1/
« un monde qui perd les eaux est un monde à cheval sur sa mort »
2/ dormir là
Lentement, et peut-être parce que je n’avais encore jamais vu les choses sous cet angle, ni d’aussi près, j’ai posé ma tête contre l’épaule minuscule. J’avais dit oui, comme on se lance, sans réfléchir. Dire qu’après on regrette ? Elle fait ses nuits, elle m’avait dit; si tu peux dormir là, au cas où. Tu pourras coucher sur le canapé.
Une fille, dans les neuf mois. Elle couchait avec sa mère et parfois dans le petit lit attenant. Il n’y a qu’une seule chambre. Là, calée avec un oreiller, il semblait bien qu’elle fabriquait sa nuit.
J’ai posé ma tête contre l’épaule minuscule et, écoutant le souffle, j’ai observé l’obscurité. Un pan de wax recouvrait la fenêtre; quelques livres penchaient, une lampe, un biberon au cas où; des peluches avec leur têtes bizarres… dans la penderie ouverte les vêtements formaient comme une petite forêt. La mère je l’avais connue enceinte, une tête nouvelle dans le quartier ; le ventre m’avait frappée, tout en avant, énorme quand le corps autour gracile, la peau pâle. Elle était réapparue avec sa petite bête sur les bras, encombrée d’une poussette. Si je peux aider? On se croisait au Lavomatic. Un endroit où on cause, ou parle, selon. Une fois ou deux je l’avais raccompagnée chez elle. Elle m’avait fait un thé.
Si tu peux? juste une nuit? J’ai dit oui alors que j’avais envie de dire non. Les enfants ça ne me dit rien, je peux même dire que j’en ai peur. Comme nous effrayent de petits animaux en apparence inoffensifs. Un rat une nuit était venu dans ma chambre. Un rat dit la chanson. Il a rongé la souricière Il a arrêté la pendule Et renversé le pot à bière Je l’ai pris entre mes bras blancs Il était chaud comme un enfant Je l’ai bercé bien tendrement Et je lui chantais doucement… Mais c’est un autre sujet. Demain, oui, je serai là. Ne sonne pas, elle dormira. Dans le grand lit l’enfant suçait son doigt. À chacune de ses respirations qui allait s’amplifiant, pour retomber dans le silence, je tendais l’oreille. A chacune, c’était comme une tempête qui emportait ma tête. Elle était là couchée : neuf mois et quelques jours et quelques jours, des jours comme des semaines parce qu’à cet âge tu vois ça change si vite. Et il y avait ce trait plus humide sur le drap, et cette odeur de lait qui me soulève le coeur. Elle était là, je l’écoutais. La chaleur de sa peau, son épaule minuscule réchauffait la mienne. A cinq heure le camion des ordures est passé. Il m’a tirée de ma torpeur. Le jour pointait. Deux yeux me fixaient dans l’obscurité.
3/ après l’horloge de minuit
au croisement des rues piétonnières avant de quitter la place en prenant garde de ne pas glisser sur le lit d’écorces desséchées quand le vent fait voler la poussière à la lueur de la vitrine à glace restée allumée comme une enseigne et le corps titubant et son cri s’éloignant dans la rue Des Marchands à l’opposé le vide descendant d’une rue et ses ombres quand l’éclairage urbain semble fondre et le bruit de mon pas en écho avec la musique brutale de la cour qui s’engouffre
4/ maquette marge et miroir
Le 2 juin l’exemplaire de référence est arrivé, un jeudi à dit P. : c’est drôle. Un Jeudi c’est le nom de la maison d’édition qui n’est qu’une fiction à développer. Ce jeudi-là, le jour où certaines et certains de l’atelier, sont venus jusqu’ici, sous les arbres. Le petit livre était arrivé, confirmant ce que je présentais : l’insuffisance des marges intérieures ou plutôt le mauvais équilibre entre les marges extérieures et intérieures et, l’inutilité de la dernière page proposée par le graphiste: en belle page, le texte de la page pair, en miroir. Peur de finir sur les mots et leur silence, peur —qui n’était pas la mienne—, d’aller au blanc… Les exemplaires de référence servent à revoir les problèmes, comme cette faute, ce s malencontreux débusqué pas G. ou cette coupe bancale qui me nargue. Regret de ne pas avoir pensé aux rabats.
Finir. Finir enfin ( laisser de côté les retours : ta typo pas comme si pas ça la couleur pas ou quoi que sais-je.. avais-je eu tort de montrer le livre ? ).
Finir enfin. Laisser ce petit livre très court prendre sa place sur l’étagère. Le partager aussi.
Et. Reprendre ce qui dort. Ecrire. Encore.
5/ d’une petite bête plus ou moins grosse
Un rat une nuit, était venu dans ma chambre. Un rat dit la chanson. « Il a rongé la souricière Il a arrêté la pendule Et renversé le pot à bière » mais Je ne l’ai pris entre mes bras blancs, je n’ai pas connu la chaleur de son corps, ni ne l’est bercé bien tendrement en chantant doucement…Dans un de ces éveil qui ponctue mes nuits, dans le silence habité de la chambre, j’ai entendu une présence. J’allume. Je tourne la tête. Aussitôt le vois. Un peu planqué sous la commode, il me regarde. Le rat. Ce rat. Dans les vingt centimètres, je dirais, queue à demi comprise; de la taille de ma main ouverte —non non je ne te tends pas la main. Surpris ou surprises nous sommes. Lui, ou elle, et moi. Je dis rat pour écarter le pire, une rate en gestation ou venant de lâcher son trésor vivant sous le tas de livre à ranger… Le temps de cogiter, à peine, le rat sans descendance, ou tel que je le rêvais, a filé par la porte entrouverte emportant mon sommeil…