1.
J’étais un jour installé dans un restaurant de la rue (quelle était-elle, Compans il me semble (je devrais chercher à qui appartient ce patronyme, un général quelconque je suppose – gagné) – le restaurant (un turc – ou grec, ou chypriote) était rapide (il n’existe plus)
encore que si

mais ce n’est plus le même)
et j’avais dressé l’inventaire des gares que je connaissais, dans mon souvenir pour y être passé ou m’y être arrêté plutôt (parce que passer serait impossible – je ne sais plus dans quel film idiot je crois que c’est clooney qui gagne le trophée du voyageur ayant parcouru dix millions de miles – ça en fait seize millions en kilomètres – ça n’a rien d’astronomique, vingt allers-retours terre-lune) (c’est sûrement dans un carnet, mais lequel?) et j’avais commencé par en haut à gauche, Dunkerque (Tamanrasset n’y figure pas) ou Calais Rue Hazebrouk Lille Roubaix Tourcoing (un lot, un trio, un tiercé, une tierce) Charleville-Mézières augmentées de Lens Valencienne Compiègne Saint-Quentin Creil j’en oublie j’en passe et des autres encore, la liste faisait deux ou trois pages de carnet – elle se finissait à Menton (les vieux, là, et les vieilles gens et Cary Grant en rat d’hôtel repenti) – écritures assez serrées mais représentant un peu la géographie de ce pays parcouru en tous sens durant les années d’enquête – le train, les gares, les arrêts les changements les correspondances, notamment, afin mais pas seulement de conjurer ceux qui allaient vers l’est emportant des enfants et des grands-parents il n’y a pas si longtemps, il fallait bien qu’ils passent par des gares s’y arrêtent peut-être – et là, quelque autochtone comme dans un autre film, portait une casquette et mimait le geste, il passait sur sa gorge son index pour signifier aux voyageureuses qui le voyaient leur destination – ça ne fait pas si longtemps pour être oublié – il y avait les cinq (au minimum) de Paris, plus celle du Pont Cardinet – le jardin des Batignolles, la rue Nollet où vivait à un moment Nicolas de Staël – celle d’où partait le train conduit par Gabin alias Montcorget et la bête humaine (était-ce lui ou était-ce sa machine je ne l’ai jamais su) – je crois que c’était Mireille Balin qui en était amoureuse (ah non perdu, c’est Simone Simon) (Mireille en son destin funeste – tondue à la libération, et c’est revoir le chagrin et la pitié de cette pharmacienne de Clermont-Ferrand) – celles de Bruxelles Midi (pourquoi Midi ? Et pourquoi les choses devraient-elles toutes avoir un sens ? ) et Nord, et Central : celle-là, sûrement, oui celle-là – d’autres pays celle de Genève Cornavin (ou est-ce l’aéroport?) (non c’est Cointrain) (celle de l’affaire Tournesol ou j’invente) – Milan et celles du Vintimille-Turin par Limone (on y dormait, ou à Breil-sur-Roya, cette ligne où le train monte, à l’intérieur d’une montagne, en escargot (on dit hélicoïdal) par trois fois une seule voie – il redescendra par là, le col de Tende et au loin, par temps clair, la mer – Ciboure, Cerbère ou celle de la ville où mourut Machado, dont se souvient Aragon chanté par Ferrat – Collioure – j’aurais dû m’arrêter à l’une d’entre elles, ce serait Bruxelles, là où Anna a rendez-vous avec sa mère – déposer mon sac lourd comme un âne mort ou un veau dans une de ces chambres mises à la disposition des contrôleurs alors que nous avions une rétribution pour prendre une chambre d’hôtel (des frais pour les repas) m’installer là et lire tranquillement, la raison apaisée du devoir accompli – mais non, il fallait aller en ville, découvrir une place, bordée de platanes, s’asseoir à une terrasse s’il faisait beau – c’était plutôt les mois d’été mais pas seulement – regarder le monde les gens imaginer des affaires des histoires des rencontres, attendre l’heure du départ, le buffet de la gare à éviter, le sandwich « sncf » à bannir – reprendre le collier, le joug, la contrainte – subordonné – avancer distribuer reprendre compter identifier écrire un peu sans lire (sinon cette réponse à la question « votre sexe » – beau mais faible – un air de déjà lu vu écrit – écrire un peu, le matin au réveil les rêves de la nuit, puis ceux de la sieste, écrire un peu ce qui vient un peu, se conformer à la consigne, ou en dévier
2.
elles sont là, l’une face à l’autre, un quai de gare, Bruxelles Midi ou Central-centrale plutôt j’ai l’impression – deux actrices, Léa Massari qui joue la mère, Aurore Clément la fille – des choses à se dire – elles se retrouvent, elles ne sont jamais perdues elles ne se perdraient jamais même si le monde fait tout pour il y avait (lorsqu’elle la mit au monde, lorsqu’elle naquit, au début de juin cinquante, il y avait derrière elle – mais comment dire ? – quelques années sans doute avait-elle trente cinq ans – il y a quelque chose, là, juste là quelque chose de ce « ma mère en rit encore » qui me montre, au loin, le volume de Maugham « et mon fantôme en rit encore » perdu ailleurs – prêté jamais retrouvé – mais surtout sans doute) ce « je ne peux pas lui faire ça » qu’elle disait en parlant de sa mère, avant ce jour d’octobre quinze où elle en finit enfin avec ce passage ici, Paris vingtième, ici même oui – ça avait quelque chose à voir avec cette année-là, assez tourmentée – je crois beaucoup à voir – je tiens cette photo quelque part, je vais la retrouver, et elles, elles se retrouvent sans trop d’effusion, comme si elles ne se connaissaient que de loin (par exemple si sur un quai de gare, je retrouvais la mienne, il ne fait pas de doute que je me collerai contre elle comme elle se collerait contre moi et qu’on s’embrasserait nos bras s’entourant et nos corps se serrant car depuis trop longtemps sans nous toucher tu vois, mais elles deux, là, non) – elles sont face à face là, tout à l’heure elles seront dans un même lit à parler, à se parler tranquillement, ainsi que deux humains se parlent, des secrets échangés, des paroles intimes et vraies, quelque chose d’apaisé, la paix exactement, quelque chose qui n’arrive peut-être qu’une ou deux fois dans une vie – dans le même lit, avec ma mère (mais je ne suis pas du même genre), et parler du passé, de ce qui se passait, des choses et des événements non, jamais – c’est sans regret sinon celui d’être ce que je suis – et après tout, c’est elle qui m’a ainsi fait, il m’arrive de la revoir, ce n’est pas sur un quai mais elle est là, assise sur un fauteuil à l’assise en paille, au deuxième étage de la maison, un coin de sa chambre, elle est là, elle le sera toujours – ainsi me revient-elle mais c’est pour ça, le cinéma, les gens reviennent, revivent, parlent disent toujours les mêmes mots sûrement mais indéfectiblement toujours, alors on rembobine, on revient à zéro, on recommence et on regarde, les fantômes de ces gens-là – il y a là Gloria Swanson qui gesticule et que la police emporte vers quelque part, plutôt vers le boulevard du Crépuscule mais c’est hors champ, le Pacifique plus – mais de ce côté-ci de l’Atlantique aussi bien, elles deux, là l’une devant l’autre

j'aperçois tout à coup - enfin ce matin marchant par là - que prendre les choses comme elles viennent (comme à l'atelier d'été) ne parvient à pas correspondre avec quelque chose qui serait de l'ordre d'un travail ou d'une œuvre - quelque chose de suivi - œuvre vous a quelque chose de bouffi - l'orgueil sans doute mais on s'en fout c'est un atelier - une espèce de garage - on y entrepose des trucs qu'on va sans doute réparer à moins qu'on ne les y oublie - je reviens demain matin de toutes les manières - mais tout de même, avoir quelque chose (le #2 butor) à voir avec quelque chose d'autre (le #1 et le #3) suivre et pour suivre - avancer continuer aller au cinéma se souvenir des belles choses et agonir les horreurs