1 Comment va le monde ?
Un monde qui fusionne humain et machine oscille entre une puissance accrue et la perte de soi.
2 Réalité caniculaire
Il est vingt heures le bois garde encore toute la chaleur du jour les deux chemins de terre se rencontrent ici l’un descend vers la rivière que l’on devine plus qu’on ne la voit l’autre remonte vers la sortie du bois les ornières sont dures la poussière sèche s’élève sous les pas puis retombe aussitôt elle n’a pas très envie d’aller plus loin, une vieille souche éclatée travaille encore sous la chaleur et craque avec l’assurance de quelqu’un qui rappelle simplement qu’il est toujours là, le soleil passe maintenant presque à l’horizontale il traverse les troncs il trouve le pied d’un frêne le flanc d’un érable sycomore les rameaux d’une aubépine monogyne le bord luisant d’un houx les feuilles légères d’un acacia tandis que les branches tombées semblent attendre une utilité qui ne viendra probablement jamais au-dessus des cimes les avions ne cessent de passer leur nombre et leur régularité finissent par devenir une présence à part entière un bruit de fond suspendu entre deux passages le bois récupère son silence pas un oiseau ne chante un insecte bourdonne une feuille se retourne toute seule un autre craquement répond au premier et l’on reste là sans véritable raison parce qu’au milieu de tous ces végétaux on oublie un instant qu’à la sortie du bois le soleil poursuit son travail de brûlure…
3 La nuit m’appartient un peu
Il est impossible de savoir depuis combien de temps les yeux sont ouverts. La chambre n’est pas noire. Elle respire une couleur plus dense que le noir, une couleur qui absorbe même le bruit. Le drap garde encore un peu de chaleur, mais cette chaleur n’appartient déjà plus au corps. Elle est devenue une chose déposée là, comme un objet oublié après le passage de quelqu’un. Je reste immobile quelques secondes, sans chercher à savoir si j’attends le sommeil ou si j’ai déjà commencé à attendre autre chose. Je tends l’oreille. Rien ne vient. Puis un tuyau travaille quelque part dans le mur avec une patience animale. Un bruit lent, intérieur, qui s’interrompt aussitôt comme s’il s’était aperçu qu’on l’écoutait. La fenêtre est plus pâle que le reste de la pièce. Derrière le verre il n’y a rien à voir, seulement une lumière qui hésite à exister. Le réveil est à portée de main. Je pourrais regarder l’heure. Je ne regarde pas. Tant que les chiffres restent cachés, le temps n’a pas encore de forme. À 2 h 17, je finis par allumer la lampe. La lumière ne chasse pas l’obscurité. Elle lui donne seulement un autre endroit où rester. Le cœur frappe sans empressement. Il ne cherche pas à accélérer la nuit. Il vérifie seulement qu’elle est encore là. Une plainte très basse du parquet répond sous mes pieds. La maison semble surprise qu’on la traverse à cette heure où elle croyait pouvoir s’abandonner à elle-même. Dans la cuisine, le verre d’eau est plus froid que prévu. Cela descend dans la gorge avec une netteté qui efface tout le reste pendant quelques secondes. Le réfrigérateur se met à bourdonner. Il occupe l’air d’une présence qui ne demande rien. Lorsqu’il s’arrête, le silence paraît plus vaste. Le bruit l’avait repoussé contre les murs avant de disparaître. La tasse reçoit le café. Une vapeur monte avec une conviction étrange. Elle paraît être la seule chose dans cette maison qui sache où aller. Je garde les mains autour de la tasse. La chaleur ne console pas. Elle dessine seulement les limites des doigts. Une voiture passe très loin. Elle traverse la rue, puis cette heure. Après elle, il ne reste presque rien. Même son souvenir s’efface avant que le bruit ait fini de partir. La nuit n’appartient à personne. C’est peut-être pour cela qu’elle semble m’appartenir un peu. Pendant quelques heures, rien ne me demande de répondre. Rien ne m’attend nulle part. Je regarde la bibliothèque. Les livres attendent sans impatience. Aucun ne m’appelle. Ouvrir une page demanderait de croire que les mots savent davantage que la pièce. Le miroir de l’entrée renvoie une silhouette qui paraît appartenir à quelqu’un d’autre. Elle est là parce que la lumière est allumée. Rien ne prouve qu’elle existerait dans l’obscurité. Je m’assois sur le canapé. Le tissu garde la fraîcheur de tout ce qui n’a pas été touché depuis longtemps. Il accueille le corps sans le reconnaître. Un souffle d’air passe sous la porte. Il transporte une odeur de pluie ou de pierre humide. Impossible de décider. Les murs ne sont pas immobiles. À force de les regarder, ils avancent imperceptiblement. Ils fabriquent une pièce plus grande que l’appartement. Je ferme les yeux. Les paupières ne produisent aucune nuit supplémentaire. Elles déplacent seulement l’obscurité à l’intérieur. Le téléphone est posé sur la table. Sa présence occupe moins de place que son silence. Il pourrait sonner. Il pourrait ne jamais sonner. Dans les deux cas, il garde exactement la même forme. J’écoute les maisons voisines. Une chasse d’eau tombe quelque part. Le bois craque. Quelqu’un tousse derrière une cloison invisible. D’autres vies continuent à quelques mètres. Elles ne sont ni loin ni proches. Elles sont simplement ailleurs. Le café refroidit. La tasse devient moins nécessaire à tenir. Les mains se referment l’une sur l’autre. À 5 h 03, la fenêtre change d’épaisseur. Ce n’est pas encore le jour. Ce n’est pas encore une lumière. C’est seulement l’obscurité qui consent à perdre un peu de son poids.
4 En passant
Je travaille à un livre intitulé « En passant ». J’en ai trouvé le titre avant d’en trouver la forme. J’écris par fragments parce que je ne crois plus qu’une vie puisse se raconter d’un seul mouvement. Je rassemble des sensations, des paysages, des visages, des gestes, des phrases entendues, des objets oubliés. Les détails me semblent plus fidèles que les souvenirs organisés. Je retiens une lumière sur un mur, une manière de marcher, une voix, une absence. J’écris des portraits et j’y découvre des parts de moi. J’écris des paysages parce que les lieux gardent la mémoire de ceux qui les traversent. J’écris des voyages pour déplacer mon regard plus que pour aller ailleurs.Je cherche une forme ouverte, où chaque fragment puisse exister seul tout en faisant naître, par voisinage, une présence. Je ne veux pas expliquer une vie ni en construire le récit. Je voudrais laisser apparaître une conscience en mouvement, façonnée par ses rencontres, ses déplacements et ses émerveillements. Plus j’avance, plus les frontières s’effacent : un visage devient un paysage, un lieu contient une absence, un souvenir rejoint une émotion commune.
Je n’écris pas pour fixer ce que j’ai été, mais pour recueillir ce qui continue de circuler. « En passant » est moins un autoportrait qu’une manière d’habiter le monde. Plus je passe, plus je m’incarne.5 Bzz
J’ai longtemps eu peur des abeilles. Il suffisait d’un bourdonnement pour que mon corps recule avant même que je réfléchisse. Je leur prêtais une menace qui n’existait pas. Elles appartenaient simplement à un monde dont je ne connaissais pas les règles.
Puis j’ai rencontré l’homme à la voilette, l’apiculteur. Il m’a proposé d’entrer dans son territoire. Première étape : une combinaison intégrale, blanche, avec voile et gants. Je ressemblais davantage à un astronaute maladroit qu’à une visiteuse du vivant.
Quand la ruche s’est ouverte, j’ai attendu l’attaque. Elle n’est pas venue. Mais quelque chose d’autre est arrivé : une présence.
Des milliers d’abeilles ont surgi autour de moi. Un mouvement continu, une rumeur vivante. Elles passaient, revenaient, disparaissaient, me frôlaient sans vraiment me voir. Elles appartenaient à leur propre loi, à leur propre mémoire. Elles étaient sauvages, non par la violence, mais par cette liberté profonde de vivre selon un ordre qui nous échappe.
L’apiculteur parlait doucement. Il montrait les cadres, les cellules, la reine, les butineuses. Mais il ne semblait pas posséder ce peuple ailé. Il savait seulement l’approcher. Il connaissait leurs silences, leurs changements, leurs fragilités. Il vivait à côté d’elles, jamais au-dessus d’elles.
Ce jour-là, j’ai compris que la peur naît souvent de ce que nous ignorons. Les abeilles n’étaient pas un danger, mais la rencontre avec un monde qui existait sans moi.
Depuis, je regarde autrement les paysages. Je pense aux fleurs oubliées, aux sols fatigués, au silence qui pourrait gagner les champs si les abeilles venaient à manquer.
Car leur disparition ne serait pas seulement la fin du miel. Ce serait une conversation interrompue entre les espèces, une langue ancienne du vivant qui peu à peu se tairait.