# Construire 03 # Derrière le rideau

23h, ce 30 janvier 2025. Màrcia (Milieu modeste, mère qui travaillait dans la région de Valence dans la production des oranges ; choc et déchirure : arrêter l’école après la séparation de ses parents ; rêves : devenir mère – mais elle craint qu’il ne soit déjà trop tard – et, écrire un livre), Màrcia donc, ferme le rideau en patchwork qui sépare la cabine de sa couchette. Tricotage de 510 carrés de 20 centimètres sur 20 centimètres, et assemblage du patchwork, durant les pauses réglementaires de 45 minutes – obligatoires après 4h30 de conduite (ou si on préfère de 15 minutes, et un peu plus tard des 30 suivantes) – au final : 1 mètre 70 de longueur sur 60 centimètres de largeur. Ça lui a bien pris 6 mois – enfiler l’aiguille dans un poids lourd à 3 essieux de 27 tonnes 300, surface intérieure habitable de … (Il faudra qu’elle calcule)

Le sommeil lui vient – d’1 coup comme ça, déjà vers 21 heures, mais le plus souvent pas avant 2 heures du mat (une histoire de quantité de calories non dépensées sans doute. Ses fesses sur le siège toute la journée – alternativement la conduite, et puis, la lecture… Qui dit que lire facilite le sommeil. Nenni). Derrière le rideau réparti le long de 15 anneaux en plastique sur une baguette peinte en vert clair – le soir, elle lit à la lumière de sa petite lampe (ampoule 6 watts Led E27 à faible luminosité – ça rend bien cet éclairage au travers de son rideau au camaïeu, vert, brun et prune. Enfin, elle s’en lasse un peu à force, de ces 3 couleurs, mais ça ne fait qu’1 mois ou 2 qu’elle se dit cela).

Sur sa couchette, de quoi étendre ses 2 jambes – 170 centimètres de long, c’est sa taille. Pour lire, se cale de profil ou de dos. Son bras gauche atterrit souvent sur l’appui-tête de son siège avant. Pas trop gênant cette promiscuité à moins d’être prise de fourmillements dans la main, ou d’une crise d’angoisse en pleine nuit, par exemple au passage d’une lampe de poche suspecte sur le parking. Ça arrive.

4h30 du matin, le 31. Coup d’œil avant de partir, sur la photo de famille (15 X 10) posée contre le pare-brise – offerte à Noël 2025 par sa nièce de 13 ans (2 jeunes filles en maillot de bains se jettent à l’eau dans la piscine d’1 jardin devant 1 petite maison de banlieue). Dans le prolongement, 3 cartes postales écornées, délavés (jamais écrites, ou bien, écrites mais jamais envoyées, faute de trouver l’adresse, faute de…), dégotées sur le vieux tourniquet d’un resto-routier : faut bien se nourrir avant de reprendre la route. En cette nouvelle année, au volant de son tracteur-remorque, long de 16 mètres 50, haut de 4 mètres 10 et large de 2 mètres 55, il lui faudra depuis Rungis, faire ses trajets longue distance vers, Salamanque (12 heures) ou Vilafiant (11H15), et à l’opposé, en direction d’Ehlerange (532 km quand même).

Màrcia allume la radio. 1 journaliste annonce une manifestation à Lyon : « Stop génocide », et sans trop se fouler sur la transition, rappelle que c’est un 31 janvier (de l’année 1948), que Mahatma Gandhi a été assassiné – qu’aujourd’hui partout dans le pays, on fera silence en sa mémoire et en celle de tous ceux qui ont sacrifié leur vie lors de la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Il finit sur la météo – très neigeuse dans le sud-ouest.

Màrcia se prépare à partir. Elle ferme son frigo miniature, pose sa lampe de chevet sur l’étagère supérieure du petit placard (30 centimètres de largeur et hauteur équivalente à vue de nez), range ses sachets de thé ‘Taille de guêpe’ sur l’étagère du bas. Dans la boîte à gants, elle glisse son livre.


La tentation de lecture. Ne vaut mieux pas (Elle a calculé).

Màrcia met le contact. Témoin de frein de parc immobilier allumé. Porte-documents posé sur le siège droit. Voyants cabine éteints. Feux de croisement allumés. Feux de détresse et feux de gabarit ok. Vérif terminée.
Go.

Dos de Marcia à bonne carrure, roule dans le matin déjà tout blanc. Derrière elle, 1 homme la 50taine, le sourcil froncé, épais, assis derrière le volant de son poids lourd. 1, geste de sa main gauche. Qu’est-ce qui lui souciait à cet instant précis ?

Go. S’encastrer. Se caramboler.
…..

Point de vue vertical sur 1 cadran rougeoyant. Des chiffres clignotent : 5h33 – 31 janvier 2025. Floppée d’automobiles, là, stoppées dans leur élan sur 1 large portion de l’autoroute A-63. Toutes retournées. 20, 30… Une 100taine peut-être. Tête à queue géant. Dans le lot, en première ligne, au moins 2 poids lourds.

L’homme vivait à Vaulx-en-Velin, faisait la route depuis plus de 20 ans – Milieu pauvre, mère qui travaillait dans une ferme pour exporter des oranges ; chocs et déchirures : la guerre, la mort violente de son père, arrêter l’école ; rêve : que ses 3 enfants puissent aller au bout de leurs études.

Se remorquer. Se tracter. Se livrer à la fuite, encore. Glisser – fantômes à bout de souffle – jusqu’à 11 heures et 6 minutes par jour. Se recroqueviller à l’intérieur de son cocon-camion.
…..

5h28… Flocons tempétueux sur l’autoroute, non loin de la frontière d’Hendaye. Ligne blanche vacillante – 2 gros pneus l’effleurent, l’instant d’1 souffle, la mordent, peut-être sans 1 bruit (en tout cas, elle ne l’a pas calculé).

Go.
5h34…Màrcia traverse les particules d’1 fumée noire tournée vers le ciel livide, se détourne de justesse d’1 faisceau lumineux. Déboussolée – sur des cristaux verglassés. Brulant le froid, crisse et broie.
Go.
5h35 …Dans son rétro, derrière le rideau de neige de plus en plus dru, les ombres d’au moins une 20taine de véhicules, pneus retournés roulent à vide. Quelques klaxons enroués et des aboiements de douleur étouffés. En pagaille, des alertes de sirènes.
Go.
…..

4h30, le 1er février. L’aube fracturée traverse les mailles du rideau patchwork suspendu à la barre en bois verte. Le bras gauche calé contre le dossier de son siège avant, 1 fourmillement la réveille. Dans sa main droite – 1 livre. On en distingue le titre – Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, et l’autrice, Anna Gavalda.

Met le contact : témoin de frein de parc immobilier allumé, porte-documents posé sur le siège avant droite, voyants cabine éteints, feux de croisement allumés, feux de détresse et feux de gabarit ok. Vérif terminée.
Go.
…..

6h ; 6H30 ; 7H. A la radio, on répète qu’hier sur l’autoroute A-65, 1 carambolage a eu lieu. 7 personnes au moins sont décédées (une des victimes est le fils de Mouloude Feraoune, écrivain algérien d’expression française, assassiné par l’OAS à Alger en 1962). La météo très agitée ne suffit pas à expliquer ce télescopage géant. Les nombreux blessés ont rapidement été évacués vers les hôpitaux alentours.

Les conducteurs et conductrices en mesure de témoigner seront tous·tes entendu·e·s d’ici la fin de la journée. Prière à ceux et celles qui auraient été présent·e·s hier matin sur cette autoroute – en particulier s’ils ou elles devançaient le carambolage au niveau de l’aire de Bidart ouest – km 188,288 – de se présenter au commissariat central de Bordeaux – 23 rue François de Sourdis, ou d’appeler d’urgence le : 05 57 85 77 77.
…..

Go. Go. Go.

Son abri à tenir profond.

Faute de quoi, fantômes de ses sans-noms, pourraient ressusciter

Ne vaut mieux pas (Elle a calculé).

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

2 commentaires à propos de “# Construire 03 # Derrière le rideau”

  1. Ah, on devine donc qu’il va y avoir rencontre entre véhicule lourd et véhicule léger. Mais prendre le temps d’éprouver par la lecture la vie colorée et lourde à la fois de Márcia, cette lectrice, ça donne déjà envie de savoir ce qui va se passer au-delà du choc (à tort ou à raison) prévu…

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