
1 | DU MONDE
Comment vivre dans ce monde sans lire de poésie
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Je me sentais chez moi dans le studio de Thomas loué lors du premier séjour à Sète. Peut-être pour son capharnaüm, un peu semblable à celui de mon appartement. Un capharnaüm rangé, chaque chose à sa place. Petit et bien aménagé au deuxième étage sous les toits. Dans la partie du toit le plus en pente, le coin chambre, un matelas au sol, les murs tapissés d’étagères et de livres. Beaucoup de cinéma, des BD, un peu de littérature. Des fils à linge, une fenêtre donnant sur la ville haute, au loin le Mont Saint-Clair. Contiguës le salon, une table basse, constituée d’une planche circulaire posée sur un tonneau, deux fauteuils, là où je me tenais pour petit déjeuner, lire écrire. De la cuisine aménagée, je me souviens des meubles rouges, tout à disposition épices, huile, vinaigre, sauf le vin, une petite affiche indiquait, tout en libre service sauf le vin, rangé dans des casiers posés sur le côté de l’évier, machine à laver le linge, puis sur le mur perpendiculaire une autre fenêtre parallèle à celle de la chambre. Efficace pour les courants d’air nord sud. Au loin, le port, la Méditerranée. Un parfait spot d’observation, voir les couleurs de la mer variant au fil de la journée. Passant du gris le matin, au bleu outremer en milieu de journée et bleu avec des notes orangées, rouges-violettes le soir. Au mur des affiches militantes, j’ai oublié le contenu. Je me souviens seulement d’une affiche ancienne indiquant, en hiver, venez skier sur le Mont-Saint-Clair. C’est dans ce petit appartement, assise face au port que j’ai ressenti pour la première fois ma connexion avec la Méditerranée. Dans les chairs, avant de l’intellectualiser.
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Que ce soit lors d’un voyage lointain, un voyage dans ma ville, au coin de ma rue ou un peu plus loin au sud, j’écris très peu dans le temps du voyage. Je prends des photos, quelques notes qui me serviront plus tard pour l’écriture ou le carnet de voyage. J’aime au retour refaire le voyage en cherchant de la documentation sur internet. Je me souviens pendant la période de confinement écrire sur un séjour passé à Saint-Germain en Laye en naviguant frénétiquement sur Google Street View. Me promenant en forêt, sur le site de la fête des loges et même tentant de pénétrer dans la cour de l’école alsacienne. Naviguer, écrire, revivre le voyage.
4 | DE SOI-MÊME, ET D’ÉCRIRE
Poursuivre la relecture du texte commencé il y a plusieurs années, un projet d’écriture sur le lien d’une femme à la Méditerranée. https://www.tierslivre.net/ateliers/chroniques-01-memoire/
Extraire, élaguer. Dans trois jours je pars à Sète. Pendant le trajet en train j’aurais le temps de regarder le paysage. De tenter de repérer le point de passage d’un paysage atlantique à un paysage méditerranéen. Vers le passage de la ligne de partage des eaux.
Un soir quelques jours avant ton départ, tu ouvres le géoportail de l’IGN. Insère un fonds de carte au 25 000e. Point de départ Bordeaux. Tu zoomes jusqu’à repérer sur la carte le tracé de la ligne de chemin de fer. Et hop, c’est parti, tu penses aller jusqu’à Sète, bien calée dans ton fauteuil ! Les courbes de niveaux du relief s’affichent et accentuent le réalisme de ton voyage en carte. Sortie de Bordeaux, direction sud-est entre vignobles, forêt des Landes, Garonne et autoroute A61. Langon, traversée de la Garonne. Plein est. La grande masse verte de la forêt landaise est très présente sur la carte. Castet-en-Dorthe et l’embouchure du canal latéral à la Garonne. Très vite, tu entres dans le département du Lot-et-Garonne. Direction sud-est. Marmande, tu penses aux tomates dont regorgent en saison les marchés de Bordeaux. Plein Sud. Franchissement du Lot, mais toujours dans le Lot-et-Garonne. Nicole, et ses petits abricots à la chair blanche-jaune, originaires de cette commune. Aiguillon et sa majestueuse confluence entre le Lot et la Garonne qui a donné son nom au département. A Port-Sainte-Marie, passage sous le canal. Juste avant l’arrivée à Agen, tu aperçois le majestueux Pont-canal. D’Agen à Toulouse, le blanc domine, la forêt devient plus rare. Golfech et sur une île entre Garonne et canal, sa centrale nucléaire. Tu es déjà dans le Tarn-et-Garonne. Re-franchissement du canal. Moissac et l’abbatiale, que tu projettes d’aller visiter depuis des années. C’est le moment. Tu insères la photo aérienne. Tu fais le tour de l’abbaye. Mais tu te disperses. Tu n’es pas près de rejoindre la Méditerranée, c’est pourtant ton objectif. C’est reparti. Immense courbe du tracé pour contourner Moissac par l’est. Pont canal et franchissement du Tarn.
Castelsarrasin. Le cassoulet de Castelsarrasin ? Pas sûr. De toute façon le cassoulet c’est pas ton truc. Puis plein est vers Montauban. Souvenir d’un dimanche d’automne passé dans cette petite ville déserte pour visiter le Musée Ingres. Te prends l’envie soudaine de quitter ton fauteuil, pour aller chercher le catalogue de l’expo visitée Ingres et les Modernes. Mais non, tu te disperses encore et toujours. Le chemin est encore long. Ligne de chemin de fer strictement parallèle au canal sur plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à l’entrée de Toulouse. Le canal latéral à la Garonne devient Canal du Midi, ça commence à sentir la Méditerranée, tu es en Haute-Garonne. Le tracé pique vers le sud-est en quittant Toulouse. Castelnaudary. Après Bram, franchissement du canal du Midi peu avant Carcassonne. Tu quittes Carcassonne, la ligne plein Est, franchit le cours de l’Aude et le canal. Ton regard se faufile alors dans le sillon audois, une large gouttière orientée est-ouest entre Pyrénées et Massif Central. Tu relis tes notes : « trait d’union entre le Bassin Aquitain et le Bassin méditerranéen, il offre une remarquable diversité de paysages : méditerranéens et océaniques, montagnards et littoraux… Cette « gouttière » naturelle était traversée dès l’époque romaine par la voie d’Aquitaine qui permettait de joindre l’Atlantique à la Méditerranée… ».
Après Lesignan-Corbières, le tracé devient plus sinueux pour franchir le massif des Corbières. Le canal s’est éloigné. Narbonne. Orientation nord-ouest et traversée de la vaste plaine littorale du Languedoc. Béziers. Direction plein est. Agde. Franchissement du cours de l’Hérault. Et soudain te reviennent en mémoire les images du cordon littoral, un endroit fabuleux. Une bande de terre coincée entre Méditerranée et étang de Thau. Sur laquelle, on se demande bien qui a eu l’idée d’y implanter une voie ferrée et une route ! Quel est son avenir avec le changement climatique ? Un jour, ces infrastructures seront-elles déplacées ? Sur la carte tu aperçois le Mont Saint-Clair. Tu y es. En gare de Sète.
Tu es épuisée. Le voyage n’a pas été de tout repos, souvent il a fallu revenir en arrière, revoir si tu avais bien passé le canal. Croiser les informations avec d’autres sites internet. Faire des arrêts à certains endroits pour aller fouiller dans ta mémoire.
5 | À VOUS LA CANTONADE !
A un moment donné, le texte sur la Méditerranée se connectera avec l’histoire de Léonie. Celle d’une jeune fille de quinze ans envoyée en exil par ses parents en 1915 à Cannes pour fuir sa Marne natale et les destructions massives des villages par les allemands. Ecrire avec la documentation glanée sur internet, écrire avec le peu de biographie familiale à disposition ; trois photos, une lettre, les quelques histoires racontées. Si j’en reste-là, je n’écrirai que la moitié de ce que je voulais écrire. Oser écrire l’autre moitié. Oser imaginer les sentiments de Léonie loin de sa famille pendant trois années. Abandonner un récit purement documentaire, oser la fiction. Se convaincre que la fiction offre plus de liberté. A partir de cette « petite » histoire, dire celle des réfugiés de guerre de 1914-18 dans les Alpes-Maritimes. D’ailleurs amorcé, tu le re-découvres dans le cycle d’atelier Antholgie. Aller encore plus loin.