
1 | slaves
How many slaves do they need to run their world ? Millions, likely billions, depending on what you mean by slaves.
De combien d’esclaves ont-ils besoin pour faire tourner leur monde ?
Des millions, probablement des milliards, cela dépend de ce que vous entendez par esclaves.
Al Baltimore. Before Future*.
2 | fractions de canicule, 25 juin 26
12:18. léger souffle d’air sous l’épaisseur des feuillages – une corneille tourne au-dessus des bancs comme un rapace – «Il appréciait beaucoup le vin de Malaga, ce vin lourd, fort en bouche, sirupeux… » (p. 256) – un jeune homme à vélo et sa passagère, une petite fille blonde au casque rosé – carnets et cahiers empilés en désordre dans un rayon en cours de réalisation – la file de voitures s’allonge rue de Belleville. – +31°2 à l’intérieur, dans la pénombre – délice d’une tasse de thé glacé – relire p. 251 : « […] rien de particulier, il était assis à la table des quatre hommes, parlait, commandait du vin, trinquait, s’adossait à son siège, bref, ne faisait rien qui puisse justifier cet effroi généralisé, the general rigor […] » – des stries de lumière à travers les volets dont la peinture s’écaille – les fils des chargeurs emmêlés sur la table – sur l’écran Ophélie flotte brièvement au milieu des fleurs – oui c’est bien scandaleusement simple et scandaleusement exigeant – cherchant le nom d’une île – comment garder la tête froide quand le monde brûle ? – une fenêtre claque – +31°5 volets clos, tout est ralenti – un miaulement rauque, un seul – je raccroche avec la perspective d’aller me rafraîchir au cinéma ce soir (à l’instant même où sonne mon alarme des 15 minutes) – rechercher le passage où il est question d’écrire avec ses ongles pour graver les choses dans l’imaginaire du lecteur – les sanglots d’une enfant – façade ouest, les stores jaunes baissés – « c’était comme si l’auteur, expliqua Korim, et ce n’était pas une image, s’était servi en guise de stylo et de mots, de ses ongles… » (p. 234) – +31°8 mon cerveau a fondu, les pensées s’étiolent et tournent en boucle – rêver de grand Nord, de neige soufflée, de cristaux de glace, il est 18:18.
3 | plonger dans son regard noir
« car au fond je sais ce que la Charmeuse réclame de moi : de ses yeux fixes elle me demande de tourner mon regard à l’intérieur et de braver mes démons obscurs. »
Quand j’ai cru que je ne pourrais pas voir l’exposition d’Henri Rousseau, j’ai ressenti quelque chose de plus secret, plus discret, plus profond qu’une déception ordinaire, une sorte de tristesse d’enfance ressurgie. Je ne savais pas que j’avais tant envie de replonger dans les forêts d’Henri Rousseau (que je m’applique à ne plus appeler le douanier Rousseau). Durant mes années étudiantes, j’avais un poster de la Charmeuse de serpents mais je n’arrive plus à savoir dans quelle chambre, coloc ou studio je l’avais affiché. J’ai besoin d’un mur pour accrocher mon souvenir mais je ne le trouve pas. Par élimination, je me dis que c’était surement dans le petit appartement de l’avenue Guy de Maupassant que la Charmeuse m’a accompagnée durant deux ou trois années étranges. Avant de voir le tableau lui-même (puisque j’ai finalement pu réserver un créneau de visite), je regarde des images sur internet en essayant, sans y parvenir, de capter ce qui me fascinait dans cette peinture. Je retrouve un peu la sensation mais pas d’explication immédiate. Il faut creuser. Franchir la luminosité des sansevieria au premier plan et creuser dans l’ombre des feuilles d’où jaillissent les serpents, creuser dans l’ombre du corps puissant et affronter ses deux yeux noirs. En réalité on pourrait ne regarder que ses deux yeux-là si on était capable de les fixer assez longtemps. Mais combien de temps peut-on fixer les yeux de quelqu’un·e ? Combien de temps peut-on fixer le regard d’une charmeuse de serpents ? Faut-il essayer de soutenir son regard ou plutôt laisser son attention flotter, s’obscurcir dans la superposition des feuilles, dans l’ambiance hypnotique de la toile ? car au fond je sais ce que la Charmeuse réclame de moi : de ses yeux fixes elle me demande de tourner mon regard à l’intérieur et de braver mes démons obscurs.
4 | sur ma table de travail
Sur ma table de travail, ces jours-ci : un ordi (mon vieux Dell qui marche encore suffisamment bien), un carnet noir avec écrit en blanc 07/25 (mon journal de bord), un cahier fin où est inscrit Soudain le Bœuf (le carnet du chapitre en cours d’écriture), un cahier A4 bistre à bande rouge verticale sur lequel est dessiné un grand K. (le nom de code de mon livre, initiale de sa ville principale) où je note les éléments relatifs à l’ensemble du livre, une trousse (contenant deux crayons de papier, un taille crayon, trois petits stabilos (rose, bleu, jaune), une gomme, un stylo plume bleu noir, une cartouche d’encre, des écouteurs filaires), ma liseuse (avec les Chroniques de Clarice Lispector) et trois livres : Guerre et Guerre de László Krasznahorkai que je termine, Le certezze del dubbio de Goliarda Sapienza que je lis plus lentement et Kawari Kabuto de Marie-Céline Cortier, un livre sur les casques des samouraï que j’ai pris avant-hier sur l’étagère de partage que notre gardienne a installée dans l’entrée de l’immeuble. Il y a aussi mon casque audio, son chargeur, une carte de la Norvège, une gourde, cinq pierres de lave rugueuses, trouées de petites cavités, et une coupe remplie de kiwis car ma table de travail est aussi la table où l’on mange, une table en châtaignier des arrière-grands-parents corses que je n’ai pas connus, table ronde agrandie par une rallonge centrale, ce qui implique chaque soir de retirer ordi, cahiers, carnets, crayons et objets compagnons pour y disposer assiettes, couverts, verres, bouteilles et de procéder à l’opération inverse une fois le dîner terminé. Ces allées et venues ne me dérangent pas, au contraire, elles m’obligent à ne pas trop accumuler d’objets autour de moi et à nettoyer quotidiennement mon espace de travail. Si j’ai choisi cette installation provisoire, c’est pour la fenêtre proche, pour la trouée miraculeuse entre deux immeubles qui s’ouvre sur de grands arbres, un jardin, des cheminées et le ciel changeant de Paris, c’est pour une impression de continuum intérieur-extérieur qui élargit mon espace mental.
*autrice hypothétique, Al Baltimore pourrait en effet écrire un roman intitulé Before Future.