#chronique O2 # Fondu enchaîné

Edvard Munch – Sleepless Night. Self-Portrait in Inner Turmoil (1920)

1 | LE COMMENT DU MONDE

 Comment tenir au monde sans petits riens ?

2 | POUR LA ENIEME FOIS L’HOMME QUI… INTERIEUR NUIT

Quelques rares éclairages de phares de voitures, traversent les persiennes. Leurs contours brisés se faufilent par les lattes des volets, frôlent un instant les murs de la tapisserie proprette, et disparaissent en bout de course sur son corps fatigué. De derrière ses yeux clos, logés sombres au fond de ses orbites, les cils de l’homme qui attrapent les brefs rayonnements traversant sa chambre. Comme chaque soir il appréhende le crépuscule, le tic-tac du battement de son cœur fragile, l’effroi abyssal de n’être qu’un mort en sursis. En ce mois de juillet caniculaire, ses lèvres sèches semblent égrener un chapelet, pourraient perdre définitivement haleine. Depuis longtemps il imagine son corps inerte, indifférent aux piétons de la rue se rendant au marché comme chaque mercredi et dimanche matin. Il sait qu’il partira sans avoir fait le tour et n’avoir jamais cessé de mourir. Sur son lit, en position horizontale, l’homme qui… pour la énième fois, avance dans la pénombre jusqu’à l’orée du sommeil, encouragé par le seul filet d’air de la porte restée ouverte. Au petit matin quand il entendra les à-coups laborieux d’un camion poubelle à l’arrêt, il saura qu’une nouvelle journée commence, qu’il lui faudra se hisser à la surface de la vie. Alors, il enfouira sa tête sous son drap, se retournera sur le ventre, et, pendant quelques précieuses minutes encore, restera sourd aux tiraillements de son lever imminent. S’écouleront quelques autres battements de cœur, puis, il se tournera côté gauche, se tendra aveugle vers ses lunettes posées sur sa table de nuit, apercevra sa chemise blanche déposée soigneusement la veille sur la chaise contre l’armoire en bois fabriqué par son grand-père. Rassuré, il recroquevillera alors son corps malingre en boule côté fenêtre, se verra déjà debout en pyjama ouvrir les volets, puis jeter un œil confus depuis son cinquième étage vers l’homme assis comme chaque matin sous l’avancée de toit du café d’en face –– corps meurtri, plongé dans un triste butin grapillé juste avant l’arrivée des éboueurs. Alors, en cette aube de soleil encore occulte, il avalera une gorgée tiède de café, et se demandera une énième fois, si sa propre silhouette pourrait être visible d’en bas, et, il se répétera –– Je mourrai bientôt. J’attends encore un peu. NOIR

3 | SUR LE CAMINAR – EXTERIEUR JOUR

Il se souvient. Ils avaient 13 ans. Depuis ce jour –– que ça s’arrête les démons NOIR Des bandes joyeuses arrivent par vagues sur la friche de l’ancien chemin de fer et du pont de levage –– un portique tour Eiffel qu’il a toujours appelé l’Arche. On est au pied du pic d’Ossau, du bourg de Sainte-Colome et d’une triade de croix sur la colline St Michel. Il n’y a pas si longtemps encore, ici, on soulevait des blocs de pierre grise d’Arudy et des tronçons de bois, puis, on les acheminait pour transformation dans les ateliers du coin. Sur cet espace aujourd’hui presque oublié, en plein soleil, la fanfare du village se met en branle de concert avec une foule prête à la liesse –– une petite musicienne ébouriffée, plantée au fond de son soubassophone baryton, fait corps avec un chamanique percussionniste, aux doigts serpentant tout schuss sur son djembé. Un contrebassiste jambes écartées et muscles tendus, lance son archer au diapason des soubresauts du chef de fanfare. Ce dernier décolle de plaisir les yeux dans les yeux avec, l’accordéoniste – imposante femme zébrée de pied en cap –– et la violoniste –– frêle virtuose en tee-shirt froissé. Les cous des saxophoniste et trompettiste –– un barbu en short autrichien et un ancien porte drapeau syndicaliste –– frissonnent à chaque souffle klezmer du chanteur au sourire ravageur. On est assis aux tables de piquenique ou déjà debout à chalouper. Il fait chaud. On court à la buvette. NOIR L’œil abandonné à cet air de fête, soi balance entre un passé industriel à la fixité rouillée, et une nature en jachère. On piétine la terre sèche de l’arche sur rail –– la friche n’est pas loin du cimetière –– on défie cette ère conquérante d’années prospères, ignorantes des recompositions et transformations avenirs. Habituellement, le cycliste de la voie verte située en bordure du portique, ne s’arrête pas à cette structure architecturale aussi mastoc que transparente. NOIR. Incidemment, je … lève la tête le temps d’une perspective aveuglante en mouvement. Alors, un détail, un éclatement du presque rien m’apparaît. Un point éclaté à hauteur de plateforme, clignote, se dilate, s’évanouit, se perd dans la diablerie de la fanfare. J’entends des larmes brulantes fondues dans de petits rires obscurs flottant au-dessus du brouhaha de la foule. De derrière mes verres à double foyer, au risque de heurter qui me barrerait la route, je m’immerge au milieu des danseurs et entre les tables, m’élance vers elle. Ma trajectoire traverse des bribes dilatées de murmures. Il fait chaud. Les mâchoires tremblantes, j’hurle sans voix, me souvient de la phrase de René Char –– La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. Superpositions – ma peur, le soubassophone, la mort – ma peur, le saxophone, les violons, la vie – ma peur roule tambour sur notre solitude à tous. Rose et moi –– brûlants, métalliques, rouillés, invisibles –– basculons au bord de l’immensité du ciel devenu orageux, dans le tableau d’un paysage de nulle part. NOIR

4 | NEUF COUPES – EXTERIEUR JOUR

En arrière-plan, trou béant dans la tôle taguée d’un hangar géant –– traces du passage du train fantôme des Frères Lumière arrivant en gare, ou, tempête qui a fait déluge ? NOIR En ligne droite descendante, tache brune encore floue sur la plateforme de l’Arche NOIR A vol d’oiseau, surplombant la foule en allégresse –– frêle coupe au bol qui prend forme nettement –– ombre d’un golem filiforme en robe rouge et petites sandales en bord prêtes pour l’envol NOIR Dans l’herbe piétinée de la friche, une fanfare –– tuyauteries d’un soubassophone débordant de salive ; épaisse peau du djembé retentissant jusqu’à ses plus hauts décibels ; manche de contrebasse vrillant convulsivement autour de son pic ; ouïs des violons qui en pincent démonstrativement pour leurs cordes ; main gauche turbulente du chef de fanfare ne sachant plus si sa main droite fiévreuse tiendra encore longtemps la route pour battre la mesure ; le chanteur en position poirier, micro entre les jambes, reprend son souffle  NOIR Derrière une table, depuis un moment, Marianne, la libraire du village, suit des yeux un jeune homme qui…  NOIR Se lève d’un bond –– traverse la foule, lentement, gravement, telle une coryphée qui ca prendre la parole NOIR Centaines de claquements de nu-pieds hésitants, sidérés, apeurés, se dirigeant au bas de l’Arche avec elle NOIR Les musiciens un à un lâchent leurs instruments NOIR. Contagion progressive, la membrane humaine devient essaim / Alors, une volute sonore s’élève, on entonne a capella un fragile refrain, on le murmure ensemble en direction de Rose et, du jeune homme qui… NOIR

5 | FONDU ENCHAINE – INTERIEUR SOI

N’écrire que la moitié (Merci N.). S’arrêter avant même. Garder en friche sans couper ras, mais couper. Savoir quand les huit mille signes sont atteints, revenir sur le refrain s’il ronronne, le reconsidérer encore. Attendre. Attendre sans tourment au bord d’un point de bascule imminent. Marcher sans tricherie vers un élan singulier, permettre ainsi à la phrase de tenir le texte, et, avec M. Yourcenar (Merci G.) résister, aller uniquement vers ce qui compte […] ce passage du moi […] à ce qui importe davantage que moi, et de la poésie qui s’ajoute à la réalité elle-même.

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

2 commentaires à propos de “#chronique O2 # Fondu enchaîné”

  1. Akh ! Je n’arrive toujours pas à faire la manip pour version magasine Plus rapide que passer par celle concoctée gentiment pour les nul.l.es !!!

    Ok sauter une ligne et le + magique apparaît
    Mais après, le télécharger fichier ?

  2. Je l’ai fait, non sans mal. Une fois la mise en page réalisée avec le modèle de François. Enregistrer ce travail en PDF. Aller ensuite dans Word Press pour enregistrer ce fichier dans la médiathèque. C’est ensuite qu’on va sur le + et qu’on clique dans la fenêtre qui apparait sur « fichier » pour rappeler son fichier. J’espère t’avoir un peu aidée, Yael.

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