
Je ne vois rien d’abord de l’autre côté. Mon œil est ouvert… Écarquillé… Collé au trou de la serrure, oui, techniquement, mais encore retourné en dedans, m’observant là, à genoux, dans un lieu de passage, la lourde clef dans la main, livré à une activité tout à fait inédite : regarder par le trou de la serrure, comme une petite bonne dans un mauvais roman, c’est cette image qui est venue, ce cliché sans danger, anodin, parfait pour faire paravent à une autre, celle du traître, de ce frère irrité de la confiance aveugle de l’époux de Mélusine, qui vient voir ce qu’elle fait dans sa chambre pendant ces mercredis où elle s’y enferme, le bain, la queue de poisson… Je n’ai pas pensé à Mélusine depuis mes années de figuration à l’Opéra, depuis ce Pelléas et Mélisande où nous passions deux heures à patauger dans la flotte pour une bouchée de pain… Dans l’eau les costumes nous donnaient la forme de poissons rouges gonflés à la mie. Une compagne de misère avait ri à cette blague. À la pause, elle a raconté la légende de Mélusine. Après, l’eau avait changé. Ils avaient mieux chauffé les bacs translucides où nous nous déplacions dans un mouvement immuable. L’histoire s’est déployée, comme des fleurs de thé… Le métal du trou de la serrure dépasse du bois. Sur la chair tendre de la paupière, j’en garderai sûrement la marque si je m’appuie trop. J’essaye de faire un objectif de ma main libre. La sensation est plus agréable, mais l’œil est trop loin ainsi pour espérer voir quoi que ce soit. Je pose à nouveau mon front contre la porte et, avec mille précautions, mon œil sur l’avancée du trou. La griffure froide du métal se combinait parfaitement avec l’effet de laser de la lumière. L’espace d’un moment, je me suis vu chez l’ophtalmologiste, observé dans le fond de l’œil. Nous pressentons toujours si bien la vérité dont nous ne voulons rien savoir… Il y a aussi une odeur douce, entêtante, anesthésiante, mais très agréable dans le même temps, que je ne peux pas m’empêcher de respirer. D’abord je pense qu’elle vient de la pièce fermée, alors je pose mon nez sur le trou de la serrure. Je me dis que si quelqu’un passe, je vais mourir de honte, et pourtant ça m’amuse. C’est une vieille honte, une honte de la petite école… Elle n’est plus vraiment à ma taille. En tous cas, à l’intérieur, ça ne sent pas bon du tout. White Spirit. Ou Térébenthine. J’aime bien ces odeurs d’ateliers d’habitude, mais j’en attendais une autre, plus sucrée, une odeur d’amande, de colle Cléopâtra. C’est la porte qui sent comme ça. Pas l’autre pièce. La porte, j’y colle mon nez. Mon œil s’habitue. La peur de la brûlure se calme. Je fais le point et je pense à mon œil comme à une focale, à ma paupière comme à un obturateur… L’ironie, hein ? Je dirais que c’est à ce moment-là que la première photo est prise. (…)