#construire #01-02 | cendrillons

Comme un carnet d’écriture, mais pour l’essentiel :

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03022026

1 William-Adolphe Bouguereau, La Leçon difficile (1884)

Correspondances |

La nouvelle année de correspondant local s’ouvre comme l’année passée, avec les vœux des maires. Bilan de l’année, quelques projets, les élections (brièvement), devant quelques dizaines de personnes. Un verre de l’amitié pour finir. Comme un cycle de saison, peut-être un éternel retour. Il va falloir n’opposer aucune résistance pour découvrir, en soi, le petit fait singulier, circonstanciel, insignifiant, qui palpite, disons, sous le poids de la manifestation une, sociale, collective, traditionnelle.

Ici, à Saint-Germain-de-Vibrac, un joli petit buffet de chez Lilie : petits fours à base de croque-monsieur, quiche lorraine, choux au fromage, galette des rois, crémant ou jus de fruits. Sur toute la longueur du mur de la salle, un rebord gris que je n’avais jamais remarqué, à bonne hauteur pour poser son coude, et son verre. Très pratique pour rester encore quelques minutes avec Gilles, qui me retient au sujet de l’avion que Jean-Claude, un ami, termine de construire, de ses aventures pour un atterrissage dans le champ, un verre de champagne, et on redécolle. Et comment bien préparer son vol, le temps passé sur les cartes, le parcours à tracer, attention à la météo, le vent surtout qui fera dériver, et bien savoir où se poser en catastrophe. Le tout en quelques notes qu’on garde auprès de soi.

Lecture |

Je viens de terminer le quatrième volet du Sapiens de Yuval Noah Harari, L’Ère des révolutions. Bloqué sur ce questionnement de l’avenir (post-humain) :

« Alors, que voulons-nous devenir ? / En fait, puisque nous pourrions bien être capables sous peu de manipuler même nos désirs, la vraie question est non pas : “Que voulons-nous devenir ?”… / … mais : “que voulons-nous vouloir ?” / Si cette question ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’avez pas assez réfléchi. »

Non, pas assez réfléchi. J’aurais l’air d’un chien courant après sa queue.

Au début de 70 bis. Entrée des artistes, Patrick Modiano évoque le peintre académique, pompier, Adolphe William Bouguereau.  Bis de la rue Note-Dame-des-Champs, il n’en dit rien. Rien d’autre que ce que Joris-Karl Huysmans pense sévèrement de sa peinture : « c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe ». Aïe !

Cela vaut sûrement pour les thèmes mythologiques. Mais bien moins pour les tableaux plus réalistes, les portraits de jeunes filles simples, encore que relativement idéalistes, mis en scène à la manière des photos de Lewis Carroll.

Écoute |

Lightning in a twilight hour — éclair pour une heure crépusculaire ? —, c’est le nom du groupe que je viens de découvrir à l’occasion de la sortie de son dernier album, Colours Yet To Be Named.

« Effets de gouttes d’eau qui suintent des plafonds abandonnés de la Fortress, discrètes couches électroniques sur Inner Heat ou une boite à rythme feutrée sur un Graph Paper qui nous plonge en pleine rêveries, le pouls de l’album bat en sourdine et au ralenti jusqu’à ne plus battre du tout, nous emportant dans un état second, méditatif », lit-on sur Sun Burns Out.

04012026

Escapade vazquaize | nuances |

Ce soir, Kingdom of Heaven, de Ridley Scott. Au bout d’une heure de scènes moyenâgeuses entre réalisme cru (à grands coups de plans rapides, accélérés, et de pieux dans la tête) et merveilleux qui ne l’est pas moins (oh ! le cheval survivant au naufrage, enchaîné dans la carcasse du navire ; oh ! le cheval libéré qui se barre, mais on le retrouve à la première oasis !), pause.

« Ce sont d’ailleurs ces temps de respiration qui donnent de l’espace au texte, de la texture, un certain volume et, le plus important : des nuances. »

L’autre jour, je suis allé faire un tour. Il faisait beau. Il fallait que je marche. La dernière fois, le vent en pleine figure m’avait valu un nez bouché, des bronches prises et un coupe-gorge. Une dizaine de jours après, presque remis, j’y suis retourné, la tête emmitouflée dans une écharpe et l’épaisse capuche de mon manteau. Il fallait que je marche, j’en avais assez de ces articles qui se ressemblent.

J’ai repris le même chemin blanc qui monte dans le coteau. La buée sur un verre de lunettes. Reine, la chienne du voisin, est venue me trouver à mon passage. Une moto pétaradait quelque part dans les vignes. Elle a vite disparu.

Je n’ai pas entendu d’oiseau. Il y a parfois un petit oiseau qu’on entend, là, à quelques pas, sans le voir. Là, un peu en hauteur. Et c’est à croire que c’est le ciel qui sifflote. Il devait faire trop froid. Et les rayons du soleil, tombant vite sur l’horizon, ne réchauffaient pas.

Je suis monté au pied du coteau, le soleil dans le dos. Mon ombre immense devant. J’ai ensuite longé les vignes jusqu’à la route. Et je suis rentré. Sans lunettes. J’y voyais moins bien, mais la lumière était belle.

Marcel |

Il y a les textes réalisés via les ateliers du Tiers Livre. Il y a les innombrables notes qui les ont accompagnés. Il y a une première vague des textes supplémentaires essayant de conjurer le sort de l’écriture impossible du livre. Il y a cette seconde vague en forme de dialogue tronqué avec le bot chat pour conjurer la conjuration. Et je ne sais toujours pas par où commencer tout ce que j’ai écrit.

  • Allez, fait pas la tête. Tu vas t’en remettre.

Moi peut-être, mais toi ?

(Lulu n’est plus là.)

06012026

(On rentrait de la galette chez Seb et Stef.
La lune se levait sur le coteau.
J’ai tenté une photo.
Mode nuit.)

Structure |

L’année débute avec une réunion d’équipe, et toujours les mêmes malheureuses formules imagées dans les discours : le boulet qu’on traîne ; la mer calme, agitée, la tempête ; se mettre les mains dans le cambouis ; tirer tous dans le même sens ; de la force de frappe… je les ai notées, j’ai dû en rater.

Ciné |

Hier soir, Les Choses de la vie. Un petit film dont je ne me lasse pas. Emporté par le thème musical, terrible, de Philippe Sarde. — Et la version chantée par Romy Schneider, la Chanson d’Hélène. — Lulu aimait beaucoup Romy, en particulier dans la saga romantique de Sissi.

(Et toi aussi, avoue.)

« L’histoire n’est plus à suivre et j’ai fermé le livre
Le soleil n’y entrera plus
Tu ne m’aimes plus »

Lecture |

1984 de Georges Orwell, nouvelle traduction de Josée Kamoun et version BD de Fido Nesti.

  • Ça change quelque chose ?
  • Ça change le paragraphe aligné sur le phylactère.
  • Et ça change quelque chose ?
  • De rythme, saccadé. D’autant qu’à la coupe de la phrase s’ajoute le mode de lecture visuel. On change de focale.

« Et pour qui l’écrit-il, ce journal, au fait ? Pour l’avenir. Pour ceux à naître. Comment communiquer avec l’avenir ?

Impossible, par définition. Car de deux choses l’une : soit le futur ressemblera au présent, et il ne l’écoutera donc pas, soit il sera différent, auquel cas sa triste situation ne lui évoquera rien.

Il a l’impression d’avoir perdu toute capacité à s’exprimer, oublié ce qu’il avait l’intention de dire. »

Il a neigé cette nuit. Dehors, c’était tout blanc. Et quand on est allés se promener, je me suis retrouvé à devoir marcher en rythme avec ma douleur. À l’aine, elle ne me lâche pas. La neige avait fondu. Sauf sur les chemins. Pourquoi, va savoir. Et il y a eu du monde sur ces chemins. Voitures, vélos, piétons, des grands et des petits, des chiens, des chats, des oiseaux, des grands avec des traces qui avaient l’air dessinées à l’aide de bâtons, et des petits, avec même la trace de la queue, comme une traîne de plume.

08012026

|| Pour souhaiter une bonne année de façon un peu moins conventionnelle, Claro, sur le mur des Éditions Inculte, a choisi de dire « Bon an », avec une image de l’artiste chinoise Xiao Lu — 肖鲁 : la photo d’une performance où on la voit, en chemisier et robe blancs, en train de se verser sur la tête un seau rempli d’une substance noire, qui va retomber sur un drap blanc, et ça éclabousse.

Précisément, il s’agit de One, 2015 (39 2/5 × 32 7/10 in | 100 × 83 cm), que je serais tenté de traduire par l’adjectif désignant ce « qui n’est pas fait d’éléments disparates ou contradictoires, qui constitue un ensemble uni, harmonieux » (Le Grand Robert). Bon, c’est vrai, ça fait toujours un.

Je précise parce que, si noirs semblent les vœux que nous adresse Claro pour l’année qui vient, il me semble qu’il y a aussi, dans cette douche de noirceur sur la tête, toute l’encre possible, rêvée, sur la blancheur immaculée du corps et du sol. On pourrait voir là un mal pour un bien. Quelque chose de l’ordre de l’ablution, de la purification ?

Dans un style quelque peu différent, mais non moins radical (c’est peu de le dire) : Caroline Coon, I am whore, 2019 (Medium : video MP4 470mb ; Größe : Format variiert)

Et alors bonne année !                                   ||

Lectures | avec Marcel |

Sinon, j’aime bien 70 bis de Modiano et Mazzalai : galerie de portraits traversant ce lieu, grâce auxquels il traverse le temps.

(Mon petit Marcel ne devrait pas fonctionner autrement.)

|| Du mur d’André Markowicz :

« Il ne s’agit pas, encore une fois, de “se réfugier dans l’art”, il s’agit, dans le monde tel qu’il est, – et que nous affrontons en essayant de le décrire, – d’être dedans en essayant de rester nous-mêmes, d’être en gardant une voix, ou, non – pas une voix, mais, justement, assez de voix pour être capable de traduire, autant que nous pouvons, comme nous pouvons, les voix que nous pouvons sentir. »                         ||

09012026

Atelier #construire 1 |

Premier jet

Ça a pu commencer comme ça, si tu veux. Cette vieille photo dont j’ai déjà parlé. C’est quelque part dans les notes. Un texte peut-être. Va savoir où. Mais plus j’y repense, plus je ne vois qu’elle pour commencer. Cette vieille photo en noir et blanc.

Mais c’est fatiguant, à force. Ça va, ça vient, ça revient. Ça use. Le vieux Marcel, on aurait fêté son siècle cette année. Lui, l’éternel petit Marcel. Sa vie soufflée avant sa première bougie. Imagine un peu ça. Il y a près d’un siècle, dans l’entre-deux-guerres. Imagine ça, il y a plus que ça à faire. Parce que t’existais pas. J’existais pas. Personne. Même Lulu. Lulu, la petite sœur qui l’aura pas vraiment été. Mais elle l’aura été toujours, elle y pensait régulièrement à Marcel. À ce grand frère qu’elle appelait le petit. Pour elle c’était toujours le petit frère. Qu’est-ce que tu veux ? Un grand frère que t’as pas le temps de connaître, mort avant d’avoir pu marcher et parler, sinon quelques pas et quelques syllabes. Une poignée de mots informes peut-être. Ce grand frère, la vie a cueillie dans le bourgeon de l’âge, quand toi tu vis pendant près d’un siècle, c’est toujours le petit frère, non ? Imagine. Pour Lulu ça a toujours été ça, ce lien, du petit. Et ça allait, ça venait dans son esprit. Et de plus en plus sur sa fin. Ça revenait, ça la hantait sûrement.

C’est là où on sait plus, en fait. On se demande si c’est elle qui en parlait plus souvent ou si on lui demandait plus souvent. Ou c’était l’un et l’autre, l’un par l’autre. Il y a dû y avoir un point de bascule. Comme un relais, un passage de témoin. Mais quand ? Comment ça a commencé ? Et elle était plus là, Lulu, pour le dire. De toute façon, elle aurait pas su. Elle non plus, à force, elle savait plus. Elle y pensait, elle oubliait. Et avec le temps elle y aura plus vraiment pensé. Ou alors tout le temps, oubliant tout le reste qui lui échappait. Surtout son verre qui finissait toujours par se renverser.

Non. Au final, ça a jamais commencé. Ou alors c’était un jour comme aujourd’hui. Un jour de vent, un jour de pluie, vigilance orange. Un jour d’aller acheter le pain, et y avait plus un flan. Un jour d’aller mettre de l’essence, et ça a encore augmenté. Un jour d’aller pisser dans le supermarché, c’est ça de boire deux grands bols de café le matin, quand on tient pas longtemps. Un jour de faire une machine de noir. Un jour de sieste en milieu d’après-midi, parce que ça aussi on tient plus. Et c’est bien la seule chose qu’on a pu avoir en commun avec eux. Ça et le café. Pour le reste, faut se remettre dans les conditions de l’époque. Un jour de travail aussi, un peu. Aujourd’hui, deux cérémonies de vœux à couvrir. Bilan de l’année, quelques projets, les prochaines élections, devant quelques dizaines de personnes. Un verre de l’amitié pour finir. Voilà. Comme un cycle de saison, comme un éternel retour. Et cinq encore comme ça, demain et après-demain. Merci le week-end. Va falloir être bon pour pas écrire le même article, pour dégager le petit fait singulier, circonstanciel, insignifiant mais qui palpite, disons, sous le poids de la manifestation une, sociale, collective, traditionnelle. Et un jour d’enterrement, tiens. Eh oui, il y a les petites affaires insignifiantes du quotidien, tu vois, et hier, avec, il y a eu ça aussi. Oh, c’est pas qu’on se croisait beaucoup avec le mort. La dernière fois, ça remonte. Je crois que c’était chez lui, pour les dix ans de sa petite. Elle a la vingtaine aujourd’hui. Mais bon, c’est ça qui nous lient, les enfants. Avec le temps, les enfants se sont perdus de vue, on s’est peut-être croisé deux ou trois fois quand même. Peut-être à la boulangerie ou aux courses. Va savoir. Et puis voilà, bonne année et salut l’ami. Les obsèques sous le déluge.

Je n’existe pas… C’est difficile à concevoir, ça, pour la petite Théa. Quand on lui montre une photo de sa mère au même âge qu’elle aujourd’hui, elle la reconnaît pas, et quand on lui affirme que, elle, Théa, elle existait pas encore, tu la verrais te regarder les yeux grand ouverts. Si elle dit plus que c’était elle, sur la photo, elle imagine qu’elle était déjà dans le ventre de maman. Y en a là-dedans ! Mais qu’en t’y penses, au fond, qui peut comprendre qu’il existait pas, avant de naître. On le sait. On le conçoit, c’est une idée. Mais de là à le comprendre vraiment, de là à le sentir, ça reste une autre histoire. Et c’est sûrement ça qui fait que la petite est restée les yeux grands comme ça, l’espace d’un instant, avant de tourner la page de l’album photos.

Non. Ça a jamais commencé. Ça fait que continuer. Après ces notes, ces textes, et ces dialogues, ces réflexions, et les souvenirs qu’on en garde aujourd’hui, comme autant de récits d’une réalité qui aura pas d’autre forme que ça, maintenant, du récit. Une histoire et des images qu’on formule à part soi. Plus ou moins. Et qui continue. Une histoire de famille, comme il en existe beaucoup d’autres du même style, aussi insignifiante qu’on la veut importante. Et d’autant plus qu’elle est désormais sans témoins. Et il y en a jamais eu en fait. Du temps où ils existaient encore, ils en auront rien dit. Ou on aura rien entendu. On avait pas encore l’âge pour ça. On existait pas encore pour cette histoire. Et pourtant. Elle devait être là. Elle était quand même là. Elle devait se raconter. Forcément, par un bout ou par un autre, elle sera revenue, elle aura couru. Elle allait et venait, et puis on oubliait. Mais elle aura poursuivi sa course, elle aura continué son bonhomme de chemin. Avec ce petit bonhomme, Marcel.

Mais qu’est-ce que tu veux ? Va savoir comment ça a commencé. Ça va, ça vient. Mais c’est fragile, cette histoire. T’y penses et puis t’oublies. D’abord parce que ça va pas. On a beau prendre des notes par dizaines, par centaines, des notes qui ont fini par ensevelir les quelques textes illisibles, au fond, qu’elles ont fait naître, tant bien que mal, ça va pas. Ça va pas parce que ça vient pas. Pas vraiment. Pas comme on voudrait. Jamais. Mais qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu veux ? Au final, c’est ça la question, non ? Qu’est-ce que tu veux avec cette histoire sans nom ? Est-ce que tu veux seulement quelque chose ?

***

J’existais pas. Mais je reconnais le lieu et les personnes. On les reconnait mal. Je sais qu’il s’agit de mes deux oncles et de ma mère parce que c’est Lulu qui m’a donné la photo. Et qui a dû la prendre. Je ne sais pas exactement quand, mais vraisemblablement à la fin des années 1960, ou au début des années 1970. Une photo de ses enfants au pied du chai. Le chai du grand-père, Omer. Je ne sais plus quand Lulu m’a donné la photo. Il y a longtemps maintenant. Elle est là, à portée de ma main, dans une envelopper kraft qui m’est adressée, parmi d’autres photos de moi tout petit, dans les bras de maman, de Lulu. Protégée dans une sorte de film translucide. L’étonnant, c’est qu’elle a l’air en bon état. Hormis de légers plis, elle brille. Pourtant, je ne les reconnais pas bien. L’image est granuleuse. Comme une photographie qui aurait pratiquement été prise avec l’appareil de Niepce, du temps où l’image prenait si lentement que, ce qu’on voyait du monde, c’était le monde d’après sous l’empire de la poussière. Les pieds, les jambes, semblent fondus dans le massif, quand les visages, pour des sourires aux regards sans yeux, se sont effacés. (On pense à Henri Michaux, J’ai lavé le visage de ton avenir.) Et sur le film négatif, une image plus lisse ou un étrange ciel étoilé ? La photo s’est-elle détériorée, avec le temps ? ou ce que je vois c’est ce que les enfants, sur la photo, voyaient aussi d’eux à l’époque ? une photo déjà ancienne ? d’autrefois en soi ?

C’est peut-être jour de Gerbaude. Lulu prend l’appareil photo de l’oncle Rousseau et rejoint la troupe dans les vignes. Elle fait quelques photos des vendangeurs dans les rangs, sur le tracteur et le tombereau, la hotte sur le dos. Les enfants sont là. Elle, dans un rang, avec sa grand-mère. Le petit au bout de la parcelle, non loin du tracteur. Il joue avec sa cousine et le chien. Ils n’auront pas tenu toute la matinée, cette fois, pour cueillir les raisins. Mais les rangs sont trop longs pour eux. Et le grand tient le choc de la hotte, les allers-retours incessants. La journée est belle. On a quitté depuis longtemps les cirés qui protégeaient de la rosée, et quelques gilets. Ils pendent sur des piquets, en bout de rang, comme des peaux. On termine un peu plus tôt que prévu. À midi, c’est fini. Le tombereau est devant le pressoir, La machine tourne dans un bruit assourdissant. Le grand s’assoie sur le vieux timbre contre le mur, pour se reposer. C’est là que Lulu appelle les deux autres pour le rejoindre. Elle fait d’abord de grands signes. Et puis Allez… venez donc à côté. Tu n’existais pas non plus. Plus.

Le chai a disparu. Tout le corps de bâtiment a été vendu, rénové. Les accès ont été fermés. Un mur a été construit ici, une clôture installée là. L’accès principal à ce qui est aujourd’hui une maison se fait par la porte qui donnait, de l’intérieur du chai, dans le garage, détruit. Une maison de vacances, précisément. La propriétaire réside et travaille ailleurs, en fait, je ne sais où à l’étranger. Elle vient là de temps en temps. Et le plus souvent, la maison reste vide.

11012026

Correspondances | Structure |

Dans ma tournée des vœux, d’une commune à l’autre, il est souvent question de tenir le budget à l’équilibre, de recevoir les subventions, de percevoir des impôts… Et j’ai pu entendre dire que, à la mairie, on gérait la chose comme une entreprise. Je ne sais pas vous mais, moi, ça me gêne. Voire : ça m’inquiète.

On m’a déjà fait le coup à la Structure où je travaille. Quelqu’un, de je ne sais plus quel organisme, intervenant auprès des salariés des associations dans le cadre d’un Dispositif Local d’Accompagnement, nous a assuré qu’il n’y avait aucune différence entre une entreprise et une association — sinon l’enrichissement, ou pas.

Donc, qu’on soit une institution ou une association, le modèle de fonctionnement de la société, c’est l’entreprise… Alors, quid de l’État ? ou du Peuple (si ce mot a encore un sens) ?

JE NE SUIS PAS D’ACCORD !

Atelier #construire 1 | frère des cendres

Jadis, on pouvait dire On prend les mêmes et on recommence. Mais si je recommence, je peux me retrouver avec quelque chose de très différent. Le même a disparu. Ou alors c’est, en lui-même, toujours un autre. Et alors on n’a pas recommencé, on n’a pas emprunté le même chemin, on a exploré une autre voie.

Jet 2

Ça a pu commencer dans un rêve. Un rêve il y a longtemps, avec cette vieille photo, un jour, que Lulu t’a donnée. Elle se trouvait dans une grande enveloppe de papier kraft adressée à ton nom. Elle s’y trouve toujours. Une photo parmi sept autres. Des portraits, des photos de famille dont tu connais chaque membre. Sauf sur la photo qui te retient. Ou plutôt, tu les connais mais sans les identifier clairement. Tu les reconnais à travers ce grain si spécial qui les renvoie à des ombres.

Ça a dû commencer là, dans l’enveloppe à ton nom. Ta main a glissé dedans, tes yeux ont parcouru la photo, et depuis c’est comme si, chaque fois, tu t’y glissais tout entier. Comme si tu prenais la photo. Parce que c’est toi, cette image, c’est toi l’appareil. Tu es là, au fond, devant eux. Tu es là devant ce mur en noir et blanc. Là dans ce monde d’avant, quand tu n’existais pas. Tu es là, et va savoir si tu n’es pas, toi aussi, de ces silhouettes de terre friable.

Ça a commencé là, avec cette terre jetée sur du papier glacé. Avec ce fond blanc passé, jauni, pour des motifs d’un noir battu, poudreux. Avec cette photo, ces portraits, cette famille de charbon, de suie. Et toi aussi, avec eux, devant eux. Là derrière l’appareil et sa pellicule de cendre. Là, petit frère des cendres.

Alors f, en vidéo : « C’est nous qui installons notre récit et qui disons “Ceci est le commencement.

11:42 — Voici comment les choses ont commencé” et on installe cette scène, cette situation. Est-ce qu’on a besoin de savoir à quoi elle introduit ? Et bien justement, c’est ça le miracle, non ? Par contre, on aura introduit notre façon d’écrire, notre rapport à la situation, notre rapport à l’histoire, ça a débuté comme ça.

12:07 — C’est quoi le miracle ? C’est que précisément, puisqu’on l’a tiré en arrière, qu’on est en amont du travail qui va donner le livre, on est encore dans la zone où c’est la pulsion intérieure d’écrire qui détermine ce qui va pouvoir en émerger. Ça a débuté comme ça et puis voilà, on a la place Clichy, on a les terrasses, on a le café crème ou le verre de rhum, et puis on a ce défilé militaire qui va surgir.

12:41 — On est libéré de du couloir linéaire, du tunnel du récit. On ne s’est pas encore engouffré dans le tunnel du récit. »

14012026

(Et le petit garçon, assis dans l’escalier, qui se bouche les oreilles.)

Musique |

Toute la musique que j’aime…

« J’aime entendre le son craquer. J’aime bien qu’on perçoive une sorte d’insecte à l’agonie. Qu’on puisse se dire : “Je ne reconnais même pas quel est instrument qui donne cette impression d’insecte à l’agonie. Il va falloir que je réécoute, que je monte le son, que je le descende, que je l’écoute dans plusieurs situations différentes.” Ou quand soudain, on entend un mot qu’on n’avait jamais entendu au fond du morceau. Moi, c’est ça que j’aime dans la musique, quand il y a des couches de profondeur, de signification, où il y a un effet immédiat, un effet secondaire et un effet tertiaire. »

(Blandine, du groupe Catastrophe, dans un entretien pour le magazine Magic, revue pop moderne, décembre-février 2026)

Correspondances |

À faire le tour des salles des fêtes pour les vœux des municipalités, avec M. ou Mme le maire : qu’est-ce qu’on retient ?

La gorge nouée de ce vieux monsieur, pourtant rompu à l’exercice du discours en public, au moment d’annoncer qu’il ne se représentait pas.

La chaise d’écolier en guise de tribune, sous ce grand gaillard taillé comme une armoire.

Seul au milieu de la salle des fêtes, en costume noir, gilet bordeaux, un homme dans l’âge, poivre et sel, mais encore svelte. Avec son micro et sa tenue altière, on aurait dit un crooner prêt à chanter My Way.

La toute petite salle, les gens le long des murs, autour des tables au milieu, la petite mamie fait la bise à tout le monde, souhaite la bonne année à chacun. Même moi.

Le discours avec l’écharpe officielle, bleu, blanc rouge, devant la figurine d’un lutin farceur rose, bonnet à pompons rouge et vert.

La répétition de la même formule, deux fois, trois fois, quatre. Et puis une autre un paragraphe plus loin, et ça voulait dire la même chose. Et à la fin, elle me confie : J’crois que y a eu un bug à un moment.

Escapade vazquaize |

D’un visage, humain ou non humain, personne, maison, pierre, rue, objet, pièce, lieu, ville… décrire ce qu’il fait.

« Que tout autour agisse et bouge et touche. »

17012026

Visage vazquaize |

La terre me porte

Les lacets me dénouent

Les chaussures m’enlèvent

L’herbe me chatouille

La pluie me mouille

Mes idées m’ennuient

Mes vêtements me gênent

Les cailloux me piquent

Les oiseaux m’enchantent

Les éclairs me surprennent

Le tonnerre me guette

Un chien me suit

Quelque chose me…

Le ciel menace

Des cailloux me coupent

Le chemin blanc m’emmène

Mes idées noires me dépouillent

Mes vêtements me dénudent

La solitude me fait marcher

La pluie me noie

Ma peau me glace

Le chemin blanc m’élève

Le coteau me hisse

Le corps me lâche

Les arbres m’alignent

Leurs ombres m’ignorent

Le temps m’oublie

21012026

Atelier #construire 2 | cendrillons

Dans le texte, f : « on se saisit d’un tout petit minuscule détail, et on construit cette bulle, puis cette série de bulles… des incursions, plongées, explorations qui seront autant de “bulles” bien définies, et non pas simplement bassin ou accumulation de vocabulaires, et partant de nuances, horizons, échappées, trappes. »

les poussières d’étoiles forment-elles des nuages de cendre

la cendre voletait dans la cheminée, quelques flocons, emportés par les tourbillons de fumée, qui parfois stagnaient, hésitaient à monter, retombaient à côté du foyer

la cendre fumante, encore, le matin au réveil, couvant un peu de braise endormie, une poignée d’escarbilles

parfois, les traces d’un petit feu au bout de la vigne, au bord du chemin, près de la rivière, une auréole de cendre grise, chinée, de centre noir, charbonneux, des restes de braise froide

la main dans la cendre froide, la main grise, la main poudreuse, le nuage de poussière en frappant

un tas de cendre, et si c’était ce qui reste d’une ombre, une ombre effondrée, émiettée, bientôt dispersée

pas de fumée sans feu, pas de cendre non plus

la cendre, la braise, les flammes, le panache de fumée, la suie grasse, le feu pris dedans, le souffle grondeur, quand il a fallu monter sur le toit, jeter un pauvre sac en toile de jute humidifié, vaporisé, en attendant le tuyau d’arrosage du jardin, son filet d’eau sur la langue de feu frondeuse, des litres d’eau dans la cheminée, le foyer éteint, répandu en coulées de cendre noire, la suie en feu toujours rageuse

parfois, contre une flammèche volante, une particule de suie tombe

la cendre de la clope collée au bec

la cendre dans la cuisinière en fonte, à râcler ce qui reste des bûches, du charbon, à vider le tiroir plein dans le seau, à mettre la main dedans et sur le sol

sur les ombres portées sur le sol et les murs, incrustée en eux sous l’effet de la bombe atomique, d’un rayonnement intense, de l’hyperlumière, a-t-on retrouvé une fine pellicule des cendres soufflées par l’explosion

la mère Fissou, devant la cheminée, se réchauffe, on passe, vite, on pousse, elle vacille, veut se retenir à un chenet, il bascule, elle aussi, nuage de cendre,

une tête de piston renversée, pleine de mégots et de cendre

dans le pot de chambre vidé, nettoyé, désinfecté d’un fond d’eau de javel, une poignée de cendre

les grands feux de branchages, de journaux, de magazines, de vieux vêtements, de meubles et d’objets cassés, de sacs en plastique, de morceaux de polystyrène, de pneus usés, fendus, le panache de fumée noire, le gros tas de cendre le lendemain

la pelle du bourrier vidée dans le feu, le seau de cendre vidé je ne sais où

la carotte de cendre pendant qu’on bricole, la fumée dans l’œil grimaçant, les mains prises

qu’est-ce qui fait qu’une photo en noir et blanc a l’air d’un dessin tant l’image semble décomposée, tant les motifs semblent couvert de cendre, une certaine texture de la luminosité au moment du cliché, la matière de la pellicule, de la surface d’exposition, la substance qui continue de virer insensiblement sous l’effet de la lumière ambiante, de l’air, du temps

et parfois la cendre, emportée par la fumée, retombait loin du foyer, en flocons dispersés

pour allumer le feu, dans la cheminée, dans le poêle, dans la cuisinière, c’était toujours avec des feuilles de papier journal, les anciens numéros entassés dans la cheminée, près du feu

si on parle de cendrillon, par antonomase issue du personnage populaire, ou de cendrine, de quel type de personne brûlant, ou cramé, parle-t-on

Rêve |

L’autre jour, à la structure, on a lu L’Homme qui plantait des arbres, de Giono. Fatima ne connaissait pas le mot puits. De là provient le rêve que j’ai fait ? D’un puits, je regarde dedans, j’aperçois le fond, une lueur, je recule, et j’aperçois Lulu, elle s’approche du bord, passe par-dessus le muret, et je ne sais pas si elle tombe ou saute, on la voit au fond du puits, je crois qu’on tente de la remonter avec une corde.

Structure |

Du livre que j’ai autoédité, non destiné à la vente, Au Travail — va savoir pourquoi il me revient à l’esprit —, je me suis dit :

  • Que je pourrais supprimer le tout premier texte. Il décrit en partie l’image qui le précède. Il la complète, la prolonge, avec du dialogue, des interrogations, et de l’imagination. Et trois petites notes faussement explicatives. Je pourrais faire suivre l’image des notes, simplement.
  • Le livre est constitué de deux parties. On pourrait les séparer pour un livre en deux volumes. D’autant qu’il est épais.
  • On pourrait agrandir les images, trop petites. Il faudrait en supprimer, certainement. Ou les remplacer par une description. Une simple esquisse de la toile de fond d’où le texte est ensuite apparu (je crois).

(Je ne me souviens plus des deux ateliers ayant servi de supports d’écriture.)

24012026

(Je me demande ce qui m’a le plus vexé — et c’est un euphémisme : d’avoir supprimé d’un trait un dossier de photos du téléphone, ou d’avoir perdu 3352 photos récupérées au bout de la journée ?)

Structure |

Il y a aussi la question des marges. Elles semblent trop étroites. Il faudrait les élargir, il faudrait aérer le texte par les marges. Idéalement, le texte pourrait avoir l’air de s’inscrire dans une colonne. Comme une colonne de journal, tantôt centrée, avec beaucoup d’espace de part et d’autre, tantôt plus ou moins décalée à gauche ou à droite. Une colonne flottante, en somme, pour une écriture qui ne l’est pas moins.

Atelier #construire 2 |

Il aura fallu plusieurs couches de cendre pour former cette liste. Deux pour les souvenirs, une autre pour déplacer les fragments, ajuster les anecdotes, en ajouter, une dernière pour la même chose avec vérification du nombre d’occurrences des mains, et l’intégration de trois fragments concernant des ombres. — Mais quel rapport entre la main et l’ombre ?

A propos de Will

Formateur dans une structure associative (en matière de savoirs de base), amateur de bien des choses en vrac (trop, comme tous les grands rêveurs), écrivailleur à mes heures perdues (la plupart dans le labyrinthe Tiers Livre), twitteur du dimanche sur un compte Facebook en berne (Will Book ne respecte pas toujours « les Standards de la communauté »), blogueur éphémère sur un site fantôme (willweb.unblog.fr, comme pas fait exprès).

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