, Lulu a l’idée d’appeler les deux autres pour une photo de la fratrie. Elle leur fait d’abord de grands signes. Et puis Allez… Le petit frère et la sœur s’assoient à côté du grand. Les grincements du pressoir semblent se faire plus forts, et se couvrent un instant des huées et des éclats de rire de l’équipe de coupes.
Aujourd’hui, le chai a disparu. Tout le corps de bâtiment a été vendu, vidé. La petite maison des Fissou aussi. Les accès à la cour ont été fermés. Un mur a été construit ici, une clôture installée là. L’intérieur rénové, refait. L’accès principal à ce qui est aujourd’hui une maison se fait par la porte qui donnait, du fond du chai, dans le garage, détruit. C’est devenu une résidence secondaire. La propriétaire vit et travaille ailleurs, à l’étranger, je ne sais plus dans quel pays de soleil et de désert. Elle vient là de temps en temps, pour quelques jours de vacances au frais. Mais le plus souvent, la maison reste vide.
Je ne sais plus quand Lulu m’a donné la photo. Il y a longtemps maintenant. Elle est là, à portée de ma main, dans une enveloppe kraft qui m’est adressée, parmi d’autres photos protégées dans une sorte de film translucide. C’est une vieille photo. Et toute petite. Je ne sais pas quand elle a été prise. Peut-être à la fin à la fin des années 1960, ou au début des années 1970. Cette photo au pied du chai. Le chai du grand-père, Omer. Je ne sais même pas si c’est Lulu derrière l’appareil. Mais qui d’autre ?
L’étonnant, c’est qu’elle a l’air en bon état. Hormis de légers plis, elle est sans aspérités, cette photo, lisse, et elle brille. Et en même temps, elle respire le passé. L’image, je veux dire le pigment ou l’encre, c’est granuleux. Un peu comme si elle venait d’un temps où l’image apparaissait si lentement que, ce qu’on voyait du monde, c’était le monde vidé de lui-même. Une sorte de monde d’après sous l’empire de la poussière. Ou de la cendre. La photo s’est-elle détériorée, avec le temps, ou ce que je vois c’est ce qu’on a aussi vu, à l’époque ? Une photo déjà ancienne, une image d’antan en soi ? Et pour toujours ? En tout cas, à y regarder de plus près, les pieds, les jambes, semblent fondus dans un massif herbeux, ou floral, sauvage. Pas vraiment invisible, mais assez illisible. Et ces visages délavés, qui n’ont pour tout regard que le sourire aux lèvres. Pas de doute, derrière l’objectif, c’était Lulu. Elle leur aura dit Allez…
(On pense à Henri Michaux, Agir, je viens, le dernier vers :
« J’ai lavé le visage de ton avenir. »)
31012026

L’image qui arrive, dans Les Survivants, quand débute le récit de Sonia Schreiber.
Atelier #4 |
Dans un message amical, Laure, lisant le premier texte mis en ligne, se dit marquée par l’image de la « famille charbon ». Je ne sais ce qui l’interpelle. Mais l’image me renvoie, soudain, au papier carbone. « Papier carbone :papier chargé de couleur (à l’origine, de noir animal), et destiné à obtenir des doubles, en dactylographie, etc. — Absolt. | Taper une lettre en six exemplaires, avec des carbones. » (Le Grand Robert) Et alors : que serait une famille carbone, un frère carbone ?
01022026
Atelier #4 |
Ce que dit f, avec Georges Perec :
en plaçant ce narrateur témoin, marcheur, observateur, passif, privé de parole, dans un rôle à nous plus qu’égoïstement nécessaire, celui de nous révéler à nous-mêmes ce que nous ne savons pas encore de notre écriture à venir, ce que dit le texte, l’image l’explicite, le développe de façon si synchrone qu’on ne sait jamais si l’image illustre le texte en représentant ce qu’il signifie, ou si le texte suit au contraire l’image
où es-tu ? là là sur la photo là sous mes yeux avec eux entre eux tu es là dans l’image quelque part entre eux comme entre les lignes dans les motifs, les reliefs, les textures dans les teintes, les ombres et les lumières, les dégradés les vides tu es là devant eux là derrière l’objectif sous mes yeux tu rodes
où es-tu ?
tu es là sur la photo
là avec eux
entre eux
tu passes
tu repasses
tu vas devant l’objectif
on ne te voit pas
personne
personne ne sait que tu es là
personne ne pense que tu es là
peut-on le sentir ?
tu es là ?
tu es là
le long du mur
tu longes le chai
tu vas et tu viens
point par point
tu te disperses, ils te rejoignent
tu te rassembles, ils sourient
tu es là
tu arpentes les murs
les murs du chai, les murs de la grange, les murs du garage
les murs de la maison Fissou
les murs de la maison d’en bas
tu arpentes les cours
tu arpentes le jardin, les prés, les champs
les chambres, du sol au plafond
de la cave au grenier
Voilà. Et même six pieds sous terre jusqu’au septième ciel, c’est moi qui erre pour de la poésie de rien. Il y a de ça, pourtant. Allez, la nuit porte conseil.
(Comme dans certains films, on pourrait enchaîner des plans rapidement donnant une impression de mouvement accéléré, alors qu’il ne s’agit que d’images fixes, prises sur le vif.)
02022026
Ciné |
L’Armée des douze singes, ce soir. J’ai hésité à regarder. Lynch, ou Dale Cooper, ou Laura Palmer, et un faible pour Audrey (Sherilyn Fenn), l’ont encore emporté. Jusqu’à l’épisode 7 de la deuxième saison, celui du milieu sur l’ensemble de la série originale — quand chaque épisode se terminera, dès lors, en chanson dans le bar, avec un groupe sur scène. Sa fin terrible m’a arraché une larme. Après, j’ai pu voir la fin du film de Terry Gilliam. Elle m’a aussi arraché une larme — le moment où l’analyste du personnage de Willis, qui vient de mourir, se retourne pour le chercher dans la foule, un enfant qui vient d’assister à sa mort.
Ce que je n’explique pas, c’est Louis Armstrong dans les deux cas, à la fin du film comme dans la série : A Wonderful World.
Atelier #4 | hâmeau
me… Comme un automatisme. Personne n’a entendu. Tu t’es perdu. Il y a eu un coup mat contre le mur, ou sur le sol. Sitôt émis, perdu dans l’air. Bu par le bois du lit. Pris dans le rideau, la courtine. Effilé dans les rinceaux, les fleurons, les vrilles et les volutes. Tu t’es perdu. Tu t’es cogné à la trotteuse du réveil. Tu as ricoché sur la famille de cinq pots jaunes sur la cheminée. Tu as été avalé par chacun d’eux en même temps. Tu es ressorti dans un panache de fumée. Tu as été plaqué au plafond, dispersé, disloqué. Tu t’es perdu dans l’air. Réfléchi dans la lumière de l’ampoule. Dans son reflet sur la fenêtre. Dans la nuit en toile de fond, ou bien l’orage montait. Traversé par l’éclat du verre transparent et luisant. Une lueur sèche au loin, résonnait dans chaque goutte. Le couvert était mis sur la table. Le pot de soupe dans la cheminée fumait. Une bouteille de vin, des miettes sur la nappe tachée. Des morceaux de pain sec dans les assiettes. Des dos. Le col de nerfs d’une carafe d’eau en chant de coq fauve. Les paletots pendus à la porte. Le sifflement du vent par-dessous. L’imposte branlante et les branches derrière. Le feuillage, dehors. Tu t’es perdu.
Tu t’es retrouvé dehors, dans des couloirs. À longer les murs, derrière les masses d’ombre. À faire le tour de la cour, pibale dans les gouttières ruisselantes — flottant sur les toits, en rappel du diamant du paratonnerre au caniveau. À sauter de pâr en pâr, à coups de pattes de lapin. Surgir du puits, un caillou dans l’eau. À te fourrer dans les râteliers de la grange, à grandes volées de foin — caressé par la vapeur blanche des naseaux des vaches, elles te sentaient. T’enrouler dans la meule à eau de dessous le balet, une éclaboussure sur le visage. Sortir de la terre battue du chai, un coup de fléau pour rien — et plonger dans le tas de sable frais, dans l’attente d’un coup de pelle. Te replier dans les cartons, jetés en vrac au fond du grenier — mussé dans un tas de vieux linge de famille mité, aux initiales brodées en rouge, ou dans les mots jamais lus d’un magazine plus ou moins daté et froissé, enfoui dans un de ces gros sacs en toile de jute pendu à une poutre, qu’un courant d’air fait flotter, réfugié dans une vieille TSF, au fond du haut-parleur crevé. D’un coup de balai sur l’arantèle, te glisser dans les trous d’aération au pied du mur.
Et puis, tu as bien essayé de les suivre. Aimanté par l’écho d’un dos, la couleur d’une voix. Tu les suivais sur les chemins, on plantait des piquets au loin dans le coteau. Tu les suivais dans les champs, serpette ou faucille au ceinturon, mouchoir à carreaux sous la casquette, le chien aux aguets et des coups de bedoche. Tu les suivais dans les bois, un sac rempli de cèpes, le grincement des branches, l’oiseau aux ailes lourdes. Une fois dans le marais aux lignes trop droites, la voiture dans une barrière au bout. Dans la grotte de la Garde, les jours d’orage et de roulements de tonnerre à ébranler la roche de lumière. Les abris de fortune des fontaines, où résonnent les reflets du visage courant dans le ruisseau. Quelques nuits, sans sommeil, à jeter sur la portée facile de solives les points d’ombre du clair de lune. Les chambres, la masse ourlée du couvre-pied rouge qui a roulé à terre au petit matin. Dans les plis des chemises raccommodées, épousant ceux de la peau et chaque jour un peu plus profonds. Parfois, un mouvement circulaire de l’âme, sous l’arc réflexe des lèvres à peine entrouvertes.
Pour le second paragraphe, des phrases doubles : une proposition et une apposition, comme un reste, une chute. Et des infinitifs pour absenter de temps — on peut toujours rêver, non ? (et puis ça se dit ?). Je suis aussi méticuleux que c’est laborieux. J’ai le sentiment que j’aurais pu écrire bien d’autres choses, ce serait la même chose. Et que ce n’est pas si grave, il suffit que les masses noires se replient sur les trous d’air. Entre les deux, peu importe finalement, et sauve qui peut.
(Je n’ai aucune idée précise de ce que je dois ou ce que je peux écrire. Ce qui contrarie passablement le désir d’écrire.)
((Pas facile à suivre, un fantôme. Surtout le sien, qui ne te lâche pas d’une semelle.))
Capsule vidéo et pastille sonore.
(((Et alors, envie de répéter le coup mat originel, en le donnant à voir plus qu’à entendre.)))
07022026

Ghost invaders ?
Adresse |
Aujourd’hui, déchetterie. Beaucoup de cartons vides. Et puis, je m’apprêtais à jeter un vieux manuel de mathématiques — plus précisément : Arithmétique, de Royer et Court chez Armand Colin, 1940 —, en très mauvais état, mais encore lisible, avec d’étranges « exercices d’intelligence », quand je suis tombé sur une lettre à l’intérieur. Elle devait servir de marque-page et de brouillon pour réviser la soixante-seizième leçon : mesures de capacité. C’était une lettre de maman adressée à mamie Lulu, datée du 14 janvier 1983. J’avais 9 ans, Betty presque 8. On y apprend qu’il a neigé fort, que c’est gelé — « les petits sont contents » — que la voiture ne risque de tomber en panne — « tous les jours elle pétarade un peu plus » —, qu’il faut payer d’avance à hauteur de 10 % pour en acheter une neuve, que la facture de téléphone s’élève à 1150 francs — « ça m’a coupé l’appétit » —, qu’on fait grève au chantier de la centrale nucléaire de Belleville — « ce qui n’arrange pas les choses ».
Je ne sais pas qui est Sylvie, à qui maman espère qu’ « elle ne va pas passer sa vie à l’asile ». Je ne sais pas non plus qui est Virginie. Ou peut-être s’agit-il d’une amie de mamie Lulu, en Lorraine — qu’elle a connue pendant la Seconde Guerre mondiale quand les Lorrains sont venus se réfugier. Brigitte, j’imagine que c’est la femme dont je me rappelle une photo, on la voit allongée sur un canapé, elle porte une longue robe blanche à fleurs (je crois).
Il y avait aussi un loto à l’école. Papa voulait connaître le prix du pineau Bossis (rouge et blanc) pour en racheter, parce qu’ « il ne reste plus qu’une caisse ». C’était ma fête — oui, le 10 janvier, la saint Guillaume — et, n’ayant pas reçu de carte postale, je n’étais apparemment pas content : « Betty lui a dit Eh bien ils ne vont pas toujours regarder le calendrier et puis c’est rien. »
On habitait le 26 de la rue Baudelaire. Mais pour l’expéditeur, maman a inscrit, au 26, chemin des Lacs, cité Berry. L’adresse n’existait pas encore ? On n’avait pas distribué les noms des poètes et des peintres dans les cités (Aragon, Baudelaire, Degas, Picasso, Renoir, Verlaine) ?
Conférence |
|| Une conférence de l’association Solidarité Saintonge-Syrie à Jarnac-Champagne, dans la petite bibliothèque. Il était question du patrimoine architectural de Damas et d’Alep, surtout, à travers les travaux de l’orientaliste Jean Sauvaget. Et de sa passion pour la broderie syrienne. Quelques vêtements traditionnels étaient accrochés à une grille d’exposition contre le mur, un peu de linge de table. J’ai photographié de près le motif d’un napperon. Je ne sais ce que représente précisément le motif répété, symétrique, aux couleurs changeantes, qui pourrait servir pour une frise murale. Dans un sens il pourrait s’agir d’un animal ou d’un bonhomme. Dans l’autre d’un visage, d’une gueule. Ou une figure mutante sortie de ce vieux jeu vidéo, Ghost invaders ? ||
09022026

(J’ai pris la photo du petit rouge-gorge pendant qu’il avait le dos tourné, occupé à faire signer un retardataire.)
Correspondances |
Hier soir, dans la salle des fêtes de Saint-Maigrin, avait lieu une réunion privée, ouverte à tous, concernant le nouveau mode de scrutin des élections municipales. La réunion d’information venait d’un simple habitant du village, selon une initiative citoyenne. Une quinzaine de personnes étaient présentes pour l’écouter, au fond de la grande salle vide, devant la scène. Il a parlé pendant une petite heure, sur un ton monocorde et dans une posture raide. Je ne sais pas s’il a bougé la tête, ni même s’il a cligné des yeux. Personne ne l’a coupé. — Personne, sauf le petit oiseau derrière lui. Sans bien comprendre pourquoi, il avait en effet installé sur la scène une grande photo, qu’il avait lui-même prise, d’un rouge-gorge sur une branche d’érable au milieu de feuilles qui prennent ces teintes rouges en automne.
Atelier #5 |
Vers la consigne de f, avec Danièle Collobert : variations sur les distorsions et vitesses dans les perceptions optiques. — On dirait le titre d’une thèse de physiologie très ancienne, ou celui de l’œuvre d’un pianiste qu’on retrouvera d’ici à quelques décennies.
Structure |
Parfois, les règles les plus simples du verbe (en apparence) ne passent pas. Alors on s’arrête, on recommence. On forme un cercle, on prend une balle, on la lance, et chaque personne la recevant énonce une personne : je – tu – il ou elle (on) – nous – vous – ils ou elles. Avec du rythme, en cadence, plus vite. La balle tourne, la personne claque. La question du verbe attendra.
10022026
Atelier #5 | corps flottant
J’ai écrit : Avec cette photo, ces portraits, cette famille de charbon, de suie. Famille coke, famille noir. De ce noir dit animal.
Je lis :« Noir animal, obtenu par calcination en vase clos de diverses matières animales, particulièrement des os. […] De nombreux noirs prennent le nom de la matière calcinée dont ils proviennent. » (Le Grand Robert)
De là : d’un œil noir, d’un œil animal, d’un œil calciné, d’un œil osseux ?
De là : il suffit d’observer ouvertement une photo pour voir la disposition, et certainement le dispositif, de l’œil qui a saisi la puissance photographique de ce qu’il voyait peu avant le cliché ; et c’est cet œil même, ce dispositif, cette puissance visuelle, sur la photo.
Ça t’arrive de voir passer des corps flottants ? Tu sais, tu regardes quelque chose, tu observes de façon précise, tu te concentres même pour ajuster ta vision — surtout dans mon cas, entre un œil myope, l’autre hypermétrope, cherchez l’erreur, et les deux cornées déformées par un kératocône qui brouille la perception de l’espace, surtout à l’heure qu’on dit entre chien et loup, et qui démultiplie les sources lumineuses — même si, en fait, ça démultiplie rien, mais à la place d’un point lumineux, je vois des cercles plus ou moins entremêlés, je peux deviner le paysage de désolation des cornées, et je suis presque obligé de me foutre le doigt dans l’œil, sur la paupière en tout cas, pour retrouver une vision à peu près normale — bref ! ça c’est en surface, mais en plus, à l’intérieur, il y a parfois des corps flottants, et ça me l’a encore fait avec une photo de ta famille.
Tu sais, la petite photo en noir et blanc. La photo aux trois personnages assis contre un mur. J’étais là, à la regarder de près sur l’écran, parce que j’en ai fait un scan pour pouvoir la grossir et observer en détail son grain, en essayant de comprendre ce que je vois, parce que je t’avoue que je sais pas toujours ce que je vois, je comprends pas tout à cette photo — c’est vrai, j’arrive pas à distinguer les jambes, les pieds, les mains, et même les visages, en partie, on arrive pas à les distinguer clairement, et même temps tu les reconnais, tu sais qui c’est, les traits sont là, et pourtant le grain est comme fondu, c’est ça, c’est un peu comme si l’image avait été chauffée — et même, tiens, imagine ça, c’est comme si elle avait commencé à bouillir dans le bain révélateur, ou ça commençait à frémir et c’est ça qui s’est fixé sur l’image, sur les formes et dans les nuances de gris, le frémissement — mais bref ! j’ai pas eu besoin d’attendre ça pour les voir passer, mes corps flottants.
Je regardais simplement l’image, tu sais, sans même avoir encore zoomé sur un détail. J’observais les personnages, la fenêtre, l’espèce de niche et le pied de vigne, avec cette drôle de zébrure que ça fait sur le mur. Et puis les corps flottants sont apparus. Comme des grappes d’ailleurs. Une poignée de petits amas ronds, plus ou moins. Des petits amas de cellules, m’avait dit un jour un ophtalmo. Rien de méchant. Ça passe. Ça flotte. C’est là. Ça bouge à peine quand tu clignes des yeux. Et quand tu regardes d’un côté, de l’autre, ça suit le mouvement à la même place périphérique. Mais c’est rien, m’avait dit l’ophtalmo. C’est rien, mais ça chatouille quand même la vision. Et ça fait du bruit sur l’image.
Surtout sur la photo de famille et son grain d’ébullition naissante, je me suis demandé si ça partait pas en lambeaux, si ça se détachait pas de l’image, je sais bien que non, mais c’est comme avec le kératocône quand la perspective se défait, quand les lignes se mettent à bouger, à flotter, que tu changes de dimension, ou plutôt t’en perds une et adieu la profondeur de champ et les volumes, vive la lumière accrue — accrue, mais c’est pas pour ça que t’y vois mieux, et d’ailleurs je ferais mieux de me trouver un chauffeur pour conduire, un chauffeur de nuit, parce que la nuit, ce qui me gêne le plus, c’est la lumière, t’imagine pas combien ça m’aveugle, et du coup je vois presque plus la route, du coup je ralentis et je fixe la ligne du bas-côté, et je me traîne, je me traîne sur la route — mais bref ! ils sont apparus là, sur ta photo de famille, en petites grappes. Et c’était drôles ces petits ronds, tu sais. Il y en avait deux détachés. Deux l’un contre l’autre, et un petit amas juste en dessous, des ronds mêlés. Et l’ensemble, tu sais, ça formait une espèce de visage. Un visage ou une gueule, parce qu’avec ces yeux tout ronds et l’air globulaire d’une bouche en mouvement, on était loin d’un smiley ou d’un autre émoticône. Même si sur le côté émotion on y est en plein. Parce que là encore, tu vas croire que j’affabule, mais c’est ça d’ailleurs, au passage, je me suis dit Tiens, voilà que l’image m’observe…
Et du coup, j’ai repensé à Lulu, qui a pris la photo. Je me suis dit que ce que tu peux voir, sur la photo, à travers, ou entre les grains, comme on dit entre les lignes, je me suis dit que c’était son regard qu’on pouvait voir — ou plutôt, son regard disposé à prendre la photo, son regard dans le cadre bien précis de son appareil, et même au-delà, je dirais dans la perspective de la photo en tant qu’elle va traverser le temps, fixer et présenter pour l’avenir un souvenir perdu, et qui en est pas un du coup, si tu vois ce que je veux dire — et puis je me suis aussi demandé si le regard pouvait influer sur la photo, s’il pouvait l’orienter, disons, dans sa texture au moment du cliché, du clic, mais aussi dans tenue dans le temps, dans sa façon de vieillir — et de t’en parler, là, je me demande aussi, tant qu’à affabuler allons-y gaiement, je me dis, avec ce grain si particulier de la photo, effervescent ou éruptif, je sais pas trop comment dire, qui voile en tout cas l’image et lui donne cet air fantomatique la renvoyant à une autre époque, et donc à un autre regard, une autre façon de voir, à un œil du passé, disons, je me suis dit justement, Et si c’était l’œil d’un autre, inconnu mais pas si étranger… et peut-être familier, pourquoi pas.
— Pourquoi pas. Et pendant qu’il parlait, me revenait la photo en mémoire. Vaguement. Elle apparaissait par zones plus ou moins éclairées. Comme si un faisceau lumineux la balayait en s’arrêtant ici, puis là. Et chaque zone plus claire devenait plus précise, plus près. Comme vue à travers une loupe. Les contours plus ou moins courbes. Et puis le faisceau de lumière s’est élargi. L’image, qui a semblé tremblé, s’est floutée avant de prendre tout l’espace de la vision. Une vision courbe, incurvée, convexe. Comme si elle tapissait le fond de l’œil. Et elle avait l’air plus claire. Ou plutôt, de la lumière, de plus en plus intense, venue de derrière, semblait la traverser. Le mur brillait. Et les motifs, la fenêtre, la végétation, les personnages, le pied de vigne, la niche, les espèces d’œil-de-bœuf tout en haut du mur et la croix, tout cela d’ombre portée, plus ou moins sombre, scintillait d’une drôle de lumière noire. Ils crépitaient ou grésillaient. Jusqu’à ce que ce pied de vigne, passant au-dessus des têtes, zébrant le mur comme un éclair, mais plus intensément noir, déchire la photo. Elle s’est ouverte comme une peau diaphane, se découvrant au négatif. Noir et blanc inversé. Et cette photo si claire, avec ce grain si particulier, c’était maintenant comme une constellation. Comme une galaxie, avec sa voie lactée et ses nuages sidéraux formant, comme ceux qu’on voit parfois par la fenêtre, d’étranges figures. Un ciel étoilé, aussi mutant que familier. Qui peu à peu s’est contracté, dilaté. Peu à peu a reculé, s’est éloigné et disloqué, noyé de nouvelles étoiles. Peu à peu s’est fondu en elles, avec un bruit léger et continu, une sorte d’acouphène ou de bourdonnement de cloche. Et qui s’est éteint dans l’immensité noire d’une pupille. Ce n’était plus qu’un point scintillant. Un vague reflet de miroir.
13022026

(La prochaine fois, je prends mes bottes.)
Correspondances |
Parfois, j’ai le sentiment d’écrire comme un publiciste plutôt qu’un journaliste.
Crue |
Des jours de pluie. Profitant d’une accalmie pour aller marcher et faire quelques photos. Des plans larges, trop spectaculaires — Regardez, la rivière transformée en lac ! —, mais tout est si petit. Finalement, un plan rapproché (zoom x3). L’eau sur le chemin.
Lecture |
J’ai reçu une jolie série de livres de Françoise Morvan et André Markowicz. Après en avoir fait le tour, comme je l’aurais fait pour admirer l’architecture d’ensemble d’un beau château — n’y connaissant pas grand-chose, mais repérant ses petites portes dérobées par où entrer (imaginairement) —, je me suis jeté sur ce qui est censé, pour les auteurs-éditeurs, être le dernier livre : une série de lavis de Françoise Morvan, chacune signée de la note brève d’un ami, Guennali Aïgui : Le Monde de Silvia.
Ma page préférée, c’est peut-être avec « le sommeil marguerite du grillon ».
15022026
Marcel |
… on se fait les films qu’on veut, quand on n’a rien à être…
Quelque chose que je viens de lire dans un blog de musique (rock, entre autres genres). J’ai tout de suite pensé à toi.
Chanson | ? |
Allez savoir pourquoi, je ne sais plus ce que j’étais en train de lire, sur le net, quand m’est revenu l’air de cette chanson enfantine : Napoléon Premier / descend les escaliers… mais seulement l’air d’abord. Les paroles ont commencé à me revenir peu après, quand je me suis couché pour une petite sieste. J’ai dû m’endormir avec. Mais, les escaliers descendus, ce ne sont pas le guichet ou le boucher, comme je peux le lire sur le net où les versions diffèrent, mais le cheval que j’ai trouvé : et Napoléon demande à son cheval / où se trouve l’hôpital / le cheval lui répond / espèce de pauvre con… et après je ne sais plus. Mais pas de trace de cheval injurieux sur le net. C’est comme si j’avais inventé une autre version, avec ce cheval qui parle, et mal en plus. C’est grave docteur ?
17022026
Méthode |
(Ou technique ?)
Ce matin, à la structure, comme d’habitude, Vous avez fait quoi ce week-end ? Vous retenez quoi de votre semaine ? … Allez une phrase ou deux, et puis on discute, on échange, on rebondit, de la couture de l’une on se retrouve à parler de ce qu’on a appris à faire avec sa grand-mère, qui confectionnait des vêtements de poupée, Et si vous me parliez de ça, de ce que vous avez appris, un jour, avec un proche, même si vous vous souvenez pas bien… Juste une ou deux phrases, on fait feu de tout bois.
(Et puis, on passe au tableau, on inscrit les phrases qu’un autre dicte. On repère les erreurs éventuelles, on corrige au mieux, on débat sur ce qu’il faut écrire. Et puis, on repère les verbes et les sujets, on retrouve l’infinitif. Et attention, on classe les verbes, on les distingue, on sépare, les -er d’un côté, les autres de l’autre. Et pourquoi c’est différent les « airs » ? demanda l’un. — Pardi, c’est pas la même chanson ! rétorqua l’autre.)
Atelier(s) 6 | entre deux chaises |
Se sont-ils donné le mot ?
D’un côté, f, en mode nettoyage : Décrire, oui ç’aurait été possible : mais si le texte s’en va y faire le ménage, littéralement enlever la poussière, objet par objet, meuble après meuble, alors quelque chose va exister plus fort, et la fiction plus tard sera possible.
De l’autre, Laura, entre un mouvement de rangement, d’organisation, et un autre mouvement, celui du constat, celui du savoir, de la connaissance, de l’expérience personnelle.
19022026
Atelier(s) 6 | entre deux chaises |
Partir de la photo en noir et blanc, rejoindre l’œil de la photographe. Par cercles concentriques, mouvements en spirale.
Film |
« Alerte » à Jonzac. Derrière la reconstitution du dépôt de munition de l’armée allemande, durant la Seconde guerre mondiale, dans les carrières d’Heurtebise, je découvre surtout l’intérieur de ces carrières qui n’a pas dû beaucoup changer, 20 ans après la fin de la guerre.
(Et les crayons détonateurs.)
20022026

Et voilà : après des jours de pluie, de vent, dans la course du temps, ça ne passe plus.
(Fallait-il attendre que le nuit tombe pour essayer de se mettre à écrire — et seulement ces lignes ? Aujourd’hui, ça ne voulait pas. Et pourtant, la façon dont le texte tournait dans mon esprit, m’y invitait. Mais un petit tour et puis s’en va. Et puis revient. Et puis s’en va. Et puis revient. Et puis… voilà. En allant faire un tour dehors, vite fait car les nuages menaçants montaient. En regardant les patineuses de vitesse, aux JO, tourner sur la piste. En en tournant les pages de mon livre, un chapitre et puis se lève pour aller, un autre chapitre et se relève pour soulager la douleur à la jambe. Un autre chapitre, on sonne à la porte.)
Lecture |
Une piqûre de rappel, dans Les Yeux de Mona, sous les mains de Monet et de Manet :
« Monet montre que tout change et fluctue sans cesse. L’illusion, c’est la fixité ; la vérité, c’est que tout n’est que succession d’impressions qui s’altèrent et qui alternent perpétuellement. Le simple petit mouvement de nos yeux, le dodelinement de notre tête, les flux de l’air, les incessantes modulations de la lumière modifient les couleurs.
Mais ce que nous dit ce tableau, c’est que le presque-rien fait tout le charme de la vie ; il suffit qu’il y ait ce presque-rien pour que l’existence s’illumine. Sans ces presque-rien qui nous échappent, les choses ne seraient que ce qu’elles sont. Il a suffi d’un je-ne-sais-quoi, et elles deviennent soudain délicieuses. »
J’ai d’ailleurs fini par m’intéresser à la petite Mona. D’accord, Thomas Schlesser idéalise un peu trop, à mon goût, cette enfant — et pourquoi ne l’idéaliserait-il pas ? ; mais je ne comprends pas comment il a pu lui faire dire copieusement —, mais ces tranches de vie fines qui vont et viennent, entre chaque séance de peinture, une seule chaque fois, à l’école, dans la boutique, à la maison, chez le docteur : j’ai envie d’en savoir plus.
Atelier(s) 6 | entre deux chaises | retouches
Tout comme mon texte. Je dois le reprendre depuis le début. Alors, tant pis pour le 17 février : Ctrl-X / Ctrl-V.
Aujourd’hui, on range la photo de Lulu : on la sort de la vieille enveloppe, de papier kraft froissé, on déplie le film translucide, on la retire des autres photos, elle est toujours bizarrement petite, on souffle dessus pour faire voler quelques brins de poussière, et puis le chiffon pour essuyer les lunettes, le chiffon blanc et son inscription en bleu, on passe deux ou trois coups légers ici, mais les taches sont toujours là, en fait, c’est dans la photo, on savait d’ailleurs qu’elle n’était même pas poussiéreuse, on sait que ce qu’on veut nettoyer c’est l’attention qu’on lui prête, ce qu’on veut nettoyer ou faire briller c’est les souvenirs de ce qu’on n’a pas vécu, alors voilà on range la photo, il n’y a plus qu’à ranger et on rangera tout, et on nettoiera tout en même temps
on range le noir, on range le blanc,
on range les gammes de gris, on range les ombres,
on range les nuances de la lumière, le blanc cassé
en sachant que le temps a dû jouer, combien on ne sait pas trop, mais il a nécessairement joué, alors on redonne un autre coup de chiffon à lunettes, peut-être découvrira-t-on combien le temps a passé
et on range ce blanc cassé, la pellicule d’ivoire,
on range le vernis brillant, on range les petites fissures,
et on range le grain de la photo, le gros grain et le grain fin,
et les espèces de particules de charbon,
de suie grumeleuse et un peu grasse,
de cendre,
on range le verso, on passe un coup de chiffon,
non, le revers de l’ongle sur cette tache brune,
on gratte, mais pas trop fort, l’ongle léger
on passe le revers de la main, la manche,
et puis on range les trois prénoms,
les lettres manuscrites,
l’encre bleue,
on ressort le recto de la photo,
on range ce blanc cassé, ce voile de fumée
on découvre un pli dans le coin droit, en haut, et on devine comment on n’a pu la saisir que par ce coin tant elle était chaude, brûlante, on sent comme l’image, ces deux frères et leur sœur au pied du mur, provient du feu, on imagine comme l’œil, derrière l’appareil, était enflammé, comme il a fallu le nettoyer en essuyant quelques larmes, et comme alors ça bouillonnait, le regard, à l’intérieur
alors on range ça aussi, sur la photo, sous la cendre,
le bouillonnement de végétation noire, au pied du mur,
la masse écumeuse, les pieds et les jambes qui s’y noient,
un grouillement
parce que ça grouille dans ces feuilles, on sait, on sent comme ça fourmille et pullule dans ces feuilles, ce jour-là, sur la photo, on voit comme ça grésillait, et pas seulement sur le mur, ce dégradé de gris, ce grain d’ombres, comme si on avait passé un chiffon humide en mouvements circulaires, légers, pour retirer une couche de peinture encore fraîche, on le voit à cette déchirure en forme de pied de vigne, coup de foudre d’hiver, on le voit à ses rameaux nus, à ses feuilles tombées
alors on range ça aussi, la saison,
on range l’hiver, on range la taille,
on range le soleil, le bain de soleil sur le mur,
le bain de soleil sur les visages,
on range l’hiver qui se terminait, peut-être,
on range la saison passée, on range la saison perdue
on ressort le soleil, le soleil qui passait là, ce jour-là, et peut-être depuis quelque temps, déjà, le soleil qui lavait les visages et sûrement les corps, le soleil que le mur absorbait, que le mur buvait, on ressort la chaleur, un peu, pour détendre les corps, les os, la chair, pour détendre l’expression, détendre le bonheur, la pointe de tristesse, parce que c’est ça aussi qu’on voit, qu’on lit sur les visages, les plis du sourire dans les commissures des lèvres, jusque dans les yeux pourtant si vides, le coin des regards bridés à l’invisible, le chiffon d’un sourire imbibé de soleil, d’un baume de lumière, le parfum d’un peu de chaleur pour nettoyer l’expression, détendre et blanchir le bon heur, le moment, le mouvement et l’immobile, la suspension, l’espace d’un instant, le temps à l’arrêt, le temps passé, le temps perdu, et alors une photo pour nettoyer ça aussi, un peu, ces pointes d’ombres nichées dans les plis de ce chiffon, un cliché imprégné de sourire pour laver le souvenir, des taches ou une auréole du feu nostalgique, mélancolique peut-être, juste un voile diaphane sur l’œil, ou juste quelques corps flottants, dedans
on range aussi la niche dans le mur, à droite,
une assiette ou une écuelle dedans,
on range la fenêtre, à gauche, les volets effacés,
on range la gauche et la droite, bien séparés,
on range la croix de saint André d’un tirant intérieur,
et les deux bouches à vent en haut du mur,
ses petits yeux noirs
et c’est vrai qu’elle nous observe cette photo, pas par les personnages, leurs yeux sont vides, mais par-là, avec ces bouches à vent, ces deux trous noirs dans lesquels le regard est attiré, absorbé, lavé, séché et peut-être purifié, se découvrant lui-même vu, image de sa propre vision, négatif de son air, face à son reflet
on range aussi la pose, les trois personnages côte à côte,
qu’on fait asseoir, qui sourient, on range
le grand frère, le petit frère et la sœur,
on range les mains dans les mains, sur les genoux,
on range les jambes tendues,
on range les chaussures et les bottes fondues,
on range la salopette, la chemise, la jupe,
on range le pantalon, les pulls, le motif à carreaux,
on range les sourires qu’on devine,
on range leurs regards qu’on ne voit pas,
on range les deux oncles, on n’oublie pas
maman
et comment on nettoie, oui, comment ça se nettoie cette histoire, comment on enlève la poussière et la crasse de cette vieille histoire quand on imagine qu’à l’époque ça ne faisait que commencer, cette sombre histoire, quand on n’est encore ado, enfant, sombre et si commune en même temps, qui n’a pas son sale petit secret, mais quels mots on passe dessus, avec quel regard, quel œil frais, quelles larmes
et puis on range les bruits, on range les voix,
à côté, on range le bruit des pas,
on range une machine, le bruit dans le chai,
et un bruit de moteur, de tracteur,
le bruit des pas et d’autres voix,
et on range les ombres portées sur le mur,
comme les traces fantômes d’un flash atomique,
et puis le vent dans les feuilles, sa soif impérieuse de nuage,
de poussière
Restons-en là. J’ai seulement fait un pas, et je suis déjà perdu, avec l’impression que le texte peut se poursuivre indéfiniment. Et pourtant, il y a bien des endroits où il m’a fallu du temps pour continuer. C’est que je cherchais une issue par trop logique, sûrement. Peut-être faudrait-il donc, encore, déplacer, permuter, combiner les blocs ? Mais allez savoir quelle logique mutante le hasard, dans l’histoire, serait capable de créer.
(Ça m’apprendra à croiser les ateliers. Mais je peux aussi relire mon chiffon à lunettes, la phrase en bleu, la confiance vous va si bien.)
24022026
Lectures | sur les Murs |
|| « On est toujours seul quand on écrit, sauf qu’il ne s’agit pas à proprement parler de solitude, du moins pas de celle qu’on éprouve quand l’autre vous a quitté ou qui vous détruit quand on a fait sans le vouloir le vide autour de soi, non, c’est une solitude pleine, gravide, ivre à craquer, un espace à la fois fini et ouvert dans lequel on se déplace aussi vite qu’un électron dans un atome, si bien qu’on n’a pas le temps de se rendre compte que cet atome solitaire n’est composé que d’un seul électron, soi ; mais comme tout en ce lieu vibratile n’est qu’affolement et tourbillon, que rien n’y est stable et que tout cherche à faire sens, et que seule compte l’énergie qu’on s’efforce d’arracher à l’éprouvante java des mots, on évitera de se la jouer prophète dans le désert, on préférera grouiller de l’intérieur, se laisser envahir par tout ce qui n’est pas soi, on s’exerce à se dissoudre, et si la machine s’emballe, alors on peut jouir dans les fissures et engendrer autre chose que de l’éphémère. »
(Claro, pas si seul sur le mur des Éditions Inculte : https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=pfbid02AYsX4obCCoHuqZLFaZ1Vh4AaWMnpKTKtqcdDpybCLJoSveFpgnDwHbeQhmwu9hJTl&id=61553043875809)
Pour rappel, de la plateforme d’Alexeï Navalny via le mur d’André Markowicz :
« I) La Russie mène une guerre injuste, et injustifiable, contre l’Ukraine. C’est une guerre menée par le régime d’un dictateur. Cette guerre, ce dictateur est en train de la perdre. Il doit la perdre parce qu »elle remet en cause l’ensemble des traités internationaux, et la victoire de Poutine serait le signe du triomphe du chaos.
II) La Russie est en train de commettre en Ukraine des dizaines de milliers de crimes de guerre. Elle détruit les villes et les infrastructures civiles.
III) La Russie qui pourrait naître de la défaite de Poutine, c’est-à-dire de la chute du dictateur devra coopérer avec la justice internationale sur ces enquêtes et, le cas échéant, livrer les coupables.
IV) Cette Russie, pour son propre avenir, doit reconnaître définitivement l’existence de l’Ukraine dans ses frontières de 1991, c’est-à-dire qu’elle doit reconnaître comme faisant partie intégrante de l’Ukraine non seulement les régions occupées de Lougansk et du Donbass, mais aussi la Crimée.
V) La nouvelle Russie devra payer des dommages de guerre. Navalny, à cette fin, propose de réorienter une partie de l’argent que donneraient les exportations de gaz et de pétrole, une fois les sanctions levées. Ces exportations, une fois lavées de la corruption, doivent suffire à indemniser l’Ukraine et à assurer le développement civil de la Russie.
VI) Les Russes ne sont pas impérialistes par l’ADN. Mais l’impérialisme russe doit cesser en tant que doctrine politique : la Russie est déjà un pays immense dont la population décline. Elle n’a besoin d’aucun nouveau territoire.
VII) les impérialistes doivent être vaincus — comme ailleurs dans le monde, par le jeu naturel des élections.
VIII) Les élections doivent être libres et établir un régime parlementaire construit sur l’alternance, la séparation de la justice et du pouvoir exécutif, le fédéralisme, la liberté économique et la justice sociale.
IX) L’avenir de la Russie est en Europe, et uniquement en Europe. Pas seulement sur le continent, mais par le jeu de la démocratie. »
(https://www.facebook.com/andre.markowicz/posts/pfbid0i9RCZZJVqfEc9vd9V2vnPh3NXvpEL2y2nhsrxXaUtNi4eY3Q5wPDSiVxi3Gg8oXHl)
La nécessité de l’un, dans son rapport au désir de l’écriture. La nécessité de l’autre, dans son rapport à la brûlure du monde. (Et l’un dans l’autre ?) ||
25022026

Le chien noir du film Black Dog, de Guan Hu. C’est un lévrier, assis sur une chaise. On n’a jamais eu de lévrier, mais des chiens noirs, oui. Et avec cet air bonhomme. Je revois la Miss, avec ces oreilles droites qu’elle rabattait de la même façon vers l’arrière. Je la revois assise sur une chaise, à côté du grand-père Omer. C’est sur une photo, quelque part chez Lulu. Je revois ce visage noir et ses deux points fauves au-dessus des yeux. Ses oreilles pas tout à fait droites, en fait : dressées, leurs pointes, cassées, retombaient.
Atelier 7 |
En vidéo, f : fraction de lieu s’il y a rien, pause mais si on touche à des symboliques précises on ouvre le temps de dépouiller jusqu’à l’os le monde tous les éléments de la vie le petits plaisirs qu’on s’offre en mangeant clandestinement une pomme on installe un stroboscope qui va vous figurer un point précis du quotidien faire entrer le réel avec l’écriture, le tenir dans son surgissement, sa dynamique, le tenir dans sa répétition, ses éléments en boucle commencer par écrire la phrase où ça se passe et puis ensuite stroboscope, pause, et ça, pause, et ça, des silhouettes des gestes des gens des visages des gros plans
27022026
Structure | Description |
On travaille la description.
D’abord, deux exemples de description de la Joconde (que tout le monde connaît, a priori) :
- à l’oral, celle de Daniel Arasse dans Histoires de peinture ;
- à l’écrit, celle de Thomas Schlesser dans Les Yeux de Mona.
M’intéresse la même progression visuelle, du personnage vers le paysage (double). Un peu plus de détails chez Schlesser.
Ensuite, on s’exerce avec des photographies : les premières héliographies de Niepce (le Point de vue du Gras, la Table servie), et le premier daguerréotype de Daguerre (le Boulevard du Temple, et les premiers personnages photographiés).
(Grosse fatigue, paupières lourdes, sensation de froid, des erreurs à chaque mot.)
01032026
(Mais quelle étrange question j’ai posée au bot chat aujourd’hui : Peut-on dire que les franciscains sont au christianisme ce que les adeptes du soufisme sont à l’islam ? — Étrange, parce que le contexte de son apparition m’échappe. Je sais qu’elle est intervenue après la lecture de la dernière publication de Markowicz sur la stratégie de Mélenchon d’effacer les restes de la Gauche, en jouant avec l’antisémitisme montant dans les banlieues, et la démonstration de Markowicz sur le fait que cette stratégie singe celle de l’antique Front National… Mais je ne m’explique pas les circonvolutions byzantines de ma réflexion, qui n’en était sûrement pas une, sinon prise en otage par une peur sourde, pour réaliser ce rapprochement, cette fraternité, entre deux mouvements partageant une quête spirituelle similaire.)
Atelier 7 |
Non. Ça ne vient pas, ça ne veut pas. Sinon avec le chien qui se barre.
(On est dans la petite cour du hameau, entre chez les Fissou et le chai, une levée de terre en friche, son petit escalier de guingois en pierre et ses deux marronniers maladifs, un pâr à gorets bientôt en ruines et un puits encastré sous un appentis, une écurie ne servant plus qu’à accumuler du vieux matériel, fermée, et la voie d’accès du bas, pas encore murée.)
pause
Un chien noir arrive d’en bas, en trottinant. Il ralentit, s’arrête. Redresse la tête. La truffe s’affaire un instant. Le feuillage des marronniers frémit. Il s’avance vers le puits. Lève la patte, pisse contre le mur. La saignée humide coiffant d’une tache sombre deux trous à la base du mur, bientôt larmoyant. Le chien dresse encore la truffe. S’étire, gratte le sol vers l’arrière, faisant détaler un caillou. Et repart, guilleret, par l’escalier.
pause
À suivre…
03032026
Atelier 7 |
Revoir la photo : animer les personnages, animer la fenêtre, animer la niche et l’espèce d’assiette, animer la végétation, animer le pied de vigne, animer la photographe, glisser quelques autres scènes du lieu hors champ.
Structure | Description 2 |
Avec Une minute pour une image, d’Agnès Varda et La Fille à la fleur, de Marc Riboud.
D’abord, la célèbre photo de Riboud. On la décrit comme on a appris à le faire avec Arasse et Schlesser. Avec une consigne d’écriture : une phrase simple (selon la sainte trinité Sujet Verbe Complément) pour une seule ligne.
(De là, on pourrait imaginer un texte descriptif en prise directe avec le parcours du regard, des yeux : à chaque point de focalisation sa phrase, à chaque mouvement sa ligne.)
Après la description personnelle, lecture partagée. On écoute ce que les autres ont fait. On écoute aussi ce que Varda a réalisé : comment le symbolique (les allégories : la guerre, la paix) s’invite assez simplement dans la description. Avec une réflexion, une question générale pour commencer.
(Pour la prochaine fois, j’aimerais continuer avec Varda. Avec une photo moins connue de Jacques-Henri Lartigue, Bibi à Marseille, mais intéressante à décrire sans être trop complexe. Et parce que Varda commence et termine avec une évocation, une petite chanson fantaisiste. Description à la dérive, qui se retourne sur un souvenir de jeunesse.
On aurait à décrire l’image. On aurait ensuite à parler de ce à quoi elle nous fait penser. Mais à quel moment intervient Varda, avant ou après l’évocation, le souvenir ? — De là, on basculera sur l’émission d’Arte, Le Dessous des images, avec la photo des Passagers du gouvernail. Et puis les Seascapes de Hiroshi Sugimoto ? — Et alors à quand la série Contacts, ou un livre associant à l’image du texte, pas nécessairement descriptif, Raymond Depardon et ses Voyages, Michel Tournier et ses Clefs et serrures, ou encore La Vie est belle d’Edouard Boubat en lecteur de poésie ?)
04032026
Atelier 7 |
Comment intégrer une sorte de fond ou d’arrière-plan flou ?
pause
Des cailloux crépitent. Le pied a eu l’air de rouler, déraper. Il avance à grands pas, une bouteille à la main. Un magnum vert foncé. Son paletot bleu délavé. Blanchi sur les épaules et la nuque. Il sort une clef de sa poche, la fiche dans la serrure. Il ouvre en grand le volet, monte sur les deux ou trois pierres de taille usées. Disparaît dans le chai.
La bouteille réapparaît, sur le rebord du passage. Noire. Et puis il ressort avec. Déséquilibré par une pierre instable. Il referme le volet à clef, qui couine. Redescend à grands pas.
pause
Son tablier gris foncé ou bleu marine à petites fleurs ou arabesques blanches, son fichu en tergal. Ses mains dans le dos. Ses savates crottées, sûrement trouées. Elle baragouine à petits pas. Elle s’avance vers le puits. Ramène ses mains sur le ventre et se met à les frotter. Les enrouler. Ben te… asteure v’là le petit… te v’là ? mais o est o qu’t’étais ? et qu’est qu’tu fous là-dedans hein ? qu’est qu’tu fous ? sors-tu donc d’là hein ? allez vint donc… vint-en donc à la maison asteure… qu’o va mouiller hein ? hein qu’o va mouiller ? Elle fait demi-tour. Reprend sa route en sens inverse. Comme toujours.
pause
Ça piaille. Deux poules descendent la levée. Une floppée de poussins derrière. Tout ce petit monde traverse la place. Les poules, rouges, une cou-nu, avec ce geste mécanique de la tête. Fixe, le cou se distend, le jabot glisse dessous, le corps, une patte en suspens, la tête avance d’un coup. Les deux poules en cadence, mais en décalage. Les poussins, autour, vont et viennent. Un noir. Ça piaille.
pause
À suivre…
(Parfois, je me dis que j’ai tout sous la main, niveau matière textuelle accumulée, que j’en ai pas mal dans la tête, sur le plan du regard critique. Mais alors que manque-t-il encore ? — Les tripes. Or, rappelle Laura Vazquez : « la peur écrit mal ».)
Lecture | murmure |
« … Parfois, on décrypte une signification. Parfois c’est inutile ou impossible. Et là, c’est un murmure. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien, ça veut que ça veut dire. Je te le répète, Mona, écoute attentivement : ça veut que ça (il appuya sur le pronom) veut dire… Non pas : « ça veut ce que ça veut dire » — formule qui clôt la discussion. Pas du tout. Mais bien : « ça veut que ça veut dire ». Et ça ne le dit pas tout à fait, parce que ça dit trop ou trop peu, et que c’est tellement difficile de vouloir dire, de savoir dire, de dire ce que l’on veut dire. Voilà pourquoi, comme tu l’exprimes si bien, cette installation murmure. Elle dit qu’elle aimerait dire quelque chose, sans peut-être savoir vraiment quoi. »
(Thomas Schlesser, Les Yeux de Mona)
05032026
Structure | description |
La photo de Jacques-Henri Lartigue, Bibi dans son embarcation, un peu floue du fait de la mise au point sur les deux navires derrière, gênée soit parce que ça tangue soit parce que qu’un des navires annonce le départ (le mouvement de sa main près de l’oreille). Je me demandais ce qui me retenait : j’ai fini par trouver en décrivant l’image avec les stagiaires. C’est le bateau de gauche, la forme spécifique de la proue, presque de face, et tout le flanc visible mais écrasé : comme une vague. Un bateau vague, une vague ascendante, une ascension noire. C’est ça que Bibi craint, c’est de ça qu’elle tente de se protéger. Une grosse vague noire fantomatique.
Atelier 7 |
pause
On entend une sorte de raclement continu, avec une espèce de butée qui revient en boucle. Du côté du puits. Sous l’appentis, dans l’ombre. Un vieil homme est en train d’affuter une faucille, une serpe, un couteau. Il fait tourner une meule à eau. Une pierre ronde, mais un endroit plus usé, à peine creux. La lame, ici, chute, bute. À chaque tour. Quand il a fini, il s’en va. Une minute après, un petit garçon et une petite fille sortent de l’écurie. Ils s’avancent vers la meule. La petite fille commence à tourner la manivelle. Plus fort ! Encore, vas-y plus fort ! La roue de pierre tourne, tourne, un filet d’eau remonte. Qui finit par éclabousser le visage du petit garçon.
pause
(Bien, restons-en là. Je sens bien que je force les choses. Ce n’est déjà pas simple de s’installer devant une place de centre commercial pour décrire ce qui s’y se passe, alors une cour d’un vieux hameau quand on n’était pas encore né…
— Parce que tu crois que c’est plus facile pour le petit Marcel ? d’essayer de parler de sa vie, là sur cette cour, de ce qu’il a pu voir, et ressentir, et faire, alors qu’il est mort avant ? Et tu pourrais au moins aller jusqu’à la pose pour la photo.)
Escapade vazquaise |
Une escapade par le biais de son petit livre, L’Idiote du village, où elle rappelle quelque chose d’important au sujet des œuvres d’antan, littéraires mais pas seulement j’imagine, au sujet des premières œuvres, pas encombrées par le marché du livre ni le marché de l’art :
« elles n’étaient pas créées pour être montrées
elles étaient créées pour agir ».
De l’écriture comme de la performance ?
(À relire, évidemment.)
Lecture |
Thomas Schlesser, sur la performance :
« C’est l’un des grands enjeux de ce type d’œuvre. Il s’agit à chaque fois de sortir les corps — celui de l’artiste et ceux du public — de leurs frontières de confort pour qu’ils vivent des expériences extrêmes. Des expériences qui sont parfois ennuyeuses, parfois risquées, parfois apaisantes, parfois régénérantes, et parfois un mélange de tout cela. Marina Abramović cherche à ébranler le corps tout entier. Le sien, bien sûr. Mais, par empathie avec ce qu’elle fait ou montre, ou en poussant le public à être actif dans un dispositif donné, elle cherche aussi à mettre à l’épreuve le corps et le cerveau des spectateurs et à leur faire prendre conscience de façon très physique de toutes les énergies intenses et contradictoires qui les traversent : la peur, l’amour, la haine, la cruauté, le manque, l’envie, la joie… »
Correspondances |
Il y a bien plus d’écrivain public que je ne saurais le dire dans le correspondant.
07032026

(La maison depuis le chemin blanc. J’ai dû zoomer beaucoup, au bord du flou. On aperçoit l’amandier en fleurs, enfin. J’aime bien que les fleurs de l’amandier et du prunier soient d’un blanc nacré de rose, nacré de vert. J’aime bien qu’elles se regroupent par grappes. J’aime penser à de gros flocons de printemps.)
Correspondances |
Il m’arrive de me demander ce que je fais là, dans la voiture. Il est tard, il fait nuit, il fait mauvais, pourquoi j’y vais. Ou d’où je reviens. Mais je suis là, je roule. J’écoute de la musique.
Il m’arrive de me demander ce que je fais là. J’arrive, il y a du monde que je ne connais pas, je me présente. Oui, on sait. On me reconnaît donc. C’est vrai, je suis déjà venu plusieurs fois, c’est normal. Mais je ne reconnais personne.
08032026
Correspondances |
Il arrive qu’il faille s’excuser et se défendre.
« Désolé pour les quelques lignes des références une nouvelle fois absentes et le désagrément que cela peut causer pour le lecteur qui chercherait à en savoir plus sans le pouvoir. J’en suis le premier navré.
Néanmoins, rassurez-vous : il n’y a pas de raison à l’erreur ou à l’oubli. Seulement des causes possibles, souvent improbables. Et parfois malheureuses, c’est vrai, surtout quand on ne peut les rattraper par un erratum ou un démenti. La cause principale de l’oubli, cette fois-ci : je crois que j’étais si focalisé sur les éléments surlignés en jaune, dans le document de relecture, que les lignes bleues supplémentaires, à la fin, m’ont échappé.
Concernant l’encart promotionnel du prochain Café Mémoire, vous avez reçu en copie, la semaine dernière (mardi 3 mars), le transfert de l’annonce à faire paraître. Le journal vous renseignera plus directement sur son absence dans les colonnes de la dernière livraison.
Pour le reste, essayons de voir les choses en sens inverse. Je ne suis pas journaliste. Mon rôle de correspondant de presse local est une activité semi-professionnelle secondaire. J’essaie de l’exercer de façon aussi sérieuse et organisée que possible.
C’est-à-dire : rechercher les événements, prendre contact, se rendre sur place, observer et écouter, discuter et questionner un peu, prendre des notes, quelques photos, rédiger les articles, faire attention à la mise en forme, demander au besoin une relecture pour les sujets spécifiques, se relire et synthétiser encore, copier et coller pour mettre en ligne, ne pas mélanger les articles.
Cela me demande bien plus de temps, et parfois d’effort, qu’il ne faudrait. Et la répétition et la variété des articles font qu’une erreur, un oubli, finit immanquablement par arriver. Mais tant que l’article décrit les choses au plus près de ce qu’elles furent, alors ça va.
Dans ces conditions, la question est de savoir si ma situation, pour vous, est compliquée. Je ne peux pas être présent pour le Café Mémoire. Mais je me prête au jeu de faire comme si j’y étais, en contactant les intervenants professionnels de la santé et en les sollicitant parfois pour une relecture. Cela aussi peut demander du temps, et pour moi et pour eux. Et on obtient un article à quatre mains assez juste, comme pour les dernières parutions.
Bonne journée, »
C’est dommage, quand même, le paragraphe supprimé, pris en sandwich, c’était celui qui essayait de décrire le travail du correspondant.
10032026
Atelier 7 | dans la cour
Je n’en ai pas terminé, évidemment. C’est un texte, « devant le lavoir du hameau », qui me relance. Et pour commencer son joli petit « camion jaune ouvert sur le côté, déplié, comme une maison dont on aurait soulevé le toit ». Tant pis si mon texte est haché. En même temps, pour un texte à pauses, ça devrait passer.
pause
On entend un klaxon. On sait qu’aujourd’hui, dans moins d’une minute, l’estafette blanche de la poissonnière va manœuvrer et se placer à l’entrée de la cour en marche arrière.
On sait que ce matin la 2CV camionnette bleu gris du petit papi des pommes va avancer son nez jusque devant la porte. Elle sera tout juste sortie qu’il aura déjà ouvert le hayon et empilé les cageots.
Bientôt midi, on sait qu’Aldo et son grand fourgon d’épicier à corne de brume vont prendre toute la place et la faire sursauter.
On sait que le père Galu est en retard, quand il ouvrira en grand les portières de sa 2CV camionnette blanche, pleine de miettes, on espère qu’il y aura encore une gâche dans une panière.
Et là, qui klaxonne comme ça ?
Il y a eu aussi une camionnette, en fin de journée. Elle traversait la cour en marche arrière jusqu’à l’étable. On venait pour la collecte des bidons plongés dans le tank à lait vert pâle. On s’y mettait à deux pour les sortir et les monter dans la camionnette. Le pantalon mouillé.
La nuit est tombée. On sait que le boucher vient d’arriver. Les phares éteints du Type H, on le voit apparaître dans le rectangle de lumière de sa mini boutique. Il bloque la porte latérale vers le haut, gêné par la vitrine, déplie le mini comptoir.
Tiens, ça c’est le facteur ? Oh, c’est pas pour une lettre.
pause
Pendue par les pattes, attachées à un pieu fiché dans le mur, une poule, tête redressée, cou tordu, à l’autre bout de la cour, au milieu d’un grand mur sans fenêtre. Battant parfois des ailes. Quand elle remonte, c’est avec le vieux plat rouge émaillé, garni d’une mixture de pain émietté, d’ail, d’oignon, d’échalote et de persil haché et assaisonné, et un couteau en main. Le plat posé au sol, elle maintient la tête du volatile et fiche la pointe de couteau dans son cou. Les ailes battent de plus belle. Quand ça se calme, elle retire le couteau, le sange pisse, elle attrape le plat et arrose la mixture du sang.
pause
Sur deux fils entre les murs, des dizaines d’hirondelles pépient. Le commis passe, le haut de sa cotte de travail pendant derrière lui, manches ballantes, flanelle jaunâtre, le cou noirci qu’il frotte vigoureusement.
pause
Un jour, on a installé deux montagnes au pied du mur, et eux c’était des géants qui grimpaient tout en haut et sautaient d’un sommet à l’autre, et puis dans le vide, à tour de rôle. Et puis la montagne s’affaisse, se creuse, on construit des routes, des tunnels, on se retrouve dans un château que l’on hante. Et puis il n’y aura plus qu’une plage de sable pour un circuit de Tour de France, on portera tous les maillots, on avancera de bille en bille, on finira dans le décor. Et on se glissera dans le ventre de la bétonnière, accroché aux pales de malaxage, tête en bas.
pause
On ne les voit pas malgré la lune, mais ils sont bien là, quelque part, à s’observer, en avançant doucement, à se lorgner, se toiser en se tournant autour insensiblement, se dévisager, miauler et feuler en même temps, se défigurer.
pause
À suivre…
Escapade vazquaise |
« une chose cherche à trouver
·
une technique existe dans le corps
·
si la forme n’est pas là
écoute elle va venir·
ce n’est pas dire
·
c’est avant le cerveau
·
ce n’est pas un travail
·
quelque chose aspire
·
il faut tomber »
(L’Idiote du village)
13032026

Je ne sais pas. C’est venu avec Christian Boltanski, La Vie impossible de C.B. dans Les Yeux de Mona. Une photo du petit bazar à côté de moi, un appui long sur l’image et un bloc se détache du fond, on enregistre, on observe et vous voyez bien la suite. Quant à savoir et le pourquoi et le sens de l’archive…
Marcel |
J’ai ressorti le manuscrit : l’ensemble des textes réalisés sur 3 ateliers d’écriture de l’automne 2023 à l’été 2024 concernant directement le Petit Marcel — l’atelier d’été 2023 en fait aussi partie, même si Marcel n’apparaît pas, parce que c’est avec lui que se joue une remontée dans le temps, dans l’enfance, et au-delà vers une autre vie, un autre temps et une autre enfance qui, en fait, n’ont pas eu lieu, sinon dans le temps que je leur ai consacré, et aujourd’hui encore. Oui, aujourd’hui, parce que le manuscrit s’ouvre avec cette photo qui m’occupe en ce moment, dans cet atelier d’hiver 2026, et me résiste.
J’ai donc ressorti le manuscrit, et il m’est apparu que les notes qui accompagnaient les textes, si elles l’intègrent, n’ont pas à être retouchées. Ce sont les instantanés du désir, voire de la pulsion, d’écrire : de l’écriture tel quel : telle qu’elle arrive, avec tous les défauts de la langue qui font que ce n’est pas encore, ou pas vraiment, de l’écriture.
Atelier 7 | au mitan
J’aurai mis le temps pour trouver un titre convenable.
pause
Une moto passera dans un boucan d’enfer, par la levée pour un saut la faisant hurler. Un demi-soleil. On accourt. On se relève mais retombe aussitôt. On examine le pied qui ne veut plus se redresser. On le relève, on le soutient par l’épaule, on l’emmène, il sautille sur un pied.
pause
Un carré de terre jonché de grosses pierres, on bute dessus, de la poussière l’été, la boue les jours de pluie, l’eau court dans la pente. Avec le temps, l’herbe aura fini par enterrer les cailloux et deux arbres à soie forment des couronnes. Il y a toujours un pot de géranium sur un rebord de fenêtre, sur un bloc de pierre, dans la niche du mur.
pause
Elle revient au petit trot, un appareil photo en main, peine à monter la levée au lieu de passer par le petit escalier en pierre, et vient se placer devant entre les deux marronniers, face au mur du chai. De la main, elle fait signe de venir. Sa grande fille et son plus jeune fils arrivent et rejoignent leur grand frère, déjà installé sur la vieille ponne en pierre, envahie par la végétation renaissante. Les deux plus grands s’adossent au mur, étendent les jambes, joignent les mains sur leur giron, sourient. Entre les deux, le plus jeune se tient droit, bras tendus, mains sur les genoux. Sait-il s’il doit sourire ?
pause
Escapade vazquaise |
Au sujet de la perfection, qui n’existe pas, sinon sous mille et une autres formes possibles nonobstant les choix qu’on a pris :
« Si une forme ne suffit pas, une autre prend le relais.
Nous sommes des humains, nous exprimons.
Tout notre corps exprime, toute notre langue exprime.Si une phrase ne tient pas, une autre existera.
Si une combinaison n’est pas juste, une autre nous viendra.
Si un mot brise le rythme ou le sens, il en existe d’autres.
Si une structure ne porte pas le livre, il en existe d’autres, on trouvera.
Si quelque chose ne marche pas, quelque chose d’autre pourra marcher. »
15032026
Lecture |
Tanguy Viel, Boîte noire :
« établissant qu’il n’y a pas de bons livres sans ce combat acharné entre une pensée en forme de montgolfière, toujours prête à vous détacher du sol, et puis cette langue qui voudrait quelque fois y résister, en clouant le vent sur la page. »
Correspondances |
Tanguy Viel, Boîte noire — dans laquelle je retrouve aussi une part du travail accompli par le correspondant local de presse (un écrivain en préparation d’un livre comme un autre, en attendant de pouvoir, peut-être, un jour, regrouper certains de ses articles, en copier/couper-coller les morceaux, avec le moins de traces visibles possibles ?) :
« Un bon narrateur est ainsi, errant parmi les choses, et voilà qu’il ouvre son cahier et qu’il se met à noter, ici ou là, une phrase puis un paragraphe puis un autre, comme si, au fond, tout au fond, la pensée n’était pas tant cette plaine vide et arasée que cet agrégat de formes déjà là qu’on nous aurait abandonnées, sur lesquelles il convient de savoir arrêter son regard, de se baisser pour ramasser et remettre en mouvement les choses, toutes les choses, comme des cailloux qu’on ramasserait sur les bords d’un chemin. »
Marcel |
Et encore Tanguy Viel et sa Boîte noire, mais pour extrait qui ferait une belle épigraphe :
« Ce qu’on nous aurait légué en somme, le lieu obscur de notre naissance, ce serait un tombeau — un tombeau où n’aurait plus résonné que de loin en loin l’écho d’une présence depuis longtemps évanouie, boutée hors de toute figure, et dont on se serait éveillée pourtant, comme d’un long sommeil, du souffle de quelque dieu fantôme. »
(— Et une belle épitaphe, si jamais tu la retrouvais un jour ma tombe perdue.)
Prise à la lecture par cette façon que tu as d’avancer en spirale, l’accumulation se déploie, spirale de cendre. Et ta « famille de charbon » l’image m’a marquée.
Oui, je ne m’en sors pas avec cette spirale. Je tourne en rond, j’avance quand même (un peu, j’espère). Je ne sais pas où je vais. Pas là où j’entrevois d’aller. Peut-être à la fin, par surprise. — Du charbon je pense au carbone, et au papier carbone. Définition : papier chargé de couleur (à l’origine, de noir animal), et destiné à obtenir des doubles, en dactylographie, etc. Alors une famille carbone ? Frère carbone ? — Merci Laure.