
1 Comment
Comment imaginer un monde sans la dentelle des mots du rêve ?
2 Attente
Sur la droite, la table de nuit ronde où poser ses lunettes le soir avec un trou en son centre / une étagère nommée bibliothèque remplie de livres dont il se pourrait bien que je puisse encore énoncer les titres et leurs auteurs, arrimée sur un bas de buffet clos de portes pleines / le fauteuil méridienne avec un pouf placé devant lui recouvert d’un tissu rouge auréolé de grosses fleurs jaunes articulé dans une structure marron placé dans l’angle du mur dans la diagonale / une suite de placards muraux peints en jaune, le premier à double portes fermées sans aucun souvenir du dedans et ce qu’il recélait / un autre placard mural toujours jaune à la porte étroite avec une targette pour le fermer et l’on se souvient de la vaisselle à l’intérieur / le poêle à bois et charbon avec son tuyau imposant qui le relie au conduit de cheminée / un léger décalage pour la suite du mur correspondant à la profondeur des placards, avec deux aquarelles encadrées de jaune l’une représentant un pont au-dessus d’une rivière dans une tonalité de couleurs automnales, l’autre une maison d’autrefois recouverte d’un toit de chaume se déclinant aussi dans des tons jaunâtres et dispersées sur le mur de petites épingles piquées sur une tapisserie de ramage où les branches d’un lierre savamment accrochées couvraient une grande partie de l’espace comme un jardin intérieur, un mur de végétation, naissant d’un pot de céramique ocre et marron au quadrillage semblable à la robe à carreaux écossais des dimanches d’hiver / angle du mur / une première fenêtre en bois haute de trois grands carreaux avec des petits rideaux blancs insipides / une table roulante à deux étages en formica marron avec une télévision en noir et blanc posée dessus et sur la partie inférieure une plante et un magazine télé / une deuxième fenêtre ensablée du même rideau blanc transparent / angle du mur / un buffet de salle à manger muni d’un bas et un haut aux portes pleines et vitrées pour la partie haute et dans l’espace laissé entre les deux des bibelots un cendrier peut-être et un cadre vitré vertical avec la photo des parents de ce temps d’avant que l’on n’a pas connu / la porte jaune d’entrée ou de sortie de la pièce une porte en carton bouilli / entre la porte et le poêle sur le mur opposé une table de salle à manger recouverte d’un bugomme vert cernée de six chaises à l’assise en cuir cloutée sur la périphérie et dont les dossiers sont ajourés et fermés dans leur centre par une forme de coupe / à gauche de la porte une banquette deux places recouverte d’un tissu rouge où s’asseoir pour lire ou pour rien / un divan accolé au mur et recouvert d’un dessus de lit au tissu jaune et gaufré prolonge la banquette et clôt le tour de la pièce / au pied du divan une descente de lit où rugit un lion / sur le divan-lit adossée au mur dans l’angle une fillette regarde. Elle attend.
3 Dans la diagonale d’une carte IGN
À force de plier et déplier une carte, de scruter les contours des taches de couleurs, de suivre des cours d’eau, de remonter leur trajet jusqu’à trouver leurs sources, d’effleurer les frontières floues entre ce qui se voit et ce qui s’imagine j’ai fini par voir s’esquisser la possibilité d’un voyage, une déambulation serait le terme plus juste. Il faut suivre l’avancée de l’index sur la carte, se donnant l’objectif d’une traversée en diagonale de bas en haut, et se heurter avec lui aux plis de son architecture, laisser le doigt libre de s’aventurer sur des sentiers ou des grandes routes, emprunter des chemins de traverse et grimper sur des sommets à taille humaine et contempler ce qui dans les plaines et les vallées bouge encore. Sauter de sommet en sommet avec des bottes de sept lieux et côtoyer un ciel dont on ne sait plus rien. C’est le chemin de l’inattendu avec pour seul guide des teintes d’ocre, de vert, de blanc et le nom de hameaux où soudain il devient indispensable de se rendre, d’y séjourner quelques heures ou quelques jours, parce que le nom – Sagne ronde, Grange du Fieu, la Chaise du diable, le moulin de Canel, Boubas – ouvre des espaces pour le songe, et que là une croix remarquable, ici un point de vue, une ruine, une grotte, un pont de pierres, quelque recoin secret, tout cela éveille un imaginaire à ressorts, démultipliant les possibles. Entre la carte et l’œil qui la scrute se trame un dialogue, s’invente une histoire, se perdent des pensées. Des fils de vie se croisent, une manière de s’éloigner d’un réel qui s’avère trop répétitif ou insipide, de franchir des seuils sans le savoir, et de redessiner un motif de dentelle où des ombres se glissent. Et soudain dans le pli de la carte une défaillance, un vide, un cratère où forer, une brèche où s’infiltrer, une ligne de fuite à emprunter et décider que c’est là qu’il faut absolument se rendre.
4 Tranche de journal
Dans ce projet d’écriture autour de la métamorphose, des notes s’accumulent dans des carnets. Et retrouver une recherche sur le vocabulaire qui se noue à ce mot et noter près de soi les mots dont l’utilité peut avoir de l’importance : transformation, mutation, changement, modification, conversion, transfiguration, révolution, bouleversement, transmutation, altération, évolution, rénovation, renouveau, métamorphisme, métamorphisation, transfigurisation, transmogrification, métamorphisation, métamorphégénération, métamorphogène, métamorphition, métamorphique, métamorphe, métarmose, métamorphiatique, métamorphoïde, métamorphisme, métamorphosé, métamorphosable, métamorphosant
Antonymes
stabilité, uniformité, conservation, permanence, immobilité, fixité, régularité, stagnation, continuité, homogénéité, identité, constance, similitude, répétition, répétabilité, tradition, ancienneté, monotonie, invariabilité, prévisibilité, cohérence, routine, assimilation, fixation, constance, normalité, banalité, simplicité, résilience, conservation, stagnation
Elargir la recherche de vocabulaire et passer de métamorphose à métaphore en pensant que cela pourra être utile :
chrysopée, renaissance, transformation, évolution, alchimie, transfiguration, changement, mutation, ascension, mutation, réinvention, transmutation, éclosion, apparition, substitution, conversion, remodelage, renaissance, reformation, régénération, réincarnation, révélation, transfiguration, voyage, floraison, émergence, mutation, refonte, renaissance, renouveau, souffle
Se dire qu’il y a là de la matière, une motte de terre pour aider à façonner ce qui pourrait naître. Se mettre toujours en recherche du mot juste ou plus percutant à ce qui tente de s’écrire.
5 Entre les mots
Entre ce qui s’est écrit et ce qu’un potentiel lecteur déchiffre, il y a là un territoire de vision où ce qui n’est pas dit peut se deviner, s’imaginer, se recréer. C’est au lecteur de faire un travail ; celui qui a écrit n’a pu aller plus loin, n’a pu passer les barrières qui protègent son texte et qui le protègent.. Mais des interstices subsistent où un œil peut se glisser dans les ajours. Il faut bien que le lecteur travaille un peu…Certains poèmes ont la richesse des blancs sur la page, de ces espaces où le temps prend son temps et dont le lecteur ne sait pas toujours s’emparer. Le blanc porteur de l’indicible. Je pense à André Du Bouchet où le blanc gravé dans ses poèmes évoque ce qui dépasse le dicible, le souffle laissé à la pensée, une suspension de mots créant des îlots sur la page, et le silence nécessaire pour lire au-delà…Une dentelle de brume entre visible et invisible.