Dans le sillage du lit flottant amarré au mur par un long cosy peuplé de livres, un meuble disparate leste toute la chambre et l’empêche de disparaitre. C’est un radeau de bois sombre, en hauteur : sur une table récupérée, est posé le haut d’un bahut avec portes, coffre de chêne dont la base correspond à la table. Les deux éléments ont fusionné en un tout qu’amplifie la présence des battants qui existent comme possibilité d’accéder à la profondeur, de l’amplifier ou de la cacher. C’est un buffet à corps double auquel fait face une chaise qui prend de l’assurance au moment où les portes du haut s’ouvrent, juste au-dessus de la ligne de flottaison ; il fait office de bureau. Autour, la chambre s’immobilise dans l’instant, comme attentive à ce qui a lieu. Le bras atteint facilement la surface de la table sur laquelle est posé un encrier qui sert juste à être regardé, comme un baromètre intime contenant une encre turquoise fabriquée par un grand-père pour qui le mot buffet renvoie d’abord au buffet de l’orgue. Au-dessus, sur les étagères bancales qui avaient peut-être servi à accueillir la vaisselle des jours heureux dans une autre pièce, apparaissent des empilements, amers de papier intériorisés. Manuels scolaires couchés dont on ne voit que le dos pâli, livres de poche debout, calés par un gros caillou en guise de serre-livres. Au dernier étage du buffet, sont engrangés les cahiers secrets — pleins de mots, de lettres bien gardées et de photos collées —, tous enveloppés dans des couches de papier journal ou dans des pages de Paris-Match, emballages complètement scotchés. Insubmersibles. Hors de portée, délivrés des intrus. Chrysalides lovées dans leur enveloppe provisoire, protégées par un espace hétéroclite, une sorte de lit-clos d’où elles s’échapperont forcément si elles ne meurent pas étouffées. Les portes peuvent se refermer mais la clé de la cachette est perdue. Elles restent ouvertes. Il est possible qu’un jour le radeau lourd prenne l’eau ou touche terre, que les cahiers-sphinx, une fois passés par la mue imaginale, abordent d’autres rives. En attendant, une musique s’échappe du buffet à leur place, avec la douceur des vagues avant la tempête. Laforêt chante toi qui dors et sa voix ne sort pas des tuyaux de l’orgue mais d’un transistor posé au bord du monde disparate, sur la table des matières.