#construire #05 | Illusions d’Œben extensions

 

Je ne vois rien d’abord de l’autre côté. Mon œil est ouvert… Écarquillé… Collé au trou de la serrure, oui, techniquement, le cerne et l’arcade contre le métal, le front sur le bois, l’œil dans le courant d’air déjà, mais le regard encore tourné en dedans, m’observant là, à genoux, dans un lieu de passage, la lourde clef dans la main, livré à une activité tout à fait inédite : regarder par le trou de la serrure, comme une petite bonne dans un mauvais roman — d’abord c’est cette image qui vient, ce cliché sans danger, anodin, parfait pour faire paravent à une autre, celle du traître, de ce frère irrité de la confiance aveugle de l’époux de Mélusine, qui vient voir ce qu’elle fait dans sa chambre pendant ces mercredis où elle s’y enferme, le bain, la queue de poisson… Je n’ai pas pensé à Mélusine depuis mes années de figuration à l’Opéra, depuis ce Pelléas et Mélisande où nous passions deux heures à patauger dans la flotte pour une bouchée de pain… Dans l’eau les costumes nous donnaient la forme de poissons rouges gonflés à la mie. Une compagne de misère avait ri à cette blague. À la pause, elle a raconté la légende de Mélusine. Après ça, l’eau a changé. Ils ont mieux chauffé les bacs translucides que nous parcourons suivant les consignes données, dans un mouvement qui se veut immuable. L’histoire s’est déployée dedans, à la manière des fleurs dans une théière… —  L’œil tourné au-dedans, quel drôle d’affaire : il ne devrait voir que du noir, ou, à la rigueur, la carte de sang qui apparaît à l’intérieur de la paupière fermée quand le soleil donne. Pourtant, l’œil en-dedans m’observe du dehors, à genoux, un peu ridicule, incongru, déplacé, avant de m’embarquer dans les couloirs de la mémoire, avec leurs portes invisibles en enfilade, ouvrant d’abord sur d’autres avant de laisser apercevoir des souvenirs de rien, des bribes, des éclairs tout proches, la baignoire de Mélusine, et puis quelque chose d’un paravent chinois… C’était hier. Le métal du trou de la serrure dépasse du bois. Sur la chair tendre de la paupière, j’en garderai sûrement la marque si je m’appuie trop. J’essaie de faire un objectif de ma main libre. La sensation est plus agréable, mais l’œil est trop loin ainsi pour espérer voir quoi que ce soit. Je pose à nouveau mon front contre la porte et, avec mille précautions, mon œil sur l’avancée du trou. La griffure froide du métal se combine parfaitement avec l’effet de laser de la lumière de l’autre pièce. L’espace d’un moment, je me suis vu chez l’ophtalmologiste, observé dans le fond de l’œil. Nous pressentons toujours si bien la vérité dont nous ne voulons rien savoir… Il y a aussi une odeur douce, entêtante, anesthésiante, mais très agréable dans le même temps, que je ne peux pas m’empêcher de respirer. D’abord je pense qu’elle vient de la pièce fermée, alors je pose mon nez sur le trou de la serrure. Si quelqu’un passe, je vais mourir de honte, et pourtant ça m’amuse. C’est une vieille honte, une honte de la petite école… Elle n’est plus vraiment à ma taille. En tous cas, à l’intérieur, pas d’odeur douce, au sens où on l’entend. White Spirit. Ou Térébenthine.Smells like teen spirit. D’habitude, j’aime bien ces odeurs d’ateliers, mais j’en attendais une autre, plus sucrée, une odeur d’amande, de colle Cléopâtra. C’est la porte qui sent comme ça. Pas l’autre pièce. La porte, j’y colle mon nez. Mon œil s’accoutume. La peur de la brûlure du soleil, peur ridicule, mais incontrôlable, s’apaise. Je fais le point et je pense à mon œil comme à une focale, à ma paupière comme à un obturateur… L’ironie, hein ? Je dirais que c’est à ce moment-là que la première photo est prise. Petit à petit, la lumière du soleil s’organise en trois grands rectangles de fenêtre. Elles sont assez hautes, depuis mon petit trou, leur bord supérieur échappe. La lumière qui déferle sur la porte arrose le sol qui porte la marque d’ombre des meneaux et le plancher disparaît presque dans ces petits bassins, où l’éblouissement fait passer des formes de poissonneuses. La haute position des fenêtres laisse dans l’obscurité toute une partie du mur qui les porte contre lequel s’appuie une quantité d’autres rectangles clairs, châssis toilés de différentes tailles. La plupart, retournés, ne laissent voir que l’ossature de bois, d’autres semblent peints ou dessinés.

A propos de Emmanuelle Cordoliani

Joue, écrit, enseigne, met en scène et raconte des histoires. Elle a été décorée par Beaumarchais ( c'est un raccourci mais pas une usurpation ) et elle travaille avec la même équipe artistique depuis des lustres ( le Café Europa ) ce qui fait sa fierté et sa joie. Voir et explorer son site emmanuellecordoliani.com

Un commentaire à propos de “#construire #05 | Illusions d’Œben extensions”

  1. Faible luminosité d’où jaillit
    l’ombre de meneaux,
    convenance outrepassée,
    accroupie l’œil contre la serrurerie Oeben.

    Mystérieuse Mélusine