« Je sors un moment prendre un peu l’air ! »
Tu cries. La porte claque dans ton dos. Tu n’écoutes pas ce qu’elle te dit en partant. Tu entends comme un léger bourdonnement à tes oreilles entrecoupé par le bruit de tes pas sur les marches de l’escalier. Rapidement le bourdonnement cesse et il n’y a plus que tes pas. Rythme régulier. L’air te fait du bien, comme une claque sur tes joues. Il fait froid. Il ne pleuvra pas. Il n’y a même pas un nuage. Tu ne lèves pas les yeux pour regarder le ciel. Tes joues sont rouges. Rouges de la claque du froid. Rouges de colère. Tu as chaud. Tu es en colère. Tu contiens ta colère en toi. Elle te fait avancer. La colère contenue en toi se gonfle de vapeur, met tout tes muscles en tension. Et tu avances. Tu marches sans réfléchir. Tu ne lèves pas la tête. Tu regardes le bout de tes pieds. Sans vraiment les voir. Tu marches droit devant toi. Gonflé de vapeur. Tu est centré sur le bout de tes baskets. Tes pieds sont au centre de ta vision. Rythme régulier. La vapeur s’échappe avec ton souffle. Régulier. L’air froid sur tes joues et ton front te fait du bien. Tu connais la ville par coeur. Tu pourrais la réciter. Alors tu laisses tes pieds au centre. La tête basse. Tes pieds te guident. Ils sont ton rythme. Ton coeur bat fort. Régulier. Tu prends tout de suite à droite en sortant de l’immeuble, au numéro 23 tu sais qu’il y’a un pot en terre cuite ou poussent des marguerites. Il fait froid. Le pot est vide. Ta tête vide aussi. Tes muscles sous tension. Tu es en colère. Tout le reste n’est que bitume. Passé le numéro 33 tu tournes encore à droite. Rue du change. Morne. Plate pas d’intérêt. Bitume uniformément gris. Le sous sol est éclairé au 14. Pas de signe de présence. Au bout de la rue trop courte, ton pied gauche manque se poser dans une flaque de vomi. Tu l’enjambes. Un manque se crée. Comme un raté des battements du coeur. Manque du rythme. Ta colère augmentes. Tu l’as vu hier en rentrant cette immonde régurgitation verdâtre. A l’angle. Il n’a pas plu. Tu aurais pu y penser. Penser à enjamber l’angle. Ton coeur bat rouge. Tu te ressaisis. Tes pieds. Au centre. Régulier. La rue du change abouche sur le boulevard Foch. Tu poursuis en direction de la gare. Le bitume est constellé de chewing-gum plus ou moins frais. Tu te sens plus calme. Plus régulier. Tes pieds évitent les trop blancs. Trop frais. Tu piétine rageusement les plus gris. Ancienne colère. A présent, tu n’es plus seul. Une voiture tourne au feu devant toi. Odeur de pots d’échappement. Tu marques un léger arrêt. A peine. Tu traverse le boulevard de la paix. Trouée grise d’est en ouest. À quatre vingt dix degrés. Une bourrasque de vent te bouscule dans ce carrefour. Tu évites les pieds. Pieds multiples. Il te faut dévier à droite ou à gauche. Tu tangues. Tu slalommes accroché à la succession des rayures du passage piéton pour garder l’équilibre. Ton coeur reprend plus rapide. Tu t’arrêtes sur la bouche d’égout. Tu essaie de récuperer. Ton souffle . Une contenance. Un rythme. Tu lis : Pont à mousson. Tu t’es toujours demandé pourquoi. Pourquoi toutes ses fichues plaques de fonte noire. Pourquoi Pont à mousson. Elle te l’a expliqué. Plusieurs fois déjà. Tu t’en fiches. Tu ne l’écoutes pas. Tu n’écoutes jamais. Tu es en colère. Face à toi les Galeries Lafayette. Enseigne rouge. Ton reflet est vouté. Ton visage en moue buttée. Tes pommettes trop rouges. La colère. De la vapeur monte de la fonte. ça sent les égouts. Tu as la nausée. Ton reflet as oublié ton manteau. Tu es parti trop vite. Tu était en colère. Par sa faute. Si seulement elle arrêtait de te parler. De se mêler de tes affaires. Elle te le dit sans arrêt. Tiens toi droit ! Mets ton manteau ! Tu pourrais lui faire mal. Tu pourrais la frapper. Tu pourrais la tuer. Tu frissonnes. Il fait froid. Ta colère est rouge. Le bout de tes doigts est rouge aussi. Les muscles de ton poing tendus. Tu fourres avec rage tes mains dans tes poches. Tu veux t’épuiser. Une moto démarre en trombe dans un rugissement. Tu repars. Tu prends sur ta gauche. A quatre vingt dix degrés sur le cours. Ici au moins il y a des arbres. Tu respires profondément. Régulierement. Il n’y a pas d’odeur de vert. Pas de bourgeons. Pas de fleurs. Pas de pollens. Il fait froid. Tu comptes les troncs. Tu en connais le nombre exact. Rythme régulier. Capte celui de ton coeur. Tu détailles et déchiffres le parchemin de leur écorce. Leur racines serpentent sous le trottoir et font relief sous ta voute plantaire. Te déstabilisent. Au cinquième, tu décides sur un coup de tête de tourner à droite. Virage en épingle dans la grande rue. Ici c’est piéton. Les piétons sont foule. Tu baisses la tête. Tu ne veux pas les voir. Tu ne veux pas leur parler. Certains te saluent. Tu ne réponds pas. Tes joues rouges de la colère. Ton visage buté. Tu te concentres sur le bout de tes baskets. Et tes pas. Réguliers. Ils cherchent à attirer ton attention. Ils veulent te décentrer de tes pieds. Tu ne les laisses pas faire. Tu files. Droit devant. Tu marmonnes un mot en réponse. Tu as trop peur de les connaitre. Tu as trop peur qu’ils aillent se plaindre. Tu crains qu’ils lui disent qu’ils t’ont croisés et que tu ne leur as pas rendu leur salut. Tu te fiches bien d’être poli. Elle va te sermonner. Tu dois répondre poliment quand on te parle ! Toi tu ne réponds pas. Tu t’en fiches d’elle. Tu marmonnes un juron. Ta colère enfle, roule sous ta peau. Tend tes poings dans tes poches. Tu coupes par le passage de l’arche pour fuir le brouhaha du monde. Au-dessus de toi, la voûte en pierre de taille t’écrase de son poids. Tout à coup il fait sombre. Tu ne vois presque plus tes pieds. Tu sais pourtant que tu avances au rythme régulier des tensions dans tes muscles. Tu renait à la lumière sur la place du marché. Tu la traverses dans sa plus courte diagonale. Tu débouches en vieille ville. Rue des chaudronniers. Les pavés font place au bitume. Leur irrégularité te détend. Dans leurs interstices poussent quelques mauvaises herbes. Sans le vouloir, tu évites de marcher sur les jointures sombres. Réminiscence d’un jeu ancien. Tu n’y peux rien. Tu ne contrôle pas tes pieds. Sur tes lèvres presque un sourire. La colère diminue sa cadence infernale. Tu relâche d’un cran la tension. Tu laisse tes pieds se décentrer. Prendre la tangente. Odeurs de cuisine et de pains chauds. Tu enchaîne rue du four puis rue de la chapelle. Les rues étroites s’entremêlent tournent, les angles s’arrondissent. Certaines finissent en impasses. Le fond de l’air se réchauffe. Dans ton dos les cloches sonnent. Le bus de midi te surprends à la sortie de la rue du prieuré. Ligne 34 direction ZI sud est. Tu te dis pourquoi pas. Tu hésites. Le bus marque l’arrêt. Tu montes la première marche. Puis tu te ravises. Tu fais demi tour. Tu as besoin de prendre l’air. D’épuiser les dernières vapeurs de ta colère. Tu optes pour la citadelle. Tu montes deux par deux les mille six cents sept marches. Tu les as comptées. Tu t’essouffles vite. Tu dois t’arrêter plusieurs fois. Tes muscles sont remplis d’acide. L’acide de ta colère. Tu le sues par tous les pores de ta peau. En haut tu ne jettes pas un oeil au panorama. Tu sais qu’à perte de vue tu ne verra que la ville. Les buildings en guise de montagnes. Les autoroutes ont depuis longtemps emprunté le lit des fleuves. Tu pressens que tout ce gris va reverser de la vapeur à ta colère. Tu es en sueur. Il fait froid et il ne pleut pas. Tu te sens plus léger. Sans t’arrêter tu te laisse filer sur les trottoirs de la descente, rue de la motte. Les virages réguliers, resserrés autour de petits monticules de verdure ou pousse des buissons sauvages t’ont toujours plu. Dans ton dos le ciel est violet. Parfois tu suis les lacets. Parfois tu en prends la tangente par une volée de marches. Dans un talus quelques hellébores, plus loin une clématite, bravent le froid. Tu t’enivres de leurs parfums. Tout en bas tu tombes dans le faubourg. Plusieurs de tes amis habitent ici. Tu y viens souvent le week-end à vélo. Aujourd’hui tu ne veut parler à personne. Tu veux juste prendre l’air. Les maisons sont mornes. Les jardins hibernent sous des bâches en plastiques. Les framboisiers et groseilliers ont étés taillés et semblent tendent vers toi leur branchages implorants. Au dessus des porches s’aggripent les squelettes des glycines. Tu as l’impression que l’on t’épie. Dans les salons les télévisions sont allumées. Le faubourg est tout entier endormi. Tu évites soigneusement les rues que tu connais. Tu ne veux croiser personne. Ton itinéraire est labyrinthique. Rue des écureuils, rue des chouettes, rue des pinsons… Les nids vidés s’entêtent tristement aux arbustes fourchus. Tu te perd même par instant. Enfin tu débarques sur la rocade. Tu la franchis sur le pont réservé au piétons. Tes pieds sont légers. Tu te laisses fondre vers l’irrégularité. Un homme passe encore. Il tient un chien en laisse. Les gardes fou en Plexiglas sont tout taggés. Tu déchiffre dans ta tête des mots que tu as déjà lu cent fois. Tu en remarques un ou deux qui n’était pas encore là à ton dernier passage. Peinture fraiche. Tu es devant l’entrée du parc du grand lac. Tu t’accorde une pause. Une pause dans ta colère. Tu avances prudemment un pied puis l’autre. Tu parcours quelques allées. Les derniers promeneurs ont été chassés par le froid. Au loin, la silhouette d’un groupe d’adolescent venus jouer au ballon sur une pelouse s’éloigne puis disparait. Tu es seul. Tu t’allonges sur une pelouse. Tu prends le temps d’écouter les dernières notes plaintives des insectes. De légers bourdonnements. Tu aimes sous tes pieds la sensation de la terre. Tu t’allonges sur le dos, tu contemples les lumières du crépuscule. Tu t’endors peut être même un peu. Tu sursautes presque quand l’éclairage public allume la grande haie de tilleuls. Elle guide ton regard vers le lac plein de reflets d’étoiles. Tu pousses un soupir profond. L’air t’as fait du bien. Tu ne penses plus à elle. Ta colère s’est épuisée. Tu vas pouvoir rentrer.