# Chroniques #06 | Le contrepoids du monde.

1

Force assise sur une chaise,

Equilibre fragile,

Contrepoids du monde,

Si elle s’élève, le monde bascule.

Mots empruntés/inspirés de Karin Serres dans Je suis le contrepoids du monde.

2

Je préfèrerai être en capacité de me nourrir de toute autre chose que de nourriture.

3

Il s’agissait de demander de l’aide.

Il n’y avait pas de volonté précise d’avoir recours à autrui car autrui n’était autre que la vie elle-même. Il s’agissait de façon consciente et inconsciente de supplier quelqu’un ou quelque chose pour être entendu. Il s’agissait de demander de l’aide pour vivre : aux arbres de la forêt, à un nuage dans le ciel, à une statue qui s’animerait ou encore à une force inconnue. Il s’agissait de silencieusement prier pour que quelqu’un ou quelque chose advienne et que je puisse enfin apprendre à ne plus étouffer mais à respirer.

Pas un arbre ne m’a répondu, pas un nuage ne m’a porté, pas une statue ne s’est animée mais une main s’est tendue et m’a fermement agrippé.

Moi la main, je t’ai trouvée et je ne t’ai pas lâchée et…

…et tu es devenu le contrepoids de mon monde.

4

Dans le ciel, le soleil brûle au-dessus de nos têtes et de nos corps trempés.

Et moi, assise sur un banc, je t’attends.

Un groupe de jeunes filles, cheveux longs, jupes et shorts moulants, fragrances de parfums et de sueurs fraîches dispersées au vent, marchent en ondulant sur le son d’une radio à ciel ouvert manquant de peu de bousculer un homme grand, chemise blanche entrouverte sur un torse bronzé qui fait mine de n’être pas regardé. Une petite vieille à la robe-fleur courte et courbée sur le sol et sur ses pieds, suit, accrochée à sa laisse, de ses yeux et de ses mains, son petit caniche noir au noeud rose papillon, tandis que deux adolescents en maillots fluorés et aux serviettes mouillées, se remémorent joyeusement leur dernière soirée. Bruyantes et excitées, deux blondes américaines lunettes noires et robes moulantes croisent un couple de cinquantenaire, un tantinet guindé. Aucun ne cède d’un pouce le chemin. Tous se toisent en faisant claquer leurs sandales à talons sur les planches de bois lorsque quatre à cinq enfants, courant et hurlant de joie, seaux et pelles bariolés, brandis de tous leurs doigts, se glissent devant, derrière et au milieu du quatuor interloqué. Tous décident d’en rire et de se séparer dans un anglais poliment baragouiné. Une famille aux chairs flasques dégoulinantes dans des bikinis et des caleçons trop serrés, avance, péniblement. Les serviettes s’agglutinent, les parasols s’ouvrent, les vêtements se défont, la crème s’étale et la mer vient lécher les orteils perdus dans le fin sable doré.

Dans le ciel, le soleil brûle au-dessus de nos têtes et de nos corps trempés.

Et moi, assise sur le banc, je ne t’attends plus.

5

Je te donne.
Je te donne le petit bonhomme.

Je te donne la maison du petit bonhomme.

Je te donne la clé de la maison du petit bonhomme.

Je te donne le trou de la clé de la maison du petit bonhomme.
Je te donne la serrure du trou de la clé de la maison du petit bonhomme.

Je te donne le pantalon de la serrure du trou de la clé de la maison du petit bonhomme.
Je te donne la poche du pantalon du trou de la clé de la serrure de la maison du petit bonhomme.

Je te donne le bleu de la poche du pantalon du trou de la clé de la serrure de la maison du petit bonhomme.

Je te donne le petit bonhomme.
Je te donne le petit bonhomme.
Je te donne.
Je te donne.
Je te donne.

A propos de Clarence Massiani

J'entre au théâtre dès l'adolescence afin de me donner la parole et dire celle des autres. Je m'aventure au cinéma et à la télévision puis explore l'art de la narration et du collectage de la parole- Depuis 25 ans, je donne corps et voix à tous ces mots à travers des performances, spectacles et écritures littéraires. Publie dans la revue Nectart N°11 en juin 2020 : "l'art de collecter la parole et de rendre visible les invisibles" voir : Cairn, Nectart et son site clarencemassiani.com.

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