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comment échouer sans arriver par la mer ?

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soleil couchant sur la cathédrale de La Major
un ferry fume grassement à quai
Damien assis à cheval sur le muret de la terrasse
reflets dans ses lunettes de navigateur mais il bouge trop je ne peux pas les décrire
Axel entretient une conversation étoffée avec une personne dont j’ai oublié le nom et qui porte un débardeur ample qui laisse passer un filet de mistral
l’Estaque au loin derrière
un nuage de fumée s’échappe de nous il faut dire ils sont tous les quatre à cloper
Carla répond à un message en souriant
Carlos rembobine son argentique et tente de se faire oublier
je suis assise près de la porte défoncée qui donne accès à cette minuscule terrasse sur les toits du Panier
une chaise en métal oxydé imprime son motif sur l’arrière de mes cuisses
dans mon dos la Bonne Mère qui nous voit toujours de loin
le soleil envoie ses derniers rayons dans ma rétine
je n’écoute pas les conversations
regardez
faible écoute
Carlos peut-être
regardez vous ratez tout
le soleil en est à son troisième salut quand la joyeuse bande se retourne
le ferry fume toujours plus grassement à quai
Damien retourne son cheval vers l’horizon
concentré sur la scène trop belle il en oublie de gigoter
Axel retournera la tête à la dernière seconde
le débardeur ample pivote vers le coucher de soleil, assumant son autonomie par rapport à sa propriétaire qui roule sa cigarette gravement, hochant parfois la tête pour valider la pertinence de ce qu’Axel dit
Carla sourit maintenant vers l’horizon le soleil éclate ses cheveux blonds
Carlos mitraille en variant les angles
je suis dans le champ je le sens je suis dans le champ je prends une pause naturelle qui me rend bizarre je crois que ça se verra au développement je me lève direction l’horizon la mer est calme dernier rayon celui qui semble plus fort que les autres
on vit ça parfois dans les relations
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elle voyageait dans les autres
d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours su sortir d’elle-même
laisser son corps seul un moment, entrer chez un autre, y passer un temps
enfin retrouver son corps et revenir à soi
d’abord ce fut sa mère et elle s’était vue enfant, nourrisson ; elle s’observait agrippée au sein ; pouvait sentir la douleur que cela procurait à la mère, localement, et le bien-être qui l’immergeait, ce fameux shoot d’hormones qui invite à rester
bien sûr si petite elle n’avait pas les mots ; ses yeux n’étaient pas suffisamment développés pour voir comme une adulte, et si ce qui se jouait autour lui échappait, elle n’en ressentait pas moins ; les émotions les intentions étaient palpables à son cœur de nouveau-né
en grandissant elle perfectionnait ses voyages ; elle choisissait les moments, revenait à sa guise, savait refuser un départ qui s’imposait quand elle avait mieux à faire ; enfin surtout elle avait appris à choisir les destinations
un jour elle comprend que ses amies ne font pas de tels voyages, ne sont jamais sorties d’elles-mêmes, leur regard toujours au même point de départ ; ce sera pour elle la source d’une immense solitude
ce livre aura pour titre provisoire – car arrivera un moment où il me semblera vide – je voudrais cesser d’échouer sur les plages des autres et il sera écrit à la première personne, comme ne l’est pas ce résumé
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j’entrais chez ma mère comme on entre dans sa propre chambre non éclairée
les meubles sont la continuité de l’espace mental
il n’y a qu’à tendre la main pour que se dessine le coin bien connu d’un bureau ou l’arrête d’une bibliothèque on avance sans surprise les choses sont bien là où on les a déposées
cela demande un peu d’attention tout de même
je bascule dans un mode particulier
je n’envahis pas
je suis une sonde
je détecte
je me promène
elle s’agite je sens l’agitation
elle me parlait d’une chose mais
je vois maintenant dans son espace une autre qui s’éclaire
je sens mes mouvements de ma mère je pourrais témoigner
en décrire les meubles comme dans ma propre chambre non éclairée
j’entrais chez cet inconnu et ce fut très marquant
je n’avais rien choisi nous avions échangé deux mots ces yeux d’un bleu turquoise soutenaient une infinie tristesse d’un coup je fus comme aspirée
j’entrais chez cet inconnu mais
je ne voyais pas
à travers ses yeux non
je ne sentais pas
à travers ses sens
j’étais échouée sur une plage
d’une île du Pacifique peut-être
des choses flottaient des débris que les vagues poussaient tiraient
des trous dans le sable comme s’il y avait eu la guerre
enlisée le regard coincée vers cette seule image qui s’imposait
la plage les trous les débris l’océan
je voulais tourner la tête observer l’île derrière moi mais c’était impossible
le voyage se cantonnait à cette vue apocalyptique pourtant de sable blanc et d’océan et de palmiers
j’entrais chez cette amie
mon corps m’avait quittée
mouvement inverse puisque d’ordinaire cette décision
quitter le corps
il me semblait que c’est à moi qu’elle incombait
qu’importe
j’avais été propulsée chez cette amie
nous étions allongées le regard au plafond
une soirée à la questionner sur sa vie et voici qu’elle avait parlé d’une chose
et cette chose m’était parvenue avec un niveau de détail tellement grand, une précision pure ou absolue ou plutôt la précision absolue il me semblait l’avoir vécue et simultanément je me retrouvais avec cette sensation dans les mains
sensation d’un objet froid et lourd une pierre dont on aurait taillé des facettes
la pierre se tenait devant moi seule mais à la fois pourtant je devais la porter
je devais la soutenir il y avait quelque chose à faire
et ce que mon amie avait décrit me semblait être moi être ma pierre mais qui chantait d’une infinie douleur
un détail encore avait retenu mon attention, dans le ventre un crépitement quand j’avais posé une main sur la surface taillée supérieure de la pierre
il ne fallait pas rester longtemps car le crépitement virait à l’effroi et je ne voulais pas que mon amie perçoive cet état chez moi
rentrer
vite
retrouver le corps qui m’avait quittée
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il faudrait que j’atteigne un état gazeux
une matière mutante où tout perpétuellement évoluerait
état où il n’y aurait pas d’endroit ni d’envers
de devant de derrière
dans cet état je verrai tout de ma matière
depuis tous les points du monde j’observerai
et ce qui d’ordinaire se voit en premier du reste sera vu en simultané
alors oui je dirai
les mécanismes les secrets les rouages
les vues en plan élévation vues de côté
les coupes les détails et l’échelle
je dirai la taille des choses les cotes
oui je dirai la séquence
dans quel ordre les choses sont arrivées
quel est l’avant quel est l’après
je dirai les causes je dirai les conséquences
j’entrerai en moi-même comme on entre en sa propre chambre non éclairée
en palpant assuré ce décor habité
je dirai les formes je dirai le mobilier
je dirai comment tout est arrivé
si je pouvais seulement
seulement un peu plus m’habiter
Magnifique ! Ça emmène loin, merci