#chroniques # 01 – Tourner talons

09-07-2026 | #01- Tourner talons

Photo Y.U

1 | du monde

Je suis fatiguée […] beaucoup parce que je suis une personne extrêmement occupée [qui] prend soin du monde

(Inspiration libre – C. Lispector)

2 | le réel, le réel, encore le réel

Septième arrêt, mon terminus : Pyrénées-Ménilmontant. Début d’après-midi de juillet. Je grimpe la rue. Stores baissés sur les terrasses des cafés. Arrivé sur un plateau – je reste bouche bée, brouillé par les klaxons et jets de bouteilles de verre dans un container. Point de vue sur une pente en ligne sèche, orientée sud vers l’horizon qui zigzague. Derrière mes lunettes toujours sales, dans les plis de la brume irradiante, mes yeux froissés voient hypnotique et stroboscopique. J’aperçois, je crois, une rondeur en bout de ligne. La vasque flottante des Jeux Olympiques ? Je me demande : ici des parisiens ont-ils un jour dévalé cette pente à ski ? Je me demande encore : les lignes parallèles peuvent–elles se croiser en un point précis de l’infini ? Je n’ai aucun sens du sens, ni le pied terrien. Je manque de tomber souvent. Je me perds dans les cartes et les plans. L’errance de Perec me colle à la peau. Je pense à l’herbe quand je suis sur l’asphalte, et au macadam quand je marche en forêt. Les montagnes sont des cartes postales trop belles et irréelles pour moi. –– Ici –– en amont de la rue Boyer, devant ce collage d’une street-photo signée –– 1 3 B I S, un humanimal bodybuilder en short moulant pose fier comme un coq. Photo passée à l’impression laser ? C’est là, que je tourne talon, que je bifurque, là que je grimpe la ville, que happé par le présent collectif, j’ouvre les yeux en pisteur. Dans quelques jours, quelques minutes peut-être, ce sticker aura bougé, ces découpages, pochoirs, autocollants, apposés en mosaïques sur des gouttières, poteaux, murs pelés, seront dévolus à l’oubli, arrachés, lacérés, recouverts. Ici, la poétique sale des stickers, tags et graffs, l’emporte, éclate la parole saturée de notre monde, raconte en courant d’air, le chaos du Dé-Lire.

3 | écrire avec Clarice Lispector

Le vautour fauve rugit, s’élance. Il rôde quelque part derrière ou devant les petites stries rectangulaires de mes volets tirés. Mes yeux aveugles voudraient attraper leurs lunettes posées à côté de la lampe de chevet. Vagissements fragmentés du rapace. Terrorisé, je ne lui résiste pas. Je disparais dans des courants spectrales, nuages dissolus et ombres flottantes. Ma gorge en apnée est toute sèche. Je crie, je crois. Sursaute, c’est sûr. Mes yeux collent. Je me débats. Trop tôt pour mourir. Le charognard s’étire de toutes ses ailes. Ses pinces-crabes piquent tout droit vers les branches de mes lunettes. Il me les tend. Mon oreiller est trempe. Je scrute à l’aveuglette le présent vivant, douloureux et furtif. Sur le toit végétalisé, en contrebas du troisième étage de mon immeuble parisien, j’entendrai tout à l’heure fouiner les rauques corbeaux. Dans leurs longs becs, ils croqueront des invertébrés imprudents. Temps en suspension –– me pencher embrumé, sur ma peur au pied de mon lit ? Prudence encore. Mémoire grimaçante au lever, foies frais et mous de souris sous mes métatarses –– restes de tueries bondissantes d’Aïga. Je bascule jusqu’à mi-corps en deçà de la pente de ma couche. Je zoome en guise de reconnaissance de terrain depuis mes yeux à double foyer. Ma posture dans mon pyjama sans élastique, me laisse cul nu, au-dessus de vertigineuses lignes pointillées tressées dans mon tapis made in China. En cette heure (quatre heures, il était ?), en ce jour (?), aucune trace de foies de rongeurs –– espoir volé à ce passé devant-derrière, extase arrachée à ma non-existence. Débord de trop de sang cependant dans cette position inversée. Lentement, je mets pattes à terre toujours terrifié par l’approche imminente du rugissement de l’aube et des longues heures diurnes qui suivront. Ma posture bipède réintégrée, je m’apprête à traverser la nuit du déjà matin. J’avance –– d’un pas –– territoire d’une envergure de quinze m2 environ. Je butte c’est inévitable sur ma lecture du soir (Jorge Luis Borges ne me quitte plus). A tâtons dans le noir, le second pas –– est. Petits tas de livres empilés le long du chemin, pierres de cairns en appartement. Je me hisse jusqu’à la cuisine. (En chemin, je souris à Rabelais, repense à la libraire de mon village croisée l’été dernier, elle est exquise. Et, que de vieilles poussières à chaque coin d’étagère de la bibliothèque où j’archive. Oui, je sais bien que mon collègue m’observe depuis son bureau. Je pourrais m’exclamer : Pascal tu es philosophe mais surtout un parieur, quel fou tu fais. Quel est mon rêve ? Être le découvreur d’une encyclopédie oubliée) –– Ça y est. J’ai franchi le col de ma cuisine –– Je sais pouvoir compter sur ma lâcheté, me concentrer sur mes seules tasses de café et me détourner de toute responsabilité liée au monde d’ici. J’appuie sur le bouton ON. Je vais aller trouer les pages de mes livres –– le silence s’en échappera et rejoindra l’aube.

Car ce passé d’espoir veut dire qu’il faut que je me mettre à vivre et pas seulement à me promettre la vie. Avant j’attendais. Je n’avais pas le courage (C.L.)

 4 | de soi-même, et d’écrire

J’ai besoin de serrer très fort des sacs papier entre mes cinq doigts réunis –– suis tout ouïe à ce froissement. 1 + 1 = 3 : ce calcul vivifiant n’est qu’une probabilité. Je traverse les ombres et elles me le rendent bien. Les voisins de mes parents massacrent le cochon. Pendant la saignée, Georges, le fils, tient la queue –– ça sent drôle. J’observe intriguée les boutons d’ascenseur qui clignotent –– et les ON-OFF des machines à café. Ma silhouette invisible dans le miroir m’inquiète. Le futur est un effort sans fin. Je me sens coupable, c’est une énigme. Je ne pose pas de questions, je les ressasse. Je vomis à l’idée du vomi. Dans mon lit, je peux m’observer hors de moi. Quand je croise la misère, je ne regarde pas et j’oublie instantanément. L’incertitude des amoureux de la rue m’aimante. Je comprends mal l’amour filial. J’ai eu une fois un prix d’excellence. Mon père en allant se coucher dit systématiquement Bonne nuit, je vais faire téter les puces et s’endort sans plus attendre. Assise sur ma chaise dans le café des parents, mes doigts de pieds se cabrent, mes talons ne touchent pas le sol. Georges porte systématiquement le bonnet d’âne dans la cour de récréation. Le martinet est accroché derrière le bar. Pas plus tard qu’hier, j’ai évité un brin d’herbe niché dans un creux oublié du macadam. J’aime ce moment où j’oublie la seconde que je viens de vivre, et j’oublie vite que je l’ai oubliée. Georges aime les omelettes, les raye avec sa fourchette. Je m’étonne de ne pas tomber alors que je vacille. Je n’ai pas froid l’hiver, pas chaud l’été, je transpire par tous les temps et ça sent.

5 | à vous la cantonade !

Le vautour-fauve est à nos trousses. On se débat. Trop tôt pour mourir. Le charognard s’étire de toutes ses ailes. Ses pinces-crabes piquent tout droit vers nous. A l’aveuglette, on scrute le présent vivant, douloureux et furtif.

A nous …Humanimaux nous devenons, et décidons de tourner talons au(x) charognard(s).

A propos de Yael

Je me balade entre théâtre et écriture. Avec le Tiers livre, j'ai envie de me surprendre, de jouer plus ! Sinon souvent scotchée de réaliser comment l’invisibilité finit toujours par poindre et surgir avec fracas. Je voudrais incarner par l’écriture ce trouble profond. Plus que jamais aujourd'hui. "Un dimanche à Auschwitz," Yaël Uzan-Holveck (orchestration d'extraits d'interviews) et Laurent Wajnberg (photographies), éd. de l'Aube, 2003, réédition 2024

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