#construire #03 | L’homme qui donna l’avis favorable à la DUP

Ce matin la mer est basse, ça remonte, mais je dois quand même marcher longtemps jusqu’à l’endroit de la jetée où le bateau attend. Jetée de pierres roses entre les cailloux roses. Dans le lever de soleil ça doit être joli, mais je suis plus tard que le lever de soleil. C’est encore joli mais moins joli qu’au lever de soleil. Je ne suis jamais là au bon moment. Toujours trop tard. C’est peut-être pour ça que je m’occupe du patrimoine, du passé. Souvent je trouve que c’est injuste. Être inspecteur, aller chez les gens, aller vérifier chez les gens, alors qu’ils ne demandent rien, surtout pas ma venue, qu’ils demandent même que jamais je ne vienne. Jamais le bienvenu. Je ne suis jamais le bienvenu quand je vais inspecter. J’aimerais que les gens comprennent que je fais ça pour le salaire, bien sûr, mais aussi pour que le passé reste vivant, qu’on sache ce qu’il y avait avant, comment c’était avant, comment ça s’est construit tout le monde de maintenant, que ça ne vient pas de rien. Je ne fais pas ça pour moi, je fais ça pour les gens, pour tous les autres gens, pour qu’ils sachent. Le bateau est grand et nous ne sommes pas nombreux, je peux choisir ma place, poser mon sac sur le siège d’à côté, pas question de monter sur le pont, même pour la vue. Là-haut l’air est humide, le petit vent frisquet, je suis bien mieux en bas. Tranquille, je peux penser à autre chose en regardant par la fenêtre, l’eau, les cailloux roses. Je songe, je réfléchis. J’aimerais quand même avoir un uniforme, quelque chose d’officiel, je me dis que ça aiderait, un costume que je pourrais mettre et surtout enlever pour redevenir moi-même. J’envie les gendarmes, les gens de l’ONF, même les gardiens de musée, juste une veste suffirait, pas obligatoirement un uniforme complet, ce qui est contraignant aussi, il faut bien l’avouer. Et comment être sûr d’ailleurs que l’uniforme en question serait adapté aux conditions climatiques, à tous les temps, à notre mission de protection du patrimoine et au tempérament de chacun. Moi, je suis frileux par exemple. Alors oui, je pourrais toujours mettre un petit pull en plus en dessous de l’uniforme, ou un collant sous le pantalon, mais pour la pluie par exemple ou pour le vent, une vraie veste de ciré, quelque chose de costaud. Je suis souvent dehors, exposé au vent, à la pluie, aux intempéries, puisqu’il faut bien inspecter à la date fixée, quelle que soit la météo, se tenir à ce qui a été dit. Pour aujourd’hui, par exemple, Je sais qu’il me faudra des bottes, alors j’ai pris mes bottes en caoutchouc pour la vase, le sable plein de cailloux, les algues et l’eau de mer, parce que quand on dit plage, il n’y a que les vacanciers qui pensent plage de sable, moi je pense vase et cailloux et toujours trop de ces algues qui vous masquent le sol et qui vous font glisser. Des bottes dans un attirail d’uniforme ? Et des vêtements solides, pas trop sensibles aux taches. Quelle couleur l’uniforme ? L’inspection me mène souvent dans des endroits perdus, poussiéreux et défraichis, pleins de désuétude, avec des plantes aussi, des ronces, du lierre, des mauvaises herbes. Le patrimoine, ça n’a jamais rien eu de moderne. Pendant le temps de la petite traversée, bien installé à l’intérieur du bateau, je jette un œil sur le dossier. Aujourd’hui par exemple, mon inspection ce sont des ruines de plusieurs époques en même temps, mais toutes mangées de ronces, des ronces avec des piquants de maintenant, des vrais piquants pointus, pas des piquants usés venus du moyen âge. Inspecter ces ruines une dernière fois en tant que ruines, ensuite ça ira mieux, quand on va enfin pouvoir s’occuper de ces ruines-là un peu plus sérieusement, quand enfin, elles seront à tout le monde, enfin mises en valeur. Alors aujourd’hui, à défaut d’uniforme, je mets mes bottes à moi, mon pantalon de ciré et ma veste fourrée à moi, chaque morceau de sa couleur, un habit d’amateur. Aujourd’hui avec moi il y a deux gendarmes, ils m’attendent sur le quai quand le bateau accoste. On se dit bonjour, banalités et on y va, il faut marcher un peu. L’un d’eux propose de me porter mon sac avec les bottes et le ciré. Eux ont un uniforme, un bel uniforme bleu avec une bande plus claire, un écusson qui dit qu’on n’est pas là pour la blague, que ce qu’on fait est sérieux. Aujourd’hui, ce sont les gendarmes qui s’occupent du bateau pour se rendre sur l’île, au moins, je n’ai pas à godiller ni à m’occuper de la marée ni de la météo. Moi, je ne s’occupe que de ma pochette en carton bleue, avec les papiers dedans. J’y suis déjà allé sur cette toute petite île, c’est moi qui suis en charge du dossier depuis plusieurs années, depuis que Serge est parti à la retraite Une île coupée en deux, d’un côté, quelques cabanes, un atelier, ils appellent ça une école pour apprendre à construire des bateaux et des choses en bois. Du patrimoine maritime ils disent, mais là-dessus on n’a jamais été complètement d’accord : du patrimoine neuf, c’est pas du patrimoine. Enfin, pas vraiment. Des originaux en plus, vivre loin du monde… Moi ce qui m’intéresse c’est l’autre partie de l’île, saint Budoc, la villa gallo-romaine, les tombes. Alors dans leur grande maison, je pose le papier au milieu de la longue table en bois, le papier officiel de la Déclaration d’Utilité Publique qui va les exproprier. Je le pose au milieu des tasses même pas encore remplies d’un café qui sent bon. Les quatre personnes de l’île sont assises de l’autre côté de la table et moi je suis assis là, en habits ordinaires, sur le banc côté porte entre les deux gendarmes dans leur bel uniforme. Personne ne parle, juste un chat noir et blanc qui miaule en venant se frotter contre mes bottes en caoutchouc

A propos de Juliette Derimay

Juliette Derimay, lit avidement et écrit timidement, tout au bout d’un petit chemin dans la montagne en Savoie. Travaille dans un labo photo de tirages d’art. Construit doucement des liens entre les images des autres et ses propres textes. Entre autres. À retrouver sur son site les enlivreurs.

3 commentaires à propos de “#construire #03 | L’homme qui donna l’avis favorable à la DUP”

  1. on s’y attache à ce personnage en si peu de temps, quelque chose dans cette façon de parler de ses vêtement qui est attendrissant, quelque chose de la solitude aussi, seul dans sa mission, seul sans uniforme…

    • Merci ! Je voulais quelqu’un du type inspecteur des impôts qui fait ça parce qu’il trouve que c’est important le bien public, la solidarité au niveau de l’état, mais au jour le jour c’est difficile il a bien conscience qu’il n’est bienvenu nulle part… alors il cherche des trucs, style l’uniforme…
      Contente que ça marche, que le personnage soit crédible 😊

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