#construire #04 | voyage immobile

tu regardes dans un cadre au travers d’un cadre
bordé le plus souvent de noir
parfois un peu brouillé
inscrit légèrement de biais
dans un rectangle plus grand
lui-même inscrit dans un autre rectangle
tu oublies le rectangle tu oublies le cadre
tu vois les murets les treillages les haies se précipiter vers toi
tu vois les rues les hangars les immeubles les usines les entrepôts
les maisons serrées les unes contre les autres
leur rez-de-chaussée protégé par un auvent couvert de tuiles
des tuiles brunes ou grises ou vertes comme celles des toits
tu aperçois penché au-dessus d’une clôture
un arbuste taillé en nuages
il a déjà disparu
tu vois de grands panneaux publicitaires
sur le flanc d’immeubles de béton gris
tu peux lire les mots mais tu ne les comprends pas

maintenant tu roules dans une plaine ou est-ce une vallée
au loin des montagnes grises et bleues
plaine verte d’un vert si vif et si acide qu’il te pique les yeux
vert des herbes folles et des herbes sages cultivées en grands rectangles
entre les nappes d’eau gris bleu étalées mises à sécher
sur la vallée si verte

ton regard glisse sur des plates-formes
de béton lisse gris blanc
sur des quais bordés d’une large bande jaune
plantés de piliers blancs qui supportent un toit métallique
tu distingues des panneaux bleus et des pictogrammes blancs
mais tu ne peux pas les lire

tu entends un signal sonore
deux notes aiguës deux fois répétées
un silence un grésillement
le bruit assourdi qui te berce se fait plus fort
tu entends les claquements sourds et réguliers
qui reprennent hypnotiques
qui te bercent
parfois un claquement plus fort brise le rythme
ton fauteuil devrait bouger pourtant il ne vibre pas
mais qu’importe tu l’imagines
et tu te laisses embarquer

tu es dans la cabine du conducteur.
tu vois les rails avalés devant toi
des touffes d’herbes rousses et sèches
des meules dans des champs pelés
des vergers d’arbres tordus et dénudés
les feux clignotants rouges
des passages à niveaux
de la neige en plaques
sur les talus d’herbe brune
panneaux orange plantés près de la voie
tu passes sous des arches de dentelle

métallique dessinées à la règle
au loin les montagnes dentelées grises et bleues et violettes
masses sombres au-dessus de la voie étroite à flanc de montagne

tu vois les flocons minuscules  qui volètent dans l’air
la machine qui mouline souffle expire et repart
et toujours tu entends le claquement assourdi et lancinant
le gémissement des essuie-glace

la voie maintenant disparaît sous la neige
seuls les rails en émergent
deux traits noirs parallèles qui filent là-bas
vers le mur noir et gris des montagnes
dans un couloir de plus en plus étroit

tu entends la sirène du train qui amorce un virage
tu entends des bribes de paroles
les pleurs étouffés d’un bébé
une voix féminine enregistrée remercie poliment les voyageurs
tu ne comprends pas le reste mais que t’importe
tu entends le grincement des freins
le béton des quais te semble de plus en plus sombre
des plaques de neige s’accrochent à leur bord

tu aperçois les silhouettes emmitouflées des voyageurs sur le quai
ils ont des valises à roulettes des valises blanches noires roses
des sacs en plastique des sacs à dos des sacs à main des sacs de sport longs et noirs
des paniers des doudounes des bonnets des écharpes
tu vois la caméra de surveillance et le miroir convexe
accroché à un poteau orange au bout de la plate-forme
des panneaux carrés blanc ou jaune cernés de rouge
marqués des chiffres 1 ou 2 ou 3 ou 4
accrochés aux piliers aux grillages à la sortie de la gare

tu entends le signal sonore
le moteur ronronne aspire l’air
le train repart il se lance
il grimpe lentement
vers la montagne
il longe son flanc
tu es au-dessus des toits des maisons
au-dessus des arbres plantés devant les maisons
la route grise serpente sous la voie
tu entrevois des panneaux routiers bleus
des caractères blancs que tu n’as pas le temps de lire
en bas la rivière coule vert menthe glaciale
tu la laisses
tu pars vers le pays de neige
les montagnes sont noires grises et blanches
comme si elles sortaient d’un négatif

tu passes sous des ponts des passerelles
des galeries ajourées de métal vert
des stalactites de glace pendent à leurs voûtes
des tunnels à la gueule noire ouverte dans la montagne
l’éclairage de la voiture te permet de voir
devant toi dans la vitre les sièges
un passager qui s’est levé semble marcher devant toi dans le tunnel
il marche comme collé à la paroi du tunnel
le train ne le rattrape pas

au fil de ton voyage
des noms s’inscrivent dans le cadre que tu regardes
tu les notes
tu te les répètes à mi-voix
musique des noms de lieux
hypnotique
comme la musique du train
Sakai Kami-Sakai Kami-Kunwanagawa Kunwanagawa
Nishi-Otaki Shinano-Shiratori Hirataki Yokokura
les noms chantent dans ta tête

tu es dans un tunnel et tu ne distingues rien que le noir.
tu te souviens que Borges s’est retrouvé aveugle en sortant d’un tunnel
tu ne sais si tu sortiras du tunnel
après un virage tu aperçois un minuscule disque blanc
à peine plus grand qu’une pièce de monnaie.
non pas un disque un trou de la forme d’un trou de serrure
tu fonces vers cette trouée

tu sais que tu t’endors peut-être que tu rêves
tu appuies sur le bouton de la commande
ça s’éteint le voyage est suspendu
il n’en reste qu’un rectangle noir devant la grande baie vitrée.

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

Un commentaire à propos de “#construire #04 | voyage immobile”

Laisser un commentaire