Médée sort de chez elle. Le chœur la suit.
Le chœur
Où penses-tu aller ? quelle cité te recevra ? quel hôte ? qui acceptera de donner l’asile à une femme répudiée, à une femme criminelle ?
Maintenant tu es seule et personne ne veut plus te connaître. Tu erres dans Corinthe, dans le pays que tu ne devais pas habiter. Tu galopes sans but et les larmes coulent jusque dans ton cou. Tu marches sur des chemins escarpés et caillouteux, tu veux atteindre le sommet de la citadelle, dominer l’isthme de la péninsule du Péloponèse. C’est l’heure du crépuscule, ami de la criminelle, l’heure où tu parcours des voies devenues labyrinthiques, les sentiers pierreux de la cité sous le scintillement des étoiles et le grand sourire de la lune. C’est l’heure des êtres lycanthropes qui délivrent leur angoisse dans l’ombre complice, l’heure où tu revêts ta cuirasse cuivrée de caucasienne. Tu longes le temple d’Aphrodite que tu ne vois pas, tu traverses l’agora jusqu’à la vaste esplanade qui abrite les boutiques de la stoa. Tu t’assieds un instant sur le marbre de la fontaine Pirène. Tu repars plus vite encore. Tu montes dans un souffle les cinq cents mètres de dénivelé qui mènent au sommet de la forteresse, tu franchis les trois rangées de murailles, tu passes les portes. Tu ignores le temple d’Apollon et ses colonnes doriques. Tu es seule maintenant, loin de tous, cachée par l’obscurité profonde. Tu regardes vers le grand miroir de la mer Égée en direction du golfe Saronique. Tu entends au loin les appels des marins qui poussent les navires le long du diolkos pour rejoindre l’autre mer. Tu imagines celle du Pont plus haut. Tu penses à la guerre organisée contre ta propre maison, au foyer paternel trahi, aux filles de Pélias meurtries.
Où pourrais-tu aller ? On t’ordonne l’exil.
Mais tu es seule, tu ne connais plus personne. Tu marches encore. Tu t’arrêtes brusquement, tu fouilles la pierre pour attraper de tes mains les serpents qui dorment. Tu cueilles les plantes maléfiques, les herbes qui sortent de terre au printemps, le buisson ardent, le safran, le cédrat, le cyclamen et les feuilles de cyprès. Tu tresses des couronnes de myrte, de lavande et de thym, des lianes odorantes pour les cérémonies. Tu entames un chant de noces qui devient un chant de mort. Tu broies les herbes en suivant les formules rituelles et tu les sépares en petits tas. Tu extrais le poison des racines et des corolles vénéneuses. Tu imites le cri rauque du hibou éventré vif, tu lui arraches les entrailles et tu tords le cœur de l’oiseau de malheur. Déjà tu te sens plus forte, ton pouvoir de nuisance grandit, ton visage resplendit. Ta douleur que tu croyais impossible à calmer diminue, ta fureur l’emporte. Tu regardes la lune, tu souris, tu implores Hécate aux trois têtes. Cheveux défaits comme une bacchante, tu danses maintenant en allumant les torches des autels. Tu dis que tu n’as plus de refuge mais que tu n’as plus peur, tu attends que les fleuves sacrés remontent vers leur source, tu appelles les dieux infernaux, tu menaces les malheureux de connaître un jour aussi terrible que celui de Sisyphe enchaîné, que celui d’Orphée démembré dans la campagne thrace, que celui d’Hercule étendu sur le bûcher de l’Oeta. Tu appelles la mort pour la mariée, la mort pour son père qui t’expulse de la ville. Tu adresses tes prières aux Manes, au Chaos, au dieu de l’ombre, tu invoques les âmes enchaînées aux rives du tartare, tu convoques les supplices du feu, de l’eau, de la roue. Maintenant tu fausses la marche du temps, le soleil rencontre les étoiles, tu inverses le cours des saisons. Tu demandes à Hécate sur son char de répandre une obscure clarté, d’arroser de sang le gazon, de convoquer les sorcières thessaliennes. Tu tends les bras vers son disque lumineux :
il est temps,
viens,
ce sacrifice est pour toi,
empoisonne le voile de Créüse
pour que dans l’éclat fauve de l’or
la flamme ardente la dévore.