#chroniques#00_A vau-l’eau (au sens propre)


1|S’atteler au monde

« – Et vous ne pensez pas que le monde part à vau-l’eau ?
Je souris.
– Comme je vous l’ai dit, j’essaie juste de ralentir un petit peu le mouvement. »

Craig Johnson, A vol d’oiseau, 2012, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Editions Gallmeister, 2016, TOTEM n° 334, 2025, p. 252

Pour m’atteler au monde, j’aimerais que la question soit extraite du livre en cours de lecture. Si possible.

2|22 juin 2026

Midi, température extérieure 33°C, voiture garée sous le chêne qui pleure poisseux. Au sortir de la ferme priorité à droite voiture rouge métallisé ‘‘CAPTUR’’. Je connais un chien qui s’appelle Captur.

Je mange la poussière grimpe à l’échelle ça tangue dans tous les sens.

Climatiseur réglé sur 22°C, vitesse d’avancement 3,5 km/h. L’ombre des buses survolent un grand cirque de chaume demi-circulaire.

Les sauterelles vertes jouent au parachute et sont fauchées par les oiseaux qui tombent en piqué sur leurs proies. Leurs silhouettes inquiétantes assombrissent le pare-brise.

Un car vogue sur les colzas du champ voisin, croise un camion. Une cabine jaune benne grise semble glisser sur l’eau. Les voitures on ne les voit pas.

Des iris poussent dans la haie des chasseurs parallèle au chemin de terre. La machine avance perpendiculairement à la route d’est en ouest et d’ouest en est. Par temps clair on voit le Mont-Blanc. Aujourd’hui brume de chaleur.

Un coquelicot atrophié lève sa tête dans le passage de roue. Les chardons sont avalés par la coupe de six mètres de large.

Un signal sonne, le café se renverse. Il n’y a pas de meilleur endroit qu’ici pour boire son café.

Le temps s’arrête. Entre midi et deux la moissonneuse-batteuse est écrasée par le soleil et garde son ombre pour elle.

A l’est des maïs chétifs semés tardivement. Avec la chaleur ils font le poireau.

A l’ouest de l’autre côté de la route qu’on ne voit pas, deux enrouleurs crachent leurs jets d’eau se rejoignant dans un arc en ciel.

Des ronds de céréales avachis sont parfois couchés sur le sol. Il faut être vigilant et ne pas monter de pierre dans les rabatteurs.

L’escourgeon est préféré à l’orge d’hiver. Son épi compte six rangs au lieu de deux.

Une deuxième langue glaciaire s’est écartée de la moraine initiale et a creusé une deuxième plaine qu’un coteau sépare.

Le chauffeur est en chaussettes. Le sol est propre, elles resteront blanches.

On coupe ou on monte le son de Hot Radio Grenoble. De mon point de vue ce n’est pas la meilleure station.

Bercé par le ronronnement du moteur on pourrait facilement s’endormir.

J’ai la main au soleil.

Sur le côté gauche la pipe vomit des grains ternes au-dessus d’une benne de quinze tonnes peinte en blanc. Avant elle était bleue, on le voit sous les écailles de peinture.

Devant nous au sud, une prairie dans une combe ainsi qu’une maisonnette. Avec de l’imagination on pourrait se croire dans le Wyoming ou le Montana.

Trois rapaces sont posés sur les branches noires d’arbres morts au milieu d’un roncier. Ils observent la scène.

 Le ciel est d’un bleu carte postale. Des nuages en volutes se massent au-dessus des reliefs alpins.

Imperturbablement les dents de requin de la coupe oscillent de droite à gauche, des contre-doigts bloquent les tiges qui sont sectionnées. Un vent léger agite les épis imperceptiblement.

18 heures. Mes lèvres se dessèchent.

3|Écrire avec

Je sais exactement dans quelle salle du musée aller. Mais je ne suis pas sûre de ce que je voie. Lui  est suspendu dans le ciel, elle flotte dans les airs. C’est la nuit ou bien  le jour. Je ne sais plus très bien. J’oublie. Un âne ou un cheval tire une charrette bringuebalante. Peut-être des lumières jaunes aux fenêtres. Un oiseau. Un violoniste au teint verdâtre accompagne la noce. Rêve et réalité forment un tout de la même façon que toutes les couleurs du cercle chromatique sont réunies dans ce tableau. C’est la vision d’un tout qui me revient de manière obsessionnelle de ce qui a eu lieu ou de ce qui n’a pas eu lieu mais mon souvenir se niche dans la toile. Peut-être dans le clocher.

4|Ça s’écrit à mon insu

D’abord lire. Lire. Lire. Emmagasiner le plus de matière possible des outils des images des couleurs encore des fenêtres toujours des pendules après les bondieuseries après la boîte après le gramophone des éléments climatiques la page 111 systématiquement scannée enregistrée conservée et son extrait très court un mot un bout de phrase noter une idée un début d’idée tout ce qui pourrait devenir à terme proposition d’écriture un mot une image un article tout se note dans le cahier de lecture actuellement ancien répertoire ou le cahier jaune ou le cahier rouge ou le carnet de futures propositions ou le carnet des pages 111 tous ces carnets que j’empile maintenant assez haut que je feuillette pour faire ressurgir l’idée la malaxer la faire mûrir la tourner la retourner la cueillir l’écrire

5|Résurgence du grand carnet #40

En décembre 2022 j’avais écrit comme « instruction pour que continue le carnet » environ 90 contributeurs pour ces carnets (ou 89 ou 124 je n’ai pas compté) qui seraient force de propositions (on pourrait imaginer pendant 90 jours 90 propositions d’écriture qui nous viendraient de 90 lieux différents par ordre alphabétique jour de naissance inscription préalable tirage au sort invitation (que sais-je encore) (ou pendant 90 semaines 90 propositions d’écriture à raison d’une par semaine qui nous viendraient de 90 lieux différents) (90 semaines ça nous mène loin ; où en seront nos carnets dans 90 semaines ? Et où serons-nous dans 90 semaines ?) 

Contente d’apprendre qu’une petite voix l’ait suggéré lors d’un zoom pour ce cycle d’été… 

A propos de Cécile Marmonnier

Elle s’appelle Sotta, Cécile Sotta. Elle a surtout vécu à Lyon. Elle a été ou aurait voulu être marchande de bonbons, pompier, dame-pipi, archéologue, cantinière, professeure de lettres certifiée. Maintenant elle est mouette et fermière. En vrai elle n’est pas ici elle est là-bas. Elle s’entoure de beaucoup de livres et les transporte avec elle dans un sac. Parfois dans un carton quand il ne pleut pas. Elle n’a pas assez d’oreilles pour les langues étrangères ni de mémoire sur son disque dur. Alors elle écrit. Sur des cahiers sur des carnets sur des bouts de papier en nombre. Et elle anime des ateliers d’écriture pour ne pas oublier de vivre ni d'écrire.

Laisser un commentaire