
Enlèvement au Sérail dec 18/ Osmin = Nils Gusten
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Comment continuer sans poser une bombe ?
3| Le temps devenu rond
Au début, il n’était pas important. Je n’avais d’yeux que pour son patron, comme tout le monde, d’ailleurs. J’avais d’ailleurs organisé les choses dans cette optique, en engageant pour tenir le rôle de Selim Bassa, un acteur très charismatique. Il avait une telle part d’ombre, qu’elle engloutissait Osmin sans pour autant faire de lui l’homme de l’ombre. Selim Bassa était exotique comme le Légionnaire de la chanson et l’acteur qui interprétait le rôle disparaissant dans des pays lointains entre chaque reprise, nous nous offrions le plaisir inoffensif de ne plus très bien savoir où commençait l’un, où finissait l’autre. Mais les voyages de l’acteur, et son état au retour (bronzé et glorieux, une pierre de tigre au doigt, fêtard et roublard, malade et efflanqué, astreint à une vie monacale, philosophe et rigolard…) ajoutaient un nouvel épisode à la légende du personnage. Ce n’est pas une façon de parler : je les écrivais et les développais au fur et à mesure et chaque reprise se faisait sur cette base augmentée. Pas de risque qu’on puisse confondre Osmin et le chanteur qui l’interprétait, même si c’est bien toujours sa peau qu’on prête au jeu. Pourtant, c’est bien avec l’étonnement émerveillé du chanteur devant cette machine à jouer et son capitaine, qu’Osmin s’inventait. J’avais soupé des relectures au prisme de l’Islam radical, de Daech. La bouffonnerie de la bêtise ne m’a jamais inspirée non plus. La bêtise est la plaie du monde. Il y a toujours une troisième voie, la seule qui puisse ouvrir une porte qui n’existait pas l’instant d’avant et c’est la poésie. Osmin ne doit pas boire (parce qu’il est bon musulman, c’est ce qu’il croit, ou parce que ça le tuerait ?), qu’à cela ne tienne : le soufisme irrigue tous les échanges au Sérail. De même que L’Éloge du Vin (Al-Khamriya) d’Ibn al-Farîdh a marqué d’une empreinte indélébile toute la mystique musulmane, de même Osmin ne s’est jamais remis de la coupe délicieuse et pourtant vide que lui versait son acolyte, Pédrillo. Mais ce n’est pas la vérité intégrale. C’est seulement celle que nous avons servie au public, hilare. Toute l’équipe du Sérail a bu à cette coupe avec un même enchantement. C’est ainsi qu’Osmin est devenu quelqu’un qui échappait à tout contrôle, à toute dramaturgie. Il s’est invité systématiquement dans les textes que j’écrivais pour prolonger cette aventure qui nous avait occupés presque deux ans. Il a commencé à voyager sur l’ordre de Sélim, trop affaibli pour quitter la chambre. Il avait la mission d’acheter au Marché des Vacillantes du personnel pour leur étrange établissement. L’évocation de ses voyages aurait dû être une parenthèse, une respiration littéraire, une feinte, mais Osmin se perdait chaque fois davantage. Un jour, il n’est plus revenu et j’ai commencé à écrire officiellement son voyage. Le seul moyen était de me perdre avec lui. Je comptais d’abord sur une absence de deux ans. Elle permettait de régler habilement le reste en une ellipse habile. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, puisque nous étions perdus-perdus. Un moment j’ai espéré plier l’affaire en prenant exemple sur Ibn Battuta. En m’appuyant sur وعجائب الأ Tuḥfat an-Nuẓẓār fī Gharāʾib al-Amṣār wa ʿAjāʾib al-Asfār (« Cadeau précieux pour ceux qui considèrent les choses étranges des grandes villes et les merveilles des voyages » communément appelé « Voyages » [
الرحلة]), je parviendrai sûrement à nous ramener à la maison-Sérail en 25 ans… Mais là encore, ce n’est pas ce qui s’est passe. Osmin s’endort au bord d’un lac et son sommeil dure plusieurs années, pendant lesquelles l’Europe et le monde sont à feu et à sang. Quand il se réveille, tout ce qu’il aimait a plié bagage. C’est triste et ça mérite d’être raconté, même si je commence à avoir de sérieux soupçon sur mon bonhomme. Il n’en finit pas, il ne vieillit pas, il ne retrouve pas son chemin parce qu’il se fie aux signes. Au XXe siècle, les signes ne sont plus une boussole acceptable, ou du moins acceptée… Et il a peur de l’eau. Je ne sais plus comment je l’ai découvert. Une peur terrible que seul Selim ou la Soigneuse parvenaient un peu à apaiser, autrefois. Nous avons parcouru ainsi tant de chemins, jusqu’à revenir au point de départ de sa rencontre avec Selim. Le temps était devenu rond. C’est alors que j’ai compris qu’Osmin était un Djinn, égaré parmi nous.
4| Déceptions
Le bon sens n’est pas la chose la plus appréciée dans le monde de l’art. En l’espace de quelques semaines, je vois deux écrivains enfoncer le même clou, au grand déplaisir de leur interlocuteur.
Lors d’une rencontre à Valenciennes, Grégoire Delacourt explique tranquillement que si ses romans se passent dans le Nord, ce n’est pas par sentimentalisme, mais pour faire l’économie de longues recherches.
Pour Mauvignier, dans Le Monde :
Quand je situe un livre dans un endroit que je connais, ce n’est pas un décor mais l’espace où l’écriture se déploie. Je n’ai besoin d’aucune documentation parce que je sais comment les pavillons sont faits, les rues sont faites, les fermes sont faites.
Au XIIe siècle, déception a le sens de « tromperie ». Emprunté du bas latin deceptio, « action de tromper, d’être trompé ». Au XXe, déception indique fait d’être déçu ; désappointement. CNRTL
La précision de Grégoire Delacourt quant à sa motivation première pour situer ses romans dans le Nord fut, pour l’animatrice du club de lecture, une amère, une cuisante, une complète déception.
L’annonce par Mauvignier que Florent Cabanel n’existait pas, fut pour Alain Finkielkraut une cruelle déception.
On l’aura compris (peut-être), c’est le lien entre la déception (tromperie) et la déception (désappointement) qui m’intéresse. Ce que nous investissons (distillons, engouffrons) d’imagination dans une tromperie (un trompe-l’œil, une substitution, un conte) est irrécupérable. Une fois le pot au rose dévoilé, quelque chose de nous reste à y croire, parce que nous nous attachons très vite aux idées nouvelles (défavorables ou non) qui nous traversent quand nous sommes ainsi stimulés (conduits, dépaysés). Un attachement similaire nous empêche de couper dans nos textes alors même qu’il apparaît clairement à la relecture, qu’ils ne valent pas le détour. Le moment de cet errement (égarement, abandon), l’endroit où il nous a mené, quand bien même c’est une impasse (un cul-de-sac, un site de carte postale dévoyé), nous le reconnaissons comme nôtre. Comme davantage nôtre que tout ce que nous avions cru posséder ou être.
En ce qui me concerne, écrire (conter, mettre en scène, voire enseigner) va de déception en déception. La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice. Le jeu de la forme est si puissant, que même dévoilé, il continue d’opérer.
Après un spectacle, je fais visiter les coulisses à un groupe de mécènes. Ce qui les intrigue en particulier, c’est la piscine du décor. Ou plutôt comment, compte tenu de budgets de l’école, nous avons pu nous offrir un élément scénographique aussi coûteux. Ils savent qu’ils ne sont pas à l’opéra de Paris et flairent l’embrouille. Pourtant, ils tombent de haut quand je leur fais emprunter l’échelle métallique donnant accès aux dessous du théâtre par une trappe ouverte. Une échelle et un rebord ont suffi à leur imagination pendant deux heures. Ils leur ont fourni d’innombrables pistes (souvenirs, spéculations techniques, sensations…). La réalité les déçoit. Elle est trop mince. Personne ne veut savoir que la réalité n’est composée que de ce que nous y apportons ni que l’art consiste à nous défaire de ces apports pour en jouer à sa guise. Guise qui dépasse de très loin l’ambition de l’artiste.
5| La face aux ressassis
Elle est en retard. Elle est toujours en retard quand c’est possible. Or c’est possible : nous sommes amies depuis si longtemps que nous n’avons pas le souvenir de nous être jamais rencontrées. J’écris jusqu’à ce qu’elle vienne. Un passage manquant (ou non) dans ce livre que je veux terminer. J’écris utile, j’écris en attendant, j’écris sur un mauvais cahier pour ce genre de texte de longue haleine. Il s’ouvre mal et je manque d’appui pour tracer des lettres correctes. C’est désagréable à regarder et je sens que ce sera désagréable à relire. L’agrément n’est pas vraiment ce que je cherche. Par « désagréable », j’entends cette nuance de mépris et d’agacement dans la voix de ma grand-mère quand elle qualifiait quelqu’un ainsi. Elle accentuait le – dé. Un casse-pied était une variante. Je pensais alors à un danseur maladroit et je riais. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand elle enrichissait mon vocabulaire de dizaines de manières différentes d’exprimer poliment l’exaspération. Derrière le mot presqu’enfantin, je perçois bien la force canalisée du marteau sur tous les petits os. J’hésite à reprendre mes pattes de mouches, à les saisir ici. Ce serait une bonne manière de les écraser. J’écris en attendant mon amie et je perds mon temps, j’égare le personnage, il se perd en considérations et perd ma considération. Il est récemment devenu un type imbuvable, ce ne serait pas un problème, mais s’il tourne aussi mal, c’est que je n’assume pas sa poésie, celle qu’il écrit et à laquelle je consacre pourtant plusieurs pages dans le livre que veux terminer. J’insiste inutilement. Je tarabiscote un moyen de mettre dans ses mains, comme par enchantement, Couleurs et Peintures de Coffignier. À quoi bon ? Encore un chéri à tuer. Quand je pense que ce matin même, j’étais visitée par l’intuition du cut-up, dans l’éblouissement d’un rêve éveillé ! Le bloc de savon blanc sur la faïence du lavabo ne s’embarrassait pas : ton type est imbuvable, pourquoi se donnerait-il la peine d’expliciter sa trajectoire. Un mot d’introduction (je devrais dormir, mais je vous réponds), une note griffonnée de son journal (Dans une fabrique de couleurs, l’atelier de précipitation est celui qui occupe le plus grand emplacement/Couleurs et Peintures, Coffignier, bouquiniste angle Saint Maur et…). C’était clair, c’était autrement que mes ressassis coutumiers. De ce courage, de cette franchise, il ne me reste que la face B. Je vois le chapeau de soleil de mon amie traverser la petite foule des baigneurs qui s’ébrouent et des belles alanguies au bord de l’eau. Pour terminer le livre que je veux terminer, il va falloir terminer d’abord celui que je ne veux plus écrire.
Que vos réflexions sur les « déceptions » sont intéressantes ! Quel besoin taraudait Alain Finkelkraut de savoir si Florent Cabanel avait existé ? Il en a gagné une déception. « La maison vide » est un roman ! Très beau par l’écriture de Mauvignier.
Merci Emilie pour cette relance (comme au poker). C’est exactement le genre de sujet, de distinguo, sur lequel j’aimerais avoir le courgae et les capacités intellectuelles de me pencher longuement.L’enfant s’annonce mal : très vite, ça tourne à l’anecdote, à l’expérience personnelle. Ce que je voudrais dire, pour citer Quignard dans Le Nom sur le bout de la langue, « est là qui flotte autour de mes lèvres, comme une brume ». Comment ce fait-il que quand nous sommes dé-déçus(undeceived), nous soyons systématiquement déçues (disappointed) ? (to be continued)
Merci pour ta partie 5 Emmanuelle, vaste sujet que le sujet:) et pour:
« C’est désagréable à regarder et je sens que ce sera désagréable à relire ».
Que ces questions restent sans réponse, cela ne me desappointe pas, et c’est une bien belle tromperie que cette échelle et ce rebord desquels tu fais jaillir ton écriture.
Je réfléchis … Ai-je bien compris ?
« La forme est par essence arrangement, tromperie, artifice » ?
Pas si mince le « déplacement » qu’elle nécessite cette trouvaille de la forme lorsqu’elle parvient, dévoilée ou pas, à faire éclore une qualité du regard, non ?
De quoi remplir tes cahiers (mauvais ou pas), de ce je ne veux plus… en coupant à travers phrases mais sans barrer ta route, car tu as du souffle, et ça, ça ne trompe pas.
Beaucoup aimé la phrase 1 et le texte 4 déceptions, merci Emmanuelle pour cette écriture enthousiasmante et pleine de vie. Bien à toi.
( « dans « histoire vraie » on entend que vécu et vérité sont intimement liés, ce qui renvoie de fait le romancier avec son histoire non vécue, du coté du faussaire, de l’imposteur, quand on sait que c’est bien souvent par la fiction que résonne en nous un peu de vérité » Mauvignier Les motifs de L M )
Lecture exigeante Emmanuelle, ta façon de pousser les questions, m’impressionne. Tromperie et désappointement : est-il nécessaire d’emprunter la passerelle pour aller voir du côté des dessous? « Une échelle et un rebord ont(avaient) suffi à leur imagination pendant deux heures » les mécènes flairent l’embrouille… cependant ils continuent à y croire : la réalité les déçoit elle à ce point?
(« Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand elle enrichissait mon vocabulaire de dizaines de manières différentes d’exprimer poliment l’exaspération. » tout ce qui peut s’engouffrer dans l’attente . Tout ce qui peut venir des mères- grand ou des bonnes- maman. Casse pied au pied de la lettre : casse noisette ? j’aime l’enchainement des images marteau sur les petits os et pattes de mouche. Le ressassis et le rêve. le cut up … et le chapeau de paille qui nous laissent sur le sable enrichis de questions )
Merci chère Nathalie, de t’être pliée à cette exigence et de me la signaler. Je voudrais bien qu’elle ne réside plus dans la compacité de mon style (trop souvent cryptique), mais dans les sujets abordés. Ton (tes) commentaire(s), si riches, me donnent à penser que je suis en bon chemin. »est-il nécessaire d’emprunter la passerelle pour aller voir du côté des dessous? », je crois que oui, la perpendiculaire, le fil à plomb, celui de l’araignée, tous indispensable à une certaine pénétration des choses. Je garde ta formulation : on est bien au théâtre. Je vais sûrement aller relire Les Motifs (je n’avais pas perçu l’équivoque jusqu’ici).
Au plaisir de te lire
Plaisir de retrouver ton écriture, dans chacune des parties de la chronique, les reflexions, le mordant et l’humour, la tendresse et l’enfance qui revient toujours d’un coup sans prévenir.
Mais j’ai vraiment aimé la 3, ce truc du voyage de l’acteur et du voyage du personnage, je ne sais pas bien dire mais ca m’a attrapé, et ca aurait pu m’emmener loin, même à penser que le livre qui s’écrit serait fait de ça. Et ( bien que je ne connaisse rien de rien à ton personnage) il m’a fait l’effet agréable d’un Orlando de Woolf, un seul personnage et cette espèces de traversée du temps des mondes et de tout et c’était beau
Chère Line, tu as raison pour la marque d’Orlando. Le film d’abord de Sally Potter, puis le livre m’ont durablement impressionnée. Je n’avais pourtant pas vu qu’Osmin portait la même initiale. Simone W. m’a beaucoup soutenue dans cette écriture. Au point qu’elle est fort avancée et ton commentaire me rappelle que je voudrais terminer ce livre aussi… Merci
Merci Emmanuelle de nous faire voyager au coeur de la mystique musulmane avec Osmin… Et la déception en effet, savoir si l’on veut combler les vides ou pas, jouer les illusionnistes… pareil en photographie. J’avais fait l’autre jour la photo d’une ancienne petite gare à Bruxelles en arrière-plan de ce qu’on aurait cru être une prairie d’herbes folles. Les herbes folles étaient bien là mais parcelle très réduite entourée de panneaux publicitaires et autres « trucs » urbains…
toujours un grand plaisir à te lire. tu nous amène dans des histoires dont on ne voudrait jamais sortir.
J’ai bien aimé :
(#3) « nous nous offrions le plaisir inoffensif de ne plus très bien savoir où commençait l’un, où finissait l’autre »
ici plus de frontières. une acceptation de vivre pleinement ce lieu hybride
(3) « le temps était devenu rond »
j’adore cette image qui donne une forme au temps
(#5) « encore un chéri à tuer »
n’y aurait-il pas du faulkner ici ? « in writing, you must kill all your darlings » (si je ne me suis trompé d’auteur !!!)
(#5) « pour terminer le livre que je veux terminer, il va falloir terminer d’abord celui que je ne veux plus écrire »
mais quelle énergie !
* tu nous amèneS !!! (c’était l’émotion !)
La littérature commence là où se glisse la tromperie dans le récit, indissociable du réel. L’écriture est un jeu d’artifices, comme le théâtre. Le théâtre, sans doute plus encore. Merci Emmanuelle.
Tellement de choses. Je te lis en filant tout, mais je suis prise par le piège de la tromperie des mots. Le premier dos-d’âne (quebra-mola, en portugais) : « J’égare le personnage… Il est récemment devenu un type imbuvable ; ce ne serait pas un problème, mais s’il tourne aussi mal, c’est que je n’assume pas sa poésie. » Ne faudrait-il pas se perdre, comme Osmin ? « Il n’en finit pas, il ne vieillit pas, il ne retrouve pas son chemin parce qu’il se fie aux signes. » perdue, plus de deux ans, pour bien « ne plus très bien savoir où commençait l’un, où finissait l’autre », sur le piège de la déception. boire ça pour que la réalité le déçoive. Mais j’espère, et je crois, que la poésie reste toujours là.
Il n’y a pas eu d’autres dos-d’âne, c’est tout.