#chroniques #08 | les délices de l’anthropophagie

.2 |

Qui ne dit mot consent. Qui ne dit mot valide le désir de l’autre. Qui ne dit mot a toujours tort. Qui ne dit mot en prenant le temps de trouver le bon, le juste mot, se voit finalement privé de sa future réponse. Qui ne dit mot est une toile vierge. Qui ne dit mot n’amasse pas mousse. Qui ne dit mot est négligeable. Qui ne dit mot récolte la tempête. Qui ne dit mot plonge un monde dans le vide. Qui ne dit mot encourage les bavards. Qui ne dit mot perd. Qui ne dit mot trouble. Qui ne dit mot trahit. Qui ne dit mot engage l’irresponsabilité de son silence. Qui ne dit mot consent tacitement à se laisser dévorer. Qui ne dit mot aurait eu tout intérêt à le dire quand même. Qui ne dit mot gagnerait à dire n’importe quoi. Qui ne dit mot n’est pas totalement un être humain. Qui ne dit mot peut servir de paillasson. Qui ne dit mot. Qui ne dit. Qui ?

.4 |

À force de me questionner sur l’acte d’écrire, à force de ne trouver que des réponses qui ne me satisfont que l’espace d’une poignée de minutes, à force de lire des tentatives de réponses provenant de personnes assaillies par la même question, je trouve tout ce qui est écrit sur le métier d’écrire d’une absolue banalité.

Il est si romantique de prétendre qu’on ne pourrait survivre sans écrire. Si la guerre ou la misère nous jetaient sur les routes. Si le destin nous privait de nos membres, la maladie de notre entendement. Bien sûr, que je pourrais vivre, physiologiquement, sans rien écrire. Plus rien, jamais. Je préférerais simplement que cela n’arrive pas. Parce qu’alors j’aurais je le crains le sentiment de fonctionner. De ne plus faire que cela : fonctionner encore – jusqu’à l’arrêt de la fonction. À vide. À blanc. Le grand blanc d’un amas de cellules. Écrire serait alors une façon d’échapper à la fonction ? Écrire serait peut-être maintenir un instant ouverte la porte de soi pour permettre au monde de s’y loger ? Il y a quelque chose de cet ordre, dans le fait d’inscrire à l’encre quelque chose sur une feuille de papier, ou graver des initiales sur l’écorce d’un arbre. C’est ce que le monde provoque en nous. Ce qu’il imprime à force de contact. Écrire serait cela ? Mais la question qui revient, en ayant dit cela qui est à la fois tout dire et ne rien dire, la seule question qui demeure et dont on ne se débarrasse jamais, c’est

à quoi ça sert ?

A propos de Laurent Kiefer

Chemine en Normandie. Ailleurs.

Laisser un commentaire