« chroniques »
par Antoine Hégaire
11 juillet 2026 | #01
1 | du monde
Un monde qui hallucine en appelle au réel
2 | le réel, le réel, encore le réel
Je ne me ronge plus les ongles et depuis des années. Quand je me rongeais les mains je me rappelle que j’usais toujours des deux mêmes incisives de droites aujourd’hui toutes deux plus usées que les deux autres. Si je tente de me ronger les ongles à nouveau je sens que mes incisives se mettent de travers ou se cognent et l’ongle est mal rongé. Je ne le fais plus.
Du temps d’enfance durant lequel je me rongeais les ongles jusqu’au sang tandis que mon père mâchait son papier journal que me reste t’il ? Tout. Tandis que je me rongeais les doigts mon père mâchait des coins des pages du Figaro et de cette pâte à papier il formait des petits dés cubiques de papiers mâchés qu’il laissait sécher sur le plateau en verre de la table basse, m’interdisant de faire de même, cela va sans dire, et il me disant médisant – Cesse. Cesse de te ronger les ongles Antoine, et devant tout le monde, qui plus est !
Seule la douleur venait à m’arrêter, parvenait à m’arrêter de me dévorer tout entier de rectification des ongles en rectification de peaux, et de me manger tout entier en commençant par les ongles. Sauf, sauf ma douleur heureusement en appelait à ma langue, et ma langue à ma bouche maintenant pour pomper la fuite de sang et ma langue à elle seule pour colmater et c’est seulement à ce moment-là que je cessais de me manger, tout à la panique d’avoir à me sauver d’un désastre à continuer.
D’un petit morceau de papier journal je me faisais un pansement que j’appliquais sur la peau du doigt comme d’ailleurs j’avais vu mon père le faire d’un petit bout de pq pour assécher la coupure du rasoir sur sa pomme d’Adam, un petit papier viril, petit papier collé perverti.
Au carrefour de moi aujourd’hui je ne me ronge plus les ongles mais mon poil. Je me suis adapté. Je ronge mon poil. Je ronge mon poil sur mon rond-point. Celui que mes doigts repèrent au toucher à mes oreilles, tirent, prennent et me montrent. C’est prenant, c’est bien mais c’est insuffisant. J’ai bien vu mon poil entre mes doigts mais il faut encore que mes doigts le présentent à mes lèvres, qu’elles le sentent à sa caresse, puis les présentent à ma langue qui l’attrape comme la langue du crapeau pour de suite l’apporter à la section de mes incisives usées qui n’auront que peu de mal à le couper en deux, d’un minuscule claquement de dents, ultime validation avant que ma gorge ne l’avale. Au suivant. C’est prenant.
3 | écrire avec Clarice Lispector
Un petit papillon de nuit se pose sur le pointeur de la souris. Seul l’écran éclaire dans la nuit. L’écran éclaire mon clavier, mes mains et un peu de la table du camping. La chaleur saisit ma peau. Je me lève sans m’en rendre compte. Je dis bon voilà, je parle seul. Je ne vois pas de chauve-souris. Beaucoup d’insectes sur la lampe au-dessus de la porte des sanitaires. Je plante mon coude et passe mes doigts dans la sueur à la racine de mes cheveux. Ma main pèse sur ma nuque. Je me relève sans m’en rendre compte. Je dis bon voilà. Personne ne se déplace. Je sais quelle heure il est à l’écran. Il est trois heures. Si j’envoie mon mail avant six heures mon texte sera pris. Je ne sais pas qu’elle température il fait. Je n’ai pas soif. Je bois ce vent chaud et doux. Un crapeau chante. Un papillon de nuit se colle à l’écran. Il tourne sur lui-même. Mes yeux sont trop grands ouverts. J’écris sur mon corps. J’écris mon dos. Je regarde l’écran mais je rempli ce grand trou dans mon dos. J’imagine qu’une salamandre monte sur ma hanche. Un gecko me voit. Un petit lézard passe son mon bras. Je ne suis pas seul.
4 | de soi-même, et d’écrire
J’écris, j’efface. Aucune fatigue, l’excitation du vide et de l’exercice à rendre. La nuit passe. J’écris, j’efface, je fais l’exercice du réel mais je ne veux pas laisser cette trace. Je cherche une autre trace de réel acceptable. J’écris, j’efface, j’ai honte du réel et ma honte je la tais, cela va sans dire. Je me lève sans m’en rendre compte. Je n’ai rien à écrire de réel. Je dis bon voilà, je parle seul, sans laisser de trace. J’écris, j’efface. Je voudrais changer le réel qui vient, c’est la dernière fois cela va sans dire. J’attends un réel que je pourrais dire, cela irait sans dire. Mais le réel revient, et il n’est pas comme il devrait être. Je ne me décolle pas de mes hallucinations. Je ne vois rien de réel.
5 | animal
Je croise le regard de la chauve-souris. Je crois croiser le regard de la chauve-souris. Je l’ai décoincée de sous la porte du bureau dont j’avais laissé la fenêtre ouverte une partie de la nuit. Il fait maintenant grand jour, bien trop jour, bien trop pour elle. Elle est douce et fragile, couleur chocolat. Elle n’est pas du tout comme ces monstres noirs des grottes de Mélanésie qui enfant me terrifiaient. On les chassait à l’arc et à la flèche qui les assomme et les fait tomber au sol, car sinon elles seraient à rester mortes et accrochées aux parois. Non, cette petite souris volante m’apparait comme la fragilité même de la vie sauvage prise au filet. Je la dépose au fond d’un tunnel sombre que je creuse entre quelques piles de livres. Petite grotte littéraire pour chauve-souris déprimée. Elle reprendra son vol à la nuit. Je sais que je ne la reverrai pas. Je ne l’embrasse pas. J’ai peur des maladies.