L’œil peut pas, l’œil empêché, pas le droit de le croiser, ce regard; pas prêt, faudrait tout affiner, nettoyer toute ambiguïté. L’autre œil, œil de l’autre pourrait capter, ce je-ne-sais-quoi, trouble, froisse-cornée. Chercher un angle, un angle où l’on peut discuter sans se dévoiler / l’œil se perd dans les détails, mais n’arrive pas à s’attarder, regard trop détourné cela serait étrange, pourrait paraître suspect. L’œil doit revenir, affronter, ne pas se défiler / c’était plus facile en marchant, on adopte une démarche un peu empruntée, de celle des redoute-failles, l’œil scrute vigilant: œil occupé, sentinelle de l’équilibre, maintient la distance au sol et avec l’autre, aux côtés duquel on est pourtant ravi de cheminer, dont on n’a aucune envie de s’écarter, l’œil lutte à sa façon contre une attirance avec un degré d’irrésistibilité non négligeable, œil hypocrite garde-fou. Assis sur ce banc en belvédère, cela semblerait facile de river le regard de l’autre sur les scintillements depuis surface, les sillages des bateaux qui dessinent des signes qui s’estompent en formes de plus en plus amples, creuse-champ, allonge-vision. Les yeux se perdent dans le vide, trompe l’oeil, sans trop de flottement, mais loin d’être un soulagement, n’est-on pas en train de laisser les pleins pouvoirs aux corps sans vue, à quatre sens, qui baissent vigilances et s’abandonnent? Et l’épreuve d’orienter communément les yeux sur un écrit, chacun ajustant sa focale, l’un ôte ses lunettes quand l’autre chausse les siennes, ne pas tanguer dans ce flux et reflux / Éviter aussi les silences, tous échanges sous contrôles, sauf l’œil, refuge des non-dits, ne pas battre des cils, ni cligner des yeux, ne pas donner matière à interpréter et surtout, ne pas entrer dans le champ de l’autre vision, dans le creux d’une conversation, car les yeux risquent toujours de s’immiscer et de trop en dire/dévoiler, de tout faire basculer, ce précaire équilibre que l’on maintient lorsque l’on échange joyeusement et, croit-on, sans arrière-pensée, sur tous sujets, dévoilant des pans de personnalité tout en enfouissant toute part d’anim-intimité. Chaque fois que l’on repense à ces rencontres, après coup, on est toujours fasciné par le naturel la légèreté inconsciente, alors qu’en analysant un peu, on pourrait en glaner des brindilles qui n’auraient fait qu’une étincelle d’un tout humble scillement.